II. — L OEUVRE DES ÉCONOMISTES. ÉCRITS ET ACTES DE TURGOT
Regardez attentivement le délicieux portrait de madame de Pompadour, œuvre du peintre Latour exposée au Louvre.
Vous remarquerez sur la table où le bras gauche s'appuie, y Esprit des lois et le tome IV de V Encyclopédie.
Cette maîtresse de Louis XV, cette impure raffinée favorisa, en effet, Montesquieu, d'Alembert, Duclos, J. J. Rousseau, Buffon, Marmonlel, Bernis, lïelvétius, Gresset et Crébillon.
Elle fut l'amie fidèle de l'économiste François Quesnay, à qui elle légua une pension de quatre mille livres. Voltaire put dire, quand elle mourut : « Elle était des nôtres. »
Par madame de Pompadour les groupes des économistes, des publicistes, des philosophes, des gens de lettres et des artistes, acquirent de Tinfluence. Comme la brillante favorite, avec laquelle il s'entendait, le ministre Choiseul rechercha les applaudissements de la classe intelligente qu'il flatta, séduisit, renia ou acheta.
Du boudoir d'une maîtresse royale, par Theureux effet de la logique humaine, rayonna un des flambeaux de la liberté moderne, de même que Voltaire et Diderot étudièrent chez les Jésuites.
Tous les protégés de madame de Pompadour travaillèrent à l'éclosion d'un nouvel ordre de choses. Leur action fut bien plus féconde que celle des hommes de robe : ils se mêlaient volontiers avec le peuple.
La tt secte des économistes » eut pour fondateur le médecin Quesnay, qui publia (1758) le « Tableau économique et maximes générales du gouvernement économique, » provoquant une réaction dans le sens de Sulli. Quesnay déclara que la terre est la source de foute richesse. Il donnait entière liberté à la circulation de ses produits; il établissait un impôt unique sur la rente de la terre.
Une partie de ses doctrines devait être réalisée, trente ans plus tard, par la révolution.
Chose singulière ! Louis XV, ennemi des idées avancées, de toute innovation, avait une petite imprimerie, et imprimait luimême les théories économiques de son médecin Quesnay, qu'il appelait familièrement a le penseur, » et dont Dupont de Nemours publia les principaux ouvrages, sous le titre de la Physiocratie^ qui veut dire : « Gouvernement de la nature des choses. »
Les physiocrates affirmaient que toute la richesse est fondée sur les produits de la terre, sur Tagriculture. Leur science nouvelle déplaisait fort aux esprits légers ; elle gênait l'égoïsme repu et les molles habitudes. Selon le sensuel abbé Galiani, « Quesnay était l'Antéchrist. »
Avant Quesnay, l'abbé de Saint-Pierre, qui essuyait les moqueries des « hommes pratiques, » avait voulu réformer toutes choses, en ajoutant des idées vraiment patriotiques à ses douces utopies. L'apôtre de la paix universelle, l'abbé de Saint-Pierre proposa la proportion et même la progression de l'impôt ; il
iudiqua des ressources pour rembourser tes acquéreurs d'offices, . et il conseilla de ne plus en vendre; il voulut que Tarraée servit pour la culture des terres; il rêva bien d'autres améliorations qui se sont en partie opérées avec le temps.
Ces utopies et ces idées généreu^^es contribuaient assurément au succès de la cause de la liberté en France.
Plus positif que Tabbé de Saint-Pierre, moins voué aux recherches matérielles que 0"esnay, Vincent de Gournay réclamait la liberté du commerce et de industrie, Tabolition des taxes sur les consommations. Mais il suivait, pour y arriver, une voie différente de celle que Qucsnay avait adoptée, car il vovait dans le travail manufacturier la seule vraie richesse de FÉlaU
On lui attribue la maxime « hiissez faire, laissez passer, » rétablissant une concurrence générale.
Vincent de Gournay attaquait les monopoles et privilèges de corporation. 11 s'affligeait, parce que « chacun, suivant son état, dit un contemporain, voulait être quelque chose de par le roi ; » parce que la France avait la « bureaumanie », selon son expression si juste : bureaux, commis, secrétaires, inspecteurs, in* tendants, etc. Sons ce rapport, Gournay se trouvait en communauté de sentiments avec Grimm qui disait, en 1764 : « L'esprit de règlement nous obsède. »
Mercier de la Rivière, un dos principaux disciples de Quesnay, et surnommé Solon par Voltaire, Grimm et Galiani, proclamait cet axiome : « Pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits, » axiome libéral pour Tépoque.
