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CHAPITRE XIV

I. — INDUSTRIELS, MARCHANDS, ARTISANS; MESURES ARBITRAIRES. MISÈRE ET ESCLAVAGE DES PAYSANS. MÉCONTENTEMENTS EXPRIMÉS. PREMIER ARBRE DE LA LIBERTÉ. HOMMES d'aCTION.

On peut dire que la seconde moitié du dix-huitième siècle, jusqu'à 1789, comprend une période d'incubation pour la liberté en France.

La'situation des industriels, des marchands et des artisans^ ne Tut pas modifiée. Néanmoins, quelques tentatives, qui avortèrent, démontrèrent la nécessité de remédier à bien des maux. Un édit de 1776 déclara le commerce libre. Plus de privilèges. Le droit de travailler devenait la propriété de tous les Français.

Arriéré, le Parlement n'enregistra pas l'édit. « Détruire les distinctions, disait-il, amènerait le désordre, suite de régalilé absolue, cl renverserait la société, qui ne se maintient que par la graduation des pouvoirs, des prééminences et des distinctions. »

En août, trois mois après, les corps des marchands furent rétablis, avec quelques changements dans leurs statuts. Quinze ans plus tard, seulement (13 février 1791), la loi devait abolir déflnitivement les maîtrises, les jurandes et tout ce qui constituait les corporations

A la mort de Louis XY, le groupe administratif augmentait d'une façon démesurée, et renfermait dans son sein une foule de mécontents; les groupes du commerce et de l'industrie s'é-

largissaieni, supportaient malaisément toute entrave, et aspiraient à un régime nouveau.

Plus d'une mesure despotique fut prise. Mais, comme le pouvoir absolu s'usait, de temps a autre grondaient des orages populaires.

Lorsqu'on voulut peupler le Mississipi, les agents de police enlevèrent des filles dans les rues de Paris. A la chute du jour, ces agents firent main basse sur les servantes qui se hasardaient à travers, les rues. Le bruit s'en répandit en divers quartiers, où il mit l'alarme. Les servantes n'osaient plus sortir seules. « On dit même, remarque Barbier, qu'on a pris ainsi <iuelques filles d'artisans ou de bourgeois... La grande recrue s'est faite par des visites de nuit des commissaires dans tous les quartiers (1). »

Durant une semaim^ en mai 1750, des émeutes sanglantes agitèrent la capitale, à cause des enlèvements d'enfants opérés par les archers de Paris. Sept ou huit archers périrent. Louis XY eut peur, comme on le vit bien par la construction du « Chemin de la Révolte ». Le roi redoutait de passer par la capitale, pour aller à Compiègne ou à Fontainebleau. Le chemin de la Révolte le conduisait à Saint-Denis; de Saint-Denis, Louis XY se dirigeait sur Compiègne.

Louis XY le Bien-Aimé devenait LouisMe Méprisé, Te Haï.

Les provinces étaient très malheureuses. « Le paysan serf du moyen âge, a dit avec raison Chateaubriand, était peut-être moins opprimé que le paysan libre des derniers temps de la monarchie. »

Un village, alors, consistait en une communauté dont les membres étaient pauvres, ignorants et grossiers. Ses magistrats étaient incultes, méprisés. Son syndic ne savait pas lire; son collecteur ne pouvait dresser de sa main les comptes dont dépendait la fortune de chacun.

(1) Journal île Barbier, t. IV.

Dans la seule élection de Yillefranche (Guienne), on comptait six cenls porteurs de contraintes et autres recors toujours en chemin. Le collecteur et le syndic grugeaient tout dans les paroisses, « assemblages de cabanes et d'habitants non moins passifs qu'elles, » selon Turgot.

II avait fallu, en 1715, remettre des impôts pour impuissance notoire de payer; le roi avait envoyé des secours directs aut provinces les plus souiTrantes.

Excepté dans le Languedoc, il ne restait pas en France une seule des libertés provinciales et locales.

L'usage des salaires en nature durait encore. Les maîtres payaient de moindres gages à leurs ouvriers, parce qu'ils les nourrissaient comme des domestiques, leur donnaient entre autres objets le linge et les étoffes d'habillement (1). De la sorte, l'ouvrier n'avait guère d'indépendance, n'améliorait pas son sort, n'amassait pas d'économies. Les confréries et les sociétés secrètes lui étaient interdites, sous peine de cent livres d'amende.

