LES BAGAUDES INSURGÉS
Les Romains ne pouvaient donner la liberté aux Gaulois, car, chez ces futurs dompteurs du monde ancien, la République avait fait place à l'Empire. Us avaient délégué à un homme leur souveraineté, et leur corruption allait éclater bientôt. Les Romains voulaient dans l'État, non la liberté, mais la soumission. Subjuguer était leur idéal.
(1) Josèphe, Guerre des Juifs ^ liv. II, ch. xvi. {i) Taciti Annal., lib. Xî, cap. xxiv.
Ils servirent pourtant la cause de la civilisation des Gaulois, en leur communiquant une force administrative réelle, en les initiant à la suprématie intellectuelle, en cherchant à établir avec eux des rapports continus, des relations étroites d'existence politique.
D'après l'organisation d'Auguste, toutes les cités (civitates) ou nations encore gauloises par leur caractère, leurs mœurs et leurs coutumes, se divisèrent en confédérés ou alliés, — en libres ou autonomes, — et en sujets.
Ces cités comprenaient un territoire qui, souvent, correspondait avec celui des anciennes confédérations.
Les confédérés ou alliés, c'est-à-dire les Marseillais, les Yoconces (Dauphiné, Comtat-Yenaissin), populations sans cesse en contact avec les Romains, ainsi que les Éduens, les Car nutes, les Rêmes et les Lingons (territoires d'Autun, de Chartres, de Reims et de Langres), conservèrent leurs institutions. Ils ne durent à l'Empereur que le service militaire, et le stipendium ou tribut imposé aux peuples vaincus pour solder les troupes.
Les libres ou autonomes, se gouvernant eux-mêmes, obéissant, comme les alliés, à leurs propres lois, ayant leurs magistrats et leurs juridictions, payaient seulement telle ou telle contribution extraordinaire. Les Nerviens (Flandre, Ilainaut, Cambrésis), sorte de sauvages germaniques; les Tré vires, excellents cavaliers au territoire de Trêves; les Leukes (duché de Bar et petite partie de la Champagne et de la Lorraine), habiles à lancer la fronde et l'épieu, gens d'humeur indépendante; les Soissonnais, remarquables soldats d'infanterie légère ; les Silvanectes, petit peuple existant à la gauche de l'Oise; les Meldes, diocèse de Meaux actuel ; les Santons (Saintonge et Angoumois) ; les Ségusiens, épars au pied des Alpes, et dont la ville principale était Suse; les Bituriges, guerriers opiniâtres, qui occupaient le premier rang dans le monde gallique, — telles furent les nations Hbres.
Sous le nom de « sujets proviDciaux », la plus grande partie des habitants de la Belgique, de la Lyonnaise et de TAquitaine, se trouvaient immédiatement soumis aux officiers impériaux.
Il est aisé de voir que la politique romaine avait organisé sa conquête le plus habilement possible, pour éviter les conflits perpétuels.
Il plut a Auguste, imitant Thypocrite clémence de César, d*allécher les Gallo-Romains par Tappât de sérieux avantages, et de leur accorder des droits politiques.
Mais les successeurs d'Auguste jetèrent promptement ce masque de générosité. La Gaule ne tarda pas à comprendre qu'elle avait joui d'une liberté illusoire, que ses maîtres Tavaient indignement trompée.
Lisez le beau discours de Civilis aux Bataves, par lui excités contre Rome (1), quarante ans après le règne d'Auguste. Il montre que les droits politiques n'existaient déjà plus réellement en Gaule.
<c Nous ne sommes plus traités en alliés de Rome comme autrefois, mais en esclaves, s'écrie Civilis. Quand le gouvernement daigne-t-il venir, avec son cortège écrasant, son autorité outrageante? On nous livre aux préfets, aux centurions, et, dès qu'ils sont gorgés de dépouilles et de sang, on les change, et leurs successeurs nous fouillent encore pour arracher de nouvelles proies sous de nouvelles dénominations I »
Il fallut deux années pour réduire Civilis, qui avait entraîné dans son parti plusieurs légions romaines.
Autant la force impériale avait été d'abord supportable, et en certains cas profitable à la masse des Gaulois, autant elle dégénéra peu à peu en tyrannie. Les vainqueurs en arrivèrent à vouloir tellement accabler les vaincus, que ceux-ci perdirent patience et s'armèrent.
« 0 riche! s'exclamait alors le pauvre... Quand j'ai fait le sacrifice de ma vie, nous sommes égaux! »
(1) Taciii Historiarum lib. IV, cap. xiv.
Les nobles Gaulois, seuls, toléraient le joug, parce qu'ils continuaient de jouir, sous TEmpire romain, de la distinction attachée à leur état. Il suffisait qu'ils obéissent. Les vainqueurs leur laissaient tous leurs hochets.
Quant aux autres Gaulois, ils s'intéressèrent peu à la conservation de TEmpire ; sa ruine, imminente, servirait leur vengeance. Ils trouvaient plus de liberté dans sa désorganisation que dans Tordre existant depuis la conquête. Aussi renoncèrentils d'avance à la vie politique que l'empereur Honorius voulut leur accorder au commencement du cinquième siècle de l'ère chrétienne, en rétablissant les assemblées d'Arles, où se réunissaient les députés de quelques provinces.
Plusieurs insurrections, à différentes époques, mirent la Gaule en émoi. L'Éduen Julius Sacrovir et le Trévire JuHus Florus, révoltés contre Tibère^ à cause des impôts, à cause de Tarrogance et de la cruauté des commandants romains, dirigèrent plus de quarante mille hommes « désireux de recouvrer leur liberté (1) ». Us s'adjoignirent des crupellairesi ou esclaves publics exerçant le métier de gladiateurs.
Contre les exactions du fisc impérial, et pour échapper au recrutement de l'armée, une foule de paysans, — les Bagaudes, — se levèrent, parcoururent et dévastèrent les campagnes.
Ces révoltes laissèrent derrière elles une agitation prolongée, et des troubles très graves éclatèrent sous les empereurs Dioctétien et Maximien. Les bandes insurgées (en langue gallique bagad) furent écrasées par Maximien dans un camp retranché qu'elles avaient formé près du confluent de la Marne et de la Seine, à Saint-Maur-des-Fossés, que la tradition appela longtemps « la fosse des Bagaudes ».
Pour échapper aux propriétaires, devenant hommes du fisc impérial, les paysans devenaient Bagaudes. « Dépouillés, tourmentés et égorgés par des justiciers iniques et cruels, écrit Salvien, nous les appelons rebelles, eux que nous avons con-
(1) Taciti Annal, lib. III, cap. zLin.
traints d'être criminels. N'est-ce pas Timprobité, la proscription et la rapine des justiciers, convertis en impôts légitimes, qui les ont rendus tels? »
Alors commence, dans notre pays, le martyrologe des affamés, agissant sous Tinfluence du désespoir. Les Bagaudes ont eu des imitateurs jusqu'à Tépoque contemporaine. Une longue suite d'insurrections pour cause de misère se sont produites, et^ toujours réprimées, ont nui aux succès de la liberté.
y. — CURISTIANISME miITANT ; SA DESTINÉE POLITIQUE. DÉFENSEURS