‹ Histoire de la liberté en FranceChapitre 55 sur 72 · V. — SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES ET POLITIQUES. LE CLUB · texte numérisé non relu

V. — SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES ET POLITIQUES. LE CLUB

DE l'entresol.

Résolus à satisfaire leur irrésistible besoin de penser et d'agir en commun, pour quintupler leurs forces, les Français élargirent les centres de réunion formés pendant le dix-septième siècle.

Aux groupes restreints des salons s'ajoutèrentMes groupes à ramifications bien plus étendues, et dont Taction était à peu près de même sorte. Des sociétés publiques se formèrent, les unes purement littéraires, les autres vouées au plaisir, d'autres philanthropiques, économiques ou politiques, toutes fournissant leur apport au mouvement social qui entraînait les esprits libres.

Le goût pour les associations ne se borna pas à produire des assemblées littéraires ou épicuriennes.

En effet, principalement vers 1 721 , la franc-maçonnerie s'introduisit en France, et la première loge maçonnique s'ouvrit à Dunkerque. Bientôt le duc d'Ântin, puis le comte de Clermont furent grands'maftres, ce qui n'empêcha pas la police d'agir contre la franc-maçonnerie, société secrète, qu'elle trouvait dangereuse.

Le cardinal Fleury fit fermer les loges des « maçons » ; après la mort de ce ministre, le Cliàtelet procéda très rigoureusement contre les « frimassons » (maçons), parmi lesquels on admettait des femmes.

Philanthropique et cosmopolite en principe, la franc-maçonnerie remplit peu à peu un rôle politique; elle eut des visées sociales, humanitaires, assez voisines de l'utopie.

Cependant les questions du jour se traitaient généralement dans un autre genre d'association, au club de « l'Entresol », chez l'abbé Alary, logé dans un entresol de l'hôtel du président Hénault, à la place Vendôme.

Ce club avait lieu tous les samedis. Les réunions, commencées en 1724, prirent peu à peu une grande importance, à cause de la qualité et du nombre des hommes que Ton y admit. Elles portèrent ombrage au gouvernement. Le cardinal Fleury leur ordonna (1731) de se dissoudre.

Les membres du club de TEntresol, organisé à la façon anglaise, devaient être en place à cinq heures; et ils y restaient jusqu'à huit, heure à laquelle, Thiver, chacun s'en retournait chez soi. L'été, on allait aux Tuileries, sur les terrasses, « confabuler, » suivant Texpression du marquis d'Argenson.

Montesquieu composa le Dialogue de Sylla et dEucrate pour le club de l'Entresol, germe de l'Académie des sciences morales et politiques. L'abbé de Saint-Pierre lut fréquemment des mémoires dans ce cénacle, où l'on parlait de diète européenne, de listes de scrutin pour nommer les fonctionnaires, de décentralisation administrative absolue, d'abolition des privilèges nobiliaires, de liberté du commerce au dedans et au dehors : toutes questions encore vivement débattues.

Le club de l'Entresol vécut vingt-sept années, non sans avoir exercé une grande iniluence sur l'opinion.

Antérieurement, Torcy, secrétaire d'État des affaires étrangères, avait fondé une « Académie politique », une école ayant pour but de former des jeunes gens destinés à la diplomatie, et établie au Louvre, où se trouvait le dépôt des archives du ministère. Comprenant six élèves d'abord, puis douze, l'Académie politique n'avait rien produit; elle n'avait donné aucune impulsion. Toutef(tis son titre seul indiquait les préoccupations de l'époque.

Des cabinets de lecture, notamment celui du Palais-Royal, comptaient de nombreux clients qui venaient s'initier aux nouvelles touchant le gouvernement, l'administration intérieure et les événements de l'étranger. Moyennant une modique rétribution, on y pouvait lire journaux et brochures.

Peu à peu ce fut dans les cafés, devenus des espèces de clubs,

que la politique d'action élut domicile. La jeunesse y discutait toutes les questions dont un ombrageux pouvoir prétendait lui interdire Fexnmen, et qui étaient brûlantes^ car elles touchaient, sous beaucoup de rapports, à l'organisation sociale elle-même. Le colportage des publications, politiques ou non politiques^ obéissait aux statuts jaloux des libraires de Paris; il se glissa dans les carés un colportage indépendant, qui renversait les obstacles et agissait secrètement.

Les cafés littéraires donnaient asile aux philosophes les plus avancés, aux hommes imbus de politique, aux réformateurs de tout ordre. Là se recrutaient les adeptes, là se formulaient quotidiennement les plaintes ou les vœux, si bien que le penseur désireux d'étudier, de connaître les sentiments et les aspirations des masses, devait fréquenter les cafés encore plus que les salons.

Aux cabinets de lecture, aux cafés, aux restaurants, aux cabarets, dans tous les lieux publics, les manifestations politiques se produisaient, quelquefois inconsciemment, maissouvent avec connaissance de cause. On s'y entretenait des abus commis, des vexations multipliées, des rigueurs de la police, etc. Toute remarque trouvait un écho quelconque; toute motion rencontrait déjà des adversaires ou des approbateurs ardents. Plus que jamais, les gens qui souffraient ne voulaient pas se renfermer dans la résignation.