Ces bonnes idées fructifièrent promptcmcnt. Une nombreuse armée d'esprits déliés attaqua la tyrannie et le privilège sous toutes leurs formes.
Les économistes se réunissaient chez le marquis de Mirabeau, lis avaient leur mot de ralliement et leur dinor du mardi, agapes dénoncées au monde par les amis de l'ancien régime, qui n'imaginaient pas d'autres manières de vivre que celles du « bon
vieux temps »• Apre» le succès énorme de VAmi des hommes (1756), parle marquis de Mirabeau, il y eut un engouement soudain pour les sciences agricoles, et des sociétés d'agriculture se fondèrent dans plusieurs provinces; après son livre Les droits et les devoirs de l'homme [\lli), publié à Lausanne, les éeouoroistes entrèrent en plein dans le domaine de la politique. Parmi les penseurs de Tépoquc, déjà troublée, ou tout au moins inquiète, Anne-Robert-Jacques Turgol était connu et apprécié. Dans une lettre à Condorcet, il avait appelé Frédéric, Catherine et Marie-Thérèse les « co-brigands de la Pologne ». Turgot n'aimait point les parlements, qifil savait attachés au passé par leurs privilèges, et ennemis des réformes. Saint* Simon avait écrit : « Tout bien est impossible en France ; » d'Argenson avait écrit : « La moindre réforme est difficile en France. » Turgot, convaincu que Ton pourrait faire quelque chose, quoi qu'eussent dit Saint-Simon et d'Argenson, remarqua :
« On s'est beaucoup occupé, dans les gouvernements, à immoler toujours le bonheur des particuliers à de prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers, qu'elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant Taccomplissement de tous les devoirs mutuels. » (1)
Ses vues sur l'administration, Turgot les appliqua lorsqu'il fut nommé (1761) intendant de la généralité de Limoges. Il géra le Limousin de manière à préparer son ministère, et son ministère a préparé la révolution.
Il avait dit : « Ainsi que les tempêtes qui ont agité les flots delà mer, les maux inséparables des révolutions disparaissent: le bien reste et l'humanité se perfectionne. » (2) En politique, il demandait une représentation nationale à tous les degrés, depuis la commune jusqu'à l'État; en matière de commerce et
(1) Turgot, Seconde lettre sur la tolérance.
(2) Turgot, Des progrès successifs île C esprit humain.
d'industne, il voulait la facilité des communications, la liberté des échanges et du travail.
A propos des corvées pour le transport des équipages militaires, Turgot constata : « Il est très fréquent que, pendant la route, les soldats se jettent sur les voitures déjà très chargées; d'autres fois, impatients de la lenteur des bœufs, ils les piquent avec leurs épées, et, si le paysan veut faire quelques représentations, vous ipaginez bien que la dispute tourne toujours à son désavantage, et qu'il revient accablé de coups (1). »
Il supprima les corvées dans sa généralité, où régnait une grande misère (1770-71); il institua dans le Limousin les premiers ateliers de charité. Partisan de la libre circulation des grains, principe que le publiciste Le Trosne soutenait avec un grand talent, et déclarait « toujours utile, jamais nuisible », Turgot ne cessa de défendre, en ses propres écrits, la liberté absolue de l'industrie, ainsi que du commerce intérieur et extérieur.
Selon Turgot, faisant imprimer à ses frais un écrit de Le Trosne, Timprimerie devait être libre. Son opinion, qui trouvait des partisans, nous conduit à exposer plus bas la situation de rimprimerie et de la librairie au moment où les lettres, les sciences, le journalisme, pesaient plus lourdement que jamais dans la balance.
m. — PROHIBITIONS. CONTREBANDE LITTÉRAIBE ET POLITIQUE. TYPES DE GENS DE LETTRES. THÉÂTRE.
