DE LA CITÉ. MUNICIPES. PRINCIPAUX
Le druidisme avait parfois montré quelque patriotisme et défendu la cause de Tindépendance gauloise.
Peu après les triomphes de César, les druides avaient courbé la tète. Leur culte, allié du pouvoir suprême, et protégé spécialement par tous les agents de Tautorité, était dominateur.
A ce moment, la religion chrétienne parut. Militante et persécutée, quoiqu'elle se mit, ou peut-être parce qu'elle se mit, dès son origine, en dehors du pouvoir politique, elle ne prêchait point la révolte. Mais, ayant pénétré d'abord parmi les faibles, les pauvres et les esclaves, elle conduisait peu à peu vers l'affranchissement de