Un compagnon ne pouvait quitter son patron qu'après avoir terminé l'ouvrage commencé, qu'après avoir prévenu un mois à l'avance : il lui fallait en outre le congé écrit de ce maître, ayant droit de le retenir tant qu'il devait des avances.

A Turgot revient l'honneur de s'être (2) moniré plus libérai envers l'ouvrier, en établissant le « livret », qui posa en principe la réciprocité d'obligations entre les ouvriers et les patrons, et qui fut alors un progrès relatif.

Cependant on autorisa les maîtres à venir se fixer à Paris, mais dans le cas seulement où ils avaient rempli toutes les obligations de leur corporation (3) ; on permit aux habitants des campagnes où ne se trouvait pas de corporation de tisserands, de filer et de faire de la toile pour leur usage (4).

(1) Ligcr, Théàtro d'agriculture, 1713.

(2) Édit de 177G.

(3) Ordonn. de 1755.

(4) Ordono. du 26 mars 1765.

À quelque rang que le Français appartint et de quelque côté qu'il se tournât, il se sentait moralement meurtri.

La féodalité laissait des traces qui paraissaient ineffaçables. Jean-Guillaume Moreau, ancien syndic des rentes de riiôlel de ville de Paris, propriétaire, mourut en laissant une fortune considérable. Ni ses parents ni riIôtel-Dieu, auquel il faisait un legs important, n'obtinrent quelque chose de sa succession. Un arrêt du Parlement l'adjugea au seigneur de la terre de Teste en Bourgogne, parce que ce maître féodal prouva que le défunt, fils d'un sergent royal de Teste, était issu de parents qui lui avaient transmis la tache indélébile de la servitude féodale (1).

De Paris, l'administration dirigeait tout, et le gouvernement s'efforçait de cacher ce qui pouvait transpirer de la colère des masses. Il n'était pas difficile d'étouffer les plaintes des « safraniers, » comme on appelait familièrement les gens misérables et ruinés. D'ailleurs, « on avait beau crier misère, le public trouvait toujours de l'argent pour fêtes et plaisirs (2). »

Les populations commençaient à savoir, par les publicistes, tout ce qui se passait dans le royaume. Les journalistes, malgré les entraves, parvenaient à secouer le joug de l'autorité.

On voyait des « sommateurs » rançonner les grands, sous peine de divulguer leur conduite. D'autres écrivains, voués à Tactualité, traduisaient le mécontentement général, et rédigeaient des placards politiques. En 1757, on imprima une « Requête du peuple parisien sur les maux de l'État et de l'Église, sur l'obligation du clergé de payer le vingtième établi, et principalement sur trois chertés du pain depuis 1751, et sur le prix excessif des denrées, qui forme une sorle d'impôt tacite (3) »

Pour ses façons de despotisme sans dignité, le règne de

(1) Mercure de Finance, décembre 1738, page 38t2

(2) Journal de Barbier.

(8) Bibliothèque uationalc.

Louis XV fut maudit; quand Louis XVI monta sur le trône, les Français conçurent quelque espérance. Un poète dit :

Enfin, la poule au pot sera donc bientOt miso,

On doit du moins le présumer ; Car, depuis deux cents ans qu'on nous Tavait promise, Ou n'a cessô do la plumer.

Des réi'ormes libérales que les populations attendaient, il n'y en eut pour ainsi pas une seule de réalisée. Les premières années du règne de Louis XVI amenèrent des événements politiques où les questions de finances jouèrent le plus grand rôle.

Les vieux rouages de la monarchie absolue fonctionnaient toujours, avec quelques modifications, mais sans cesser de refouler constamment les idées de liberté. Turgot, néanmoins, rendit un édit sur la liberté du commerce des grains dans Tintérieur du royaume (25 octobre 1774); il supprima les corvées royales pour la confection des grandes routes et autres ouvrages publics (12 mars 1776). La corvée fut reiTiplacée par un impôt général sur tous les ordres, et Ton abolit les mailrises et jurandes (février). Le commerce des vins devint libre : ils circulèrent de province à province et dans toute la France ; on •pujiles exporter par tous les ports du royaume (édit d'avril 1776).