Encore quelques années, et les hommes d'action vont surgir.

Jusque-là, même chez les philosophes et chez beaucoup d'économistes, l'émancipation complète de toutes les classes n'était pas proposée. Le signe de l'infériorité, comme autrefois et selon les préjugés, c'était le travail manuel.

Nombre de réformateurs ne comprenaient pas la nécessité d'ouvrir au peuple la porte du temple de la liberté, parce qu'il eùt^TOUlu prendre sa part des jouissances dont les honnêtes gens prétendaient se rassassier, exclusivement à la « canaille »

illettrée, bonne seulement à formerune clientèle quand viendrait le jour des insurrections contre le pouvoir despotique, quand il faudrait répondre à la force armée par une autre force matérielle, quand les bras d'un laboureur, d'un maçon, d'un forgeron saisiraient l'occasion de paralyser les bras d'un soldat.

Appuyons sur ce point, commun au dix-huitième siècle et à l'époque de la révolution, ainsi qu'on le verra plus tard. Toujours, toujours le mépris du travail manuel!

Heureusement les philosophes et les économistes avaient préconisé le droit des intérêts matériels. En se préoccupant des intérêts matériels, ils semaient les principes de Tégalité civile et politique; ils amélioraient forcément, dans la société moderne, le sort des travailleurs agricoles et urbains.

Le morcellement des cultures n'allait pas tardera s'effectuer; la réclamation des ouvriers contre de trop longs apprentissages^ et contre les privilèges des patrons devait bientôt enlever au souverain ses prétentions sur le droit du travail.

Antérieurement, de véritables douanes entre les provinces empêchèrent encore la circulation des produits agricoles. L'autorité publique autorisa ou dérendit arbitrairement l'exportation ou l'importation des grains, se mit à vider les greniers quand cela lui plaisait, fixa le prix du blé, régla les semences, interdit toute modification à l'assolement établi, défendit de planter des vignes sans autorisation (1).

Aussi les nègres des colonies, selon Massillon, étaient pliis^ heureux que les paysans de la France.

D'Argenson écrivait, le 4 octobre 1749 : *< De ma campagne, à dix lieues de Paris, je retrouve le spectacle de la misère et des plaintes continuelles. Qu'est-ce donc dans nos misérables provinces? On ne trouve point à travailler. Avec cela on lève la taille avec une rigueur plus que militaire. Les collecteurs et les huissiers ouvrent les portes, enlèvent les meubles, et vendent

(1) Édit do 1747.

tout pour le quart de ce qu'il vaut, et les frais surpassent la taille »

Le roi était maître d'imposer des tailles à son gré. Voilà ce que disait Louis XY.

« En 1777, on voyait encore des colons tellement attachés à la glèbe, qu'ils ne pouvaient la quitter sans Taveu de leur seigneur, et que le seigneur héritait d'eux quelquefois au préjudice des héritiers du sang (1). » A la même date, vingt-trois communautés de serfs, appartenant à Tabbaye de Luxeuil, demandaient leur affranchissement (2).

Dans le Jura, les serfs du monastère de Saint-Claude faisaient une demande identique. Les seigneurs-moines se prévalaient d'une jouissance de six cents ans, et alléguaient la prescription. A cela Voltaire répondait : « Quand nous avons fait quelques remontrances modestes sur cette étrange tyrannie, on nous a répondu : Il y a six cents ans que les seigneurs jouissent de ce droit; comment les en dépouiller? Nous avons répliqué humblement : Il y a trente ou quarante mille ans, plus ou moins, que les fouines sont en possession de manger vos poulets; mais on nous accorde la permission de les détruire quand nous les rencontrons. »

Ces moines de Saint-Claude ne pouvaient se résigner à renoncer à leurs privilèges du moyen âge. Le 28 juillet 1629, ils avaient condamné un individu nommé Guillon à avoir la tète tnmchée, pour avoir mangé de la viande d'un cheval abandonné dans un pré, le samedi 31 mars, jour de carême.

Les Bernardines de la Valserine possédaient aussi des serfs, esclaves de corps et de biens. La mainmorte existait dans les coutumes du Jura, du Nivernais, de la Bourgogne, de la Marche, de Vitry-le-François, de Troyes et de Blois.

Les serfs censitaires étaient en fort grand nombre. Il y a dans les archives de l'Yonne un curieux acte d'affranchissement.

(I) Ordonn. du Louvre, Préf. I77T.

()) M. A Montcil, Matériaux manuscrits, t. I, p. 241.

Cet acte concerne les habitants de Corsaint et de Ménétreux (département de la Côte-d'Or), qui sont restés serfs du chapitre d'Auxerre jusqu'à la fin du xvui* siècle, et qui, en 1783, traitaient de leur affranchissement de la mainmorte moyennant une redevance en grains de 8 sous par feu.

Une révolte éclata à Lyon, le 16 août 1786, à propos du vieux droit de banvin, revendiqué par Tarchevêque Montazet. Le régiment d^artillerie de la Fère, en garnison à Valence, fut appelé pour réprimer le mouvement : Napoléon Bonaparte y figurait comme lieutenant. Les ouvriers, les révoltés ne cédèrent qu'à la force, et trois d'entre eux furent pendus, en manière d'exemple.

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