Les prohibitions du règne de Louis XIV n'étaient pas levées. A tout instant les livres, les chansons et les épigrammes motivaient des arrestations. On appelait cela « Tinquisition française. » L'impression des « almanachs » était libre, pourvu
(1) Turgot, Lettre au contrôleur général.
qu'il n'y eût pas de pronosticalions, sous peine de punition corporelle.
Le Conseil du roi, le Parlement et la Sorbonne prenaient à tour de rôle, ou concurremment, Tinitialive des répressions.
Mais le public faisait des succès aux livres prohibés. Les libraires multiplièrent les ruses pour déjouer les défenses de Tautorité. Les petits formats, notamment, détrônèrent les infolio, et les in-quarto eurent un grand débit. Ce qui importait aux publicistes (ainsi s'appelaient les écrivains politiques), c'était la propagation de leurs œuvres.
Un journal janséniste, les Nouvelles ecclésiastiques^ condamné par mandement du 27 avril 1732, apprit à ces écrivains comment on résistait à l'arbitraire.
Ce journal, hebdomadaire, s'imprimait dans les caves, dans les bateaux sur la Seine, entre les piles de bois des chantiers du Gros-Caillou, à la campagne ou dans des maisons particulières. Il se vendait en cachette, et ne disparut qu'en 1789.
Les jansénistes eurent leurs assemblées mystérieuses, leurs auteurs, leurs graveurs, leurs imprimeurs, leurs colporteurs, etc. , dépistant à qui mieux mieux les limiers de la police.
La Bastille recevait les délinquants arrêtés, après qu'on les avait fouillés (1) ; mais rien ne pouvait entraver la propagande pour les Nouvelles ecclésiastiques y dont les agissements furent plus tard imités, et même perfectionnés.
Afin de placarder, au coin des rues, une masse d'affiches satiriques ou favorables à leur parti, les jansénistes, les hommes u de la botte àPerrette » employaient toutes sortes de stratagèmes. Par exemple, une femme, portant hotte, feignait de se reposer sur une borne. Un enfant, sortant de la hotte par une ouverture secrète, collait quelque affiche sur le mur; et la chiffonnière s'en allait ailleurs procéder à la même opération. Ou bien, un chien barbet introduisait les feuilles prohibées, placées entre
(I) La Bastille dévoilée, in-S», Paris, 1789.
sa peau toudue et une peau postiche adroitement ajustée sur son corps.
J'ai déjà trouvé l'occasion de constater cette fièvre de polémique, à propos des troubles de la Fronde (voir page 410). Les jansénistes eurent une fièvre encore plus intense que celle des frondeurs, mais uniquement sous le rapport religieux.
Au xvur siècle, Tardeur pour critiquer les puissances du jour et le courage pour braver Tautorité, augmentèrent sensiblement. Le Diner du comte de Boidainvilliers^ par Voltaire, fut défendu (1768). Pendant longtemps, il n'exista à Paris qu un exemplaire de cette brochure dirigée contre la religion catholique. Chacun se le passa de main en main avec une étonnante rapidité. On en tira des copies manuscrites, quoique la brochure ait soixante pages in-douze, bien serrées et d'un menu caractère.
Il s'établit une contrebande ouverte, au moyen de laquelle les ouvrages prohibés, sortis manuscrits de la France, y rentraient imprimés, après avoir passé deux fois la frontière.
La censure, étant complètement arbitraire, avait des caprices de monarque absolu.
Feydeau de Marville, lieutenant de police, de 1740 à 1747, connaissait de l'exécution des règlements sur la librairie, prononçait seul et en dernier ressort, même dans les cas les plus graves, sauf le recours au conseil d'Éfal.
Les parlements multipliaient les règlements « sur le fait de la librairie; » et pour un Malesherbes qui favorisait la liberté de la presse, combien de chefs de la magistrature n'obéissaient qu'à leurs passions aveugles!
Aucun principe défini n'inspirait les actes de la censure. Elle coupait, rognait, détruisait un ouvrage sans dire, sans savoir pourquoi. L'autorité administrative s'arrogea le droit dont s'étaient jadis emparés les docteurs de Sorbonne. Il y eut soixante-dixneur censeurs royaux : dix pour la théologie, onze pour la jurisprudence, douze pour les sciences médicales et physiques.
huit pour les matbémnliqucs, trente-six pour l'histoire et les belles-lettres, deux pour les beaux-arts (1).
Malgré les entraves, deux agents supérieurs favorisaient l'expansion des idées : Timprimerie et la librairie. L'une et l'autre progressèrent beaucoup, à l'époque où les projets de réformes économiques se succédaient. Lenglet-Dufresnoy fut sept fois emprisonné pour avoir rétabli dans ses livres des passages supprimés par la censure. II se vantait d'être « franc Gaulois dans son style comme dans ses actions, » et il justifiait l'histoire contre les romans.
La carrière littéraire présentait des écueils, — prison, misère, hôpital. On recherchait, mais on redoutait le Français qui tenait une plume. « Ceux qui ont le talent d'instruire les hommes et le don de les émouvoir, disait Malesherbes (2), les gens de lettres, en un mot, sont, au milieu du public dispersé, ce qu'étaient les orateurs de Rome et d'Athènes au milieu du peuple assemblé. »
En effet, les écrivains, quoique non mêlés journellement aux affaires, mettaient dans toutes leurs œuvres, depuis le profond traitéjusqu'à la chanson grivoise, une certaine dose de politique abstraite.
Leurs opinions, parfois inconsistantes, parfois fortement étudiées, enflammaient, sous toutes les formes, le monde des oisifs, les femmes à imagination, même les ouvriers et les paysans. Ils tenaient l'autorité, sans exercer le gouvernement; leur influence sur l'esprit public était d'autant plus considérable que la foule à laquelle ils s'adressaient était plus incapable, par ignorance, de discuter les opinions avancées.
Jean-Baptiste Rousseau comparait le monde à une scène, et c< le vil peuple, assis au dernier rang, pour son argent sifflait les acteurs. » Le vil peuple lisait entre les lignes dans un livre, et saisissait les allusions dans une œuvre dramatique.
(1) Êdit d'août 1G8G.
(l) Discours de réception à l'Académie rrançaiso, ITTô.
sa peau tondue et une peau postiche adroitement ajustée sur son corps.
J'ai déjà trouvé l'occasion de constater cette flèvre de polémique, à propos des troubles de la Fronde (voir page 410). Les jansénistes eurent une fièvre encore plus intense que celle des frondeurs, mais uniquement sous le rapport religieux.
Au xviu* siècle, l'ardeur pour critiquer les puissances du jour et le courage pourbraver l'autorité, augmentèrent sensiblement. Le Dîner du comte de BotdainvillierSy par Voltaire, fut défendu (1768). Pendant longtemps, il n'exista à Paris qu'un exemplaire de cette brochure dirigée contre la religion catholique. Chacun se le passa de main en main avec une étonnante rapidité. On en tira des copies manuscrites, quoique la brochure ait soixante pages in-douze, bien serrées et d un menu caractère.
Il s'établit une contrebande ouverte, au moyen de laquelle les ouvrages prohibés, sortis manuscrits de la France, y rentraient imprimés, après avoir passé deux fois la frontière.
La censure, étant complètement arbitraire, avait des caprices de monarque absolu.
Feydeau de Marville, lieutenant de police, de 1740 à 1747, connaissait de l'exécution des règlements sur la librairie, prononçait seul et en dernier ressort, même dans les cas les plus graves, sauf le recours au conseil d'État.
Les parlements multipliaient les règlements <( sur le fait de la librairie; » et pour un Malesherbes qui favorisait la liberté de la presse, combien de chefs de la magistrature n'obéissaient qu'à leurs passions aveugles!
Aucun principe défini n'inspirait les actes de la censure. Elle coupait, rognait, détruisait un ouvrage sans dire, sans savoir pourquoi. L'autorité administrative s'arrogea le droit dont s'étaient jadis emparés les docteurs de Sorhonne. Il y eut soixante-dixneuf censeurs royaux : dix pour la théologie, onze pour la jurisprudence, douze pour les sciences médicales et physiques,
huit pour les malhémaliques, trente-six pour Thistoire el les belles-lettres, deux pour les beaux-arts (1).
Malgré les entraves, deux agents supérieurs favorisaient l'expansion des idées : Timprimerie et la librairie. L'une el l'autre progressèrent beaucoup, à l'époque où les projets de réformes économiques se succédaient. Lenglet-Dufresnoy fui sept fois emprisonné pour avoir rétabli dans ses livres des passages supprimés par la censure. Il se vantait d'être « franc Gaulois dans son slyie comme dans ses actions, » et il justiflait rhisloire contre les romans.
La carrière liltéraire présentait des écueils, — prison, misère, hôpital. On recherchait, mais on redoutait le Français qui tenait une plume, a Ceux qui ont le talent d'instruire les hommes et le don de les émouvoir, disait Malesherbes (2), les gens de lettres, en un mot, sont, au milieu du public dispersé, ce qu'étaient les orateurs de Rome et d'Athènes au milieu du peuple assemblé. »
En effet, les écrivains, quoique non mêlés journellement aux affaires, mettaient dans toutes leurs œuvres, depuis le profond traité jusqu'à la chanson grivoise, une certaine dose de politique abstraite.
Leurs opinions, parfois inconsistantes, parfois fortement étudiées, enflammaient, sous toutes les formes, le monde des oisifs, les femmes à imagination, même les ouvriers et les paysans. Ils tenaient l'autorité, sans exercer le gouvernement; leur influence sur l'esprit public était d'autant plus considérable que la foule à laquelle ils s'adressaient était plus incapable, par ignorance, de discuter les opinions avancées.
Jean-Baptiste Rousseau comparait le monde à une scène, et « le vil peuple, assis au dernier rang, pour son argent sifflait les acteurs. » Le vil peuple lisait entre les lignes dans un livre, et saisissait les allusions dans une œuvre dramatique.
(1) Édit daoût 1G8G.
[V Discours de réception à rAcadômio Trançaisc, 1775.
Les gouvernants s'efiorçaient, suivant les errements du passé, à s'assurer le concours des écrivains, ou à acheter leur silence par des pensions.
Beaucoup de gens de lettres réclamaient ces faveurs. Dans un état de 1786, la liste des solliciteurs se compose de vingt-six articles. D'autres auteurs recevaient pension et n'en critiquaient pas moins les choses. Plusieurs, enfin, demeuraient indépendants, inébranlables, convaincus de Texcellence de leur mission.
Au théâtre, souvent l'apparition d'une pièce motivait quelque bataille dans le parterre. Les combattants s'étaient échauffés préalablement chezProcope, café aujourd'hui disparu, ou dans un cabaret voisin de la Comédie-Française.
Le 20 décembre 1748, eut lieu la première représentation de Catilma, par Crébillon. La cour, en haine de Voltaire, avait fait de grands efforts pour que cette pièce obtînt un éclatant succès. Le roi avait payé les costumes des acteurs. Catilina fut joué vingt fois de suite.
Charles Palissol, avec sa comédie des Philosophes (1760), défendait la monarchie, attaquait les esprits forts. Ceux-ci répondirent par des écrits satiriques. Dorât, avec les Prôneiirs^ dirigea des traits acérés contre d'Alemberl; mais il n'eut pas les rieurs de son côté.
Tantôt les cabales atteignaient une œuvre annoncée par certains chefs de file comme détestable, ou qui froissait le sentiment public ; tantôt elles protestaient contre la censure, ou soutenaient une nouveauté remarquable.
Beaumarchais, fils d'artisan, faisait du pamphlet sur la scène, comme il en faisait au barreau ; il donnait une force réelle à la comédie satirique, ou plutôt politique. En 1764, après sa condamnation, Beaumarchais fut reçu par le prince de Conti et le duc de Chartres, qui le protégèrent hautement, lui fournirent à l'occasion de lire le Barbier deSéville devant toute la cour;
Ce fameux Beaamarcliais qui trois fois avec gloire Hit le mémoire en drame et le drame en mémoire (I)
Les tragiques glissaient dans leurs pièces des tirades contre le fanatisme; les comiques et les dramaturges y glissaient des maximes d'égalité. Diderot ne se gênait guère dans le Fils naturel et le Père de famille.
C'était parfois une affaire d'État que de permettre la représentation de la plus innocente bluette, dès qu'on pouvait s'imaginer qu'elle s'appliquait à tel ou tel haut personnage.
Mais le public et l'auteur se moquaient de la censure. Tôt ou tard, l'œuvre voyait le jour. La PmHie de chasse de Henri IV (1766), interdite au théâtre, s'imprimait et se réimprimait.
L'autorité, pendant un long temps, empêcha de jouer le Philosophe sans le savoir ^ chef-d'œuvre de Sedaine (1765), ancien ouvrier maçon, qui, dans cette pièce, annonçait l'émancipation de la bourgeoisie.
IV. — MONTESQUIEU, VOLTAIIŒ, DIDEROT. L ENCYCLOPÉDIE. J.-J. ROUS- SEAU, d'argenson. d'uolbacu. MARMONTEL. RAYNAL. DUCLOS. MO- RELLY. DE MABLY.
Creusons plus avant le terrain où germait la Révolution, étudions, au point de vue intellectuel, les causes du mouvement qui termina le dix-huitième siècle.
Au premier rang des écrivains, un peu comme réformateur politique, beaucoup comme philosophe, légiste et historien, il convient de placer Montesquieu, ce génie qui ne manqua aucune occasion de déshonorer le despotisme. Son influence ne saurait être niée.
Montesquieu, dans ses Lettres persanes (1721), esquissa, sous une apparence frivole, les périls de la société française. Ce
(1) Gilbert, Le dix-huitième siècle.
livre eut tout d'abord un prodigieux débit. J^ansV Esprit des iois^ dont la Grandeur et décadence des Romains (1734) était l'éloquent prélude, l'auteur loua sans restriction la constitution anglaise. V Esprit des /ot^eul vingt-deux éditions en dix-huit mois ; il fut traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Une foules de brochures attaquèrent cet ouvrage. On ne peut s'en étonner, car, d'après Montesquieu, il n'y a qu'une souveraineté, celle de la nalion*sur elle-même. 11 protestait contre l'esclavage et plaidait pour la liberté civile. Il réclamait contre la loi du sacrilège, et lançait des invectives contre la torture; il limitait le droit de conquête, et frappait sur les prétentions des monarques absohis.
Quoique lié avec les philosophes, Montesquieu n'attaquait pas le christianisme. Il avait de Téloignement pour Voltaire, qui combattait le système général de V Esprit des lois, trop favorable à la religion.
C'est que Voltaire, fils d'un tabellion, se présentant surtout comme un ennemi du catholicisme, recommandait à Diderot Yinfàme (la superstition), en disant qu'il « fallait la détruire chez les honnêtes gens et la laisser à la canaille (1) ». Étrange idée, remarquons-le, idée qui ne se rapporte guère aux principes de la démocratie véritable, comme nous la comprenons aujourd'hui.
Voltaire pensait que tous les maux de l'humanité viennent de la religion chrétienne. Ses Lettres philosophiques , brûlées (1735) par la main du bourreau, l'avaient obligé de se cacher au château de Cirey en Champagne, où, pendant cinq années, il avait préparé le Siècle de Louis XI V, puis V Essai sur les mœurs.
V Essai sur les mœu?*s continuait le Discours sur r histoire universelle de Bossuet, d'une façon tout imprévue, avec des opinions bien contraires à celles de l'évoque de Meaux.
Au demeurant, Voltaire ne vivait pas mal avec la royauté :
(i) Lettre do Voltaire à Diderot.
Louis XV donna un ordre pour le faire recevoir à l'Académie (1746).
Néanmoins, tout en gardant beaucoup de condescendance dans son commerce avec les grands, l'auteur des Lettres philosophie ques défendit la liberté de conscience, la liberté d'écrire, la liberté individuelle. Il voulut l'impôt pour tous et l'abolition du droit d'aînesse, un code uniforme et des lois plus douces. Il flétrit la vénalité des charges, la torture et la confiscation des biens. Il servit de sa fortune et de son éloquence la famille de Jean Calas; les Sirven dépouillés par les jésuites; le comte de Lally, qui n'avait pu se défendn; ; le chevalier de La Barre ; Martin et Montbailly, exécutés pour des crimes que les vrais coupables avouèrent plus tard, et, enfin, les serfs du mont Jura, dont il réclama l'affranchissement.
Ces titres valent à Voltaire l'honneur d'être placé parmi les champions de la liberté, à la fin de l'ancienne monarchie. S'il était courtisan envers Louis XV, madame de Pompadour et Fré-'^* '^ déric, cela ne l'empêchait pas de prévoir les deslinées de la société moderne.
Il écrivait au duc de Richelieu : « Vous avez bien raison de dire. Monseigneur, que les Genevois ne sont guère sages, mais c'est que le peuple commence à être le maitre (1). »
La voix de Voltaire ressemblait à celle d'un potentat. Son influence était illimitée. Sa personnalité perçait toujours; il la mettait au service de l'opinion publique, de la raison humaine. L'ironique philosophe de Ferney détruisait en partie la vieille société, sans chercher, comme l'essaya Jean-Jacques Rousseau, à en reconstruire une sur des bases nouvelles.
Une génération d'écrivains philosophes prit naissance pendant le règne de Voltaire, sous l'influence de Montesquieu, et aussi parle fait de la « secte des économistes ». La littérature et la politique se touchèrent; la cause de la liberté s'en ressentit. La
(1) Lettre de Voltaire au duc de Richelieu. ' /^v
plupart (les œuvres de ce temps, quelque forme qu'elles affectassent, traitèrent même, au fond, certaines questions sociales ou religieuses.
Dans tel conte, telle comédie, telle relation de voyage, une thèse se déroulait aux yeux du lecteur, que Tauteur voulait convertir à ses propres idées. Les Nouvelles libertés de penser^ recueil philosophique, paraissaient.
Je ne parle pas d'une foule d'ouvrages qui ouvraient carrière au libre examen en toutes choses. Plus spécialement, je m'attache à rappeler ceux qui lancèrent dans le public des théories audacieuses, des manifestations tout à fait libérales. Les Pensées philosophiques de Diderot (1746), l'enfant trouvé, furent condamnées au feu par le Parlement de Paris. Diderot s'écriait : « Peuples, ne permettez pas à vos prétendus maîtres de faire même le bien contre votre jolonté générale ». Son Neveu de Rameau représenta la misère et la servitude de l'artiste dans la société qui précéda 1789.
V Encyclopédie y commencée en 1751 , fut un monceau de hardiesses dans les sciences, dans les idées, dans les opinions historiques ; elle fut un acte plutôt qu'un livre ; elle jeta la pierre au passé. Louis XV la confisqua, parce qu'il avait été averti « que les vingt et un volumes in-folio, qu'on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France, » remarque plaisamment Voltaire En 1753, Jean-Jacques Rousseau, fils d'un horloger, écrivit son Discours sur rorigine de finégalité parmi les hommes; en 1756, il fit imprimer son Contrat social. Le philosophe de Genève proclamait dans ses livres des vérités comme celles-ci : « L'homme est né libre et pourtant il est dans les fers. — Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. — Le pouvoir souverain ne peut passer les bornes des conventions générales (1) .»
(I) Voir le Contrat social et Emile
^on content de protester contre le despotisme, Jean-Jacques Rousseau émettait le principe de la souveraineté du peuple, et entraînait vers la République. Selon lui, « on approchait de rétat de crise et du siècle des révolutions. »
Le marquis d'Argenson, dans ses Considérations sur le gouvernement ancien et présent delà France y écrivait cette phrase : « Les gens riches, toujours fainéants par goût et par élat, n'ont cherché que la sûreté dans la possession des terres. »
D'Holbach, ne voulant plus de prêtres ni de rois absolus, ne mettait pas, comme Voltaire, les souverains en entente cordiale avec les philosophes. Il voulait la liberté en toute chose, principalement en politique et en religion, et il aida puissamment à la destruction de Tancien régime.
Que pouvait, contre de formidables démolisseurs, l'éloquence de la chaire catholique? Quelques prédicateurs essayaient, mais en vain, de remonter le courant, d'attaquer les esprits forts et les hommes à idées nouvelles, les combattants pour le triomphe de toutes les libertés. Lorsque d'autres sermonnaires venaient à dénoncer les scandales de cour, ils ressemblaient presque à des factieux.
Le père Bridaine s épuisait en effets oratoires, quand ses regards a tombaient sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante, ou sur des pécheurs audacieux et dndurcis... (1). »
Tant frapper sur les grands,les riches et les oppresseurs, c'était donner raison aux novateurs, antireligieux ou économistes.
Il n'y a pas lieu de retracer ici cette lutte intellectuelle qui dure toujours, et sur laquelle des milliers de volumes ont paru. Les travaux des combattants se trouvent entre nos mains ; ils sont lus, approuvés ou réfutés, augmentés ou corrigés; tous sont consultés par les penseurs, comme pièces à l'appui dans le grand procès de l'ancien régime et du nouveau.
(1) Sermons du Père Bridaine.
Au moment OÙ les philosophes n'estimaient pas Voltaire assez énergique, le pouvoir monarchique et le Parlement, parfois d'accord, ainsi que nous Tavons vu, condamnaient les moindres hardiesses littéraires. Le comte d'Artois disait que, si cela dépendait de lui, il ferait fustiger aux quatre coins de Paris Marmontel, auteur de Bélisaire; le Dauphin disait que, s'il était roi, il le ferait pendre. Les philosophes, eux, s'arrangèrent de telle façon que Bélisaire fui reçu avec enthousiasme par le public.
V Éloge de Sully, par Thomas, obtint d'autant plus de succès qu'il avait excité les plaintes des courtisans et des fermiers généraux. Les docteurs de Sorbonne, chargés d'examiner ce discours, firent supprimer l'épigraphe : O uthiam! Celte exclamation leur parut-elle une réticence menaçant le repos de l'Étal?
Haynal écrivait : « Tant qu'on ne mènera pas un roi à Tyburn avec aussi peu d'appareil que le dernier coupable, les peuples n'auront aucune idée de la liberté. » Et encore : « Peuples lâches I imbécile troupeau! vous vous contentez de gémir, quand vous devriez rugir! » L'abbé Morellet plaçait cette épigraphe en tête d'un livre : « Il est plus facile d'opprimer les esprits que de les faire reculer. »
Depuis longtemps déjà, les esprits ne « reculaient »pas. D'Argenson remarquait : « Le républicanisme gagne chaque jour les esprits philosophiques (1). » Chesterfield, en 1752 et 1753, observait : « Tout ce que j'ai jamais rencontré dans Thistoire de symptômes avant-coureurs de grandes révolutions, existe actuellement et s'augmente chaque jour en France (2). »
Duclos supprimait sans façon les titres de noblesse dans la conversation. D'après Morelly, auteur du Code de la nature, n rien dans la société n'appartiendra singulièrement ni en propriété à personne... A cinq ans, tous les enfants seront enlevés à la famille et élevés en commun, aux frais de l'État, d'une façon uniforme. » Yauvenargues disait à ses amis : « Le monde
(1) Mémoires de dÂrgenson, t. IH.
(3) Lettres des 13 «Yril 1752 et 25 décembre 1753.
est rempli de misères qui serrent le cœur; il faut être Immairr; le désordre des malheureux est toujours le crime des riches. »
Le roi Stanislas écrivait en 1762 la Voix libre du citoijen^ et, en 1769, cette phrase : « Chaque individu doit s'immoler pour les autres, et je donne volontiers l'exemple. » Dans le Traité des droits du citoyen^ de Mably indiquait les moyens à suivre pour amener une révolution. Ces movens furent suivis : 1789 en résulta. Madame de Châteauroux, la première maîtresse célèbre de Louis XV, « voyait venir un grand bouleversement, si Ton n'y portait remède. »
Ce que les philosophes avaient cru devoir dire, pour constater la liberté de penser, les historiens le dirent aussi, en se dégageant des liens qui les entravaient. L'histoire devint une science profonde, très souvent dogmatique; elle développa plus d'un système de philosophie, exposa des théories politiques, pro clama des vérités brûlantes.
L'élude de la Grandeur et décadence des Romains fournit à Montesquieu Toccasion de prouver qu'il était un patricien ami de la liberté. Dans ses Observations sur l'histoire de France (1765), de Mably montra avec complaisance le tiers état siégeant dans les assemblées politiques et participant à la souveraineté. Ce livre introduisit dans notre langue usuelle les mots patrie, citoyen, volonté générale, souveraineté nationale, etc. Ducios « usa en citoyen de la liberté dont la vérité a besoin. »
Selon Chateaubriand, « les Locke, les Montesquieu, les J.-J. Rousseau, en se levant en Europe, appelèrent les peuples modernes à la liberté. » Les rétrogrades, eux, partageaient Tavis d'un ministre français qui regardait indistinctement tous les gens de lettres comme des séditieux, dont la personnalité effrayait.