Le' ministre-économiste avait dit : « Le droit de travailler est la propriété de tout homme, la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible^, toutes les propriétés >/. Ce principe, si naturel, heurtait de (Iront une organisation admise, consacrée durant plusieurs siècles; il frappait violemment cette féodalité mercantile et industrielle dont profitait une partie du tiers état, de la bourgeoisie, aussi tenace pour ses récents privilèges, ses gains énormes, ses richesses accumulées, que la noblesse Tétait pour la propriété terrienne.

Par exception raisonnable pourtant, certaines professions restaient soumises, dans Tintérél public, aune surveillance spéciale.

Voilà ce qu'un écrivain anonyme appelait « la chimère d'une liberté illimitée », ce que le parlement de Paris appelait <( les débordements économiques » de Turgot.

Les anciennes corporations et jurandes étaient des associations de résistance, réservant à leurs membres un monopole dans divers genres de commerce et d'industrie. Ainsi que Ta constaté Rossi, elles étaient plutôt politiques qu'économiques. Après avoir servi de boucliers aux classes laborieuses contre les seigneurs, elles avaient ensuite servi les intérêts fiscaux de la royauté, qui vendit cher sa protection, qui proclama que le droit de travailler était domanial et royal, qui accorda le monopole en se payant par l'impôt.

Sous prétexte de réglementer les corps de métiers, d'assurer la bonne confection des produits et la loyauté des transactions, depuis Etienne Boileau jusqu'à Turgot, la royauté tyrannisa le commerce et l'industrie, sans empêcher les fraudes.

« Vous savez, remarqua Grimm, en 1755, que toute toile peinte est prohibée. On veut prévenir ainsi le tort que leur usage pourrait faire aux manufactures de soie et de laine. Les ordonnances sont si rigoureuses à cet égard, qu'elles permettent aux commis d'arracher les robes de toile aux femmes qui oseraient en porter en public. Le trafic même est puni de» galères. » -' ^

Perpétuellement passait dans les rues le sergent armé d'une gaule aux rubans de parchemin, barbouillas d'arrêts contre les boulangers, les orfèvres, les maçons, etc.(l).

« J'ai vu, écrit Roland dé la Platière, inspecteur général de police, j'ai vu couper par morceaux, dans une seule matinée, quatre-vingts et jusqu'à cent pièces d'étoffes. J'ai vu renouveler cette scène chaque semaine pendant nombre d'années. J'ai vu confisquer des marchandises avec amendes; j'en ai vu brûler en place publique les jours de marché; j'en ai vu attacher au

(1) OrdoDn. du 32 mai 1781.

carcan avec le nom du fabricant et menace de Ty attacher luimême en cas de récidive. J'ai vu tout cela à Rouen. Et pourquoi? pour une matière inégale ou un tissage irrégulier, pour quelque fil mal enchaîné, pour une couleur de faux teint quoique donnée pour lelle. J'ai vu faire des descentes chez les fabricants, avec une bande de satellites, bouleverser leurs ateliers, répandre reffroi dans leur famille, couper les chaînes sur le métier, puis saisir, assigner, confisquer, amender, etc. »

Idées fausses et, de plus, mal appliquées. « Avant tout, observe un économiste contemporain, il importe que les fonctions sociales soient remplies par des hommes libres, et il vaut mieux que des produits moins solides soient Tœuvre de mains libres que si des produits plus parfaits étaient fabriqués par des bras asservis. »

Une prompte réaction suivit la chute de Turgot. La corvée, les six corps de marchands et les quarante-quatre corporations d'arts et métiers de Paris, furent rétablis comme autrefois.

En vain un grand ministre avait voulu couper tous les liens qui enchaînaient Tartisan.

Louis XVI se félicitait d'ouvrir, comme ressource précaire, quelques professions libres, peu importantes, peu lucratives, à la partie la plus indigente de ses sujets. Les bouquetières, par exemple, furent déclarées libres. Dans les autres professions plus considérables, Tancienne discipline intérieure était maintenue. L'autorité injuste des maîtres sur les ouvriers continuait.

Mais le besoin de réformer commandait les améliorations. Un édit (1779) décida que, désormais, les règlements de fabrication seraient facultatifs. On n'attacha plus le plomb officiel qu'aux produits conformes à la fabrication légale ; l'industrie libre put faire concurrence à l'industrie réglementée.

En 1779, le servage et la mainmorte disparaissent dans les domaines du roi.

Au préambule de Tédit, Louis XVI constate : « Nous n'avons pu voir sans peine les restes de servitudes qui subsistent dans

plusieurs de nos provinces; nous avons été affecté en considérant qu^un grand nombre de nos sujets, encore servilement attachés à la gicbe, sont regardés comme en faisant partie, et confondus pour ainsi dire avec elle ; que privés de la liberté de leurs personnes, ils sont mis au nombre des possessions féodales ; qu'ils n'ont pas la liberté de disposer de leurs biens après eux, etc.. »

Cetédit, le Parlement ne l'enregistre pas sans opposition. Il y ajoute cette clause : « sans que les dispositions du présent édit puissent nuire au droit des seigneurs. »

Aussi la mainmorte, malgré ce bon exemple donné par le roi et ses ministres, n'est-elle pas abolie dans plusieurs provinces, notamment en Franche-Comté. Il faut que les mainmortables attendent dix années encore pour leur délivrance; il faut la nuit du 4 août 1789.

En avril 1780, la question préparatoire et les cachots souterrains sont abolis; en 1781,1e compte rendu de Necker, innovation remarquable, met la nation dans la confidence de tous les secrets honteux du Trésor; mais en môme temps une ordonnance porte que nul militaire ne peut parvenir au grade de sous-lieutenant s'il ne prouve quatre générations de noblesse.

En 1785, Malesherbes réclame Tétat civil des protestants, accordé seulement deux ans après; en 1786, par un traité, la liberté commerciale est à peu près établie entre la PYance et TAngleterre, au grand profit de celle-ci, déjà capable de nous écraser par la concurrence.

Les idées libérales se répandaient irrésistiblement, malgré les résistances de la noblesse et du clergé, plus réactionnaires que le roi ; on tendait à faire succéder la liberté de tous à celle du petit nombre, et le génie de l'humanité à Tesprit de caste.

Comme la foule se moquait des parlements d'États qui n'osaient résister aux volontés du gouvernement ! Les classes élevées appelaient les commandants militaires des provinces « porteurs d'ordres » ; le peuple les appelait « porteurs d'eau ».

Si Ton réfléchit maintenant qu'en 1782 un club politique avait été ouvert à Paris, et que, la même année, le premier arbre de de la liberté avait été planté à Franconville, à seize kilomètres de Paris, par le comte Camille d'Àlbon, en mémoire de la révolution américaine, par souvenir d'un usage gaulois et romain; qu'il se créait des associations réformatrices; que le Mariage de Figaro était joué, applaudi à outrance par un parterre enthousiaste ; que les principes de d'Estaing et de La Fayette, libérateur du nouveau monde, étaient déjà dans les têtes bourgeoises, on comprendra facilement combien, pour Louis XVI, Thorizon politique s*obscurcissait.

Dans le cours de Thiver 1788-1789, les « hommes d'action » s'exaltèrent près de leur foyer, ou dans les « chauffoirs publics » , ou dans les cafés, ou dans les nombreux « cabinets de lecture », établis à l'imitation de celui qu'un nommé Girardin venait d'inventer et de construire en face du café de Foy. Les classes moyennes lisaient, péroraient, avaient soif de nouvelles : la pohtique descendait dans les rues.

Le Cirque du Palais-Royal^ local commode pour les réunions, vaste souterrain en forme d'arènes, était déjà ouvert. Le Cercle social, qui y tenait ses séances, s'occupait de l'avenir du genre humain ; il allait bientôt manifester, par le journal la Bouche de fer, les opinions de ses adeptes, appelés les « francs-frères ». Déjà la dénomination générique de « le Palais-Royal » était connue et employée pour désigner les « motionnaires » du jardin.

Ainsi, chez le peuple, d'un côté misère profonde, et, de l'autre côté, prédispositions aux violences. La moindre étincelle pouvait mettre le feu aux poudres. En Bretagne, en Franche- Comté, en Provence, des troubles survinrent. Le sol tremblait sous les pas de Louis XVI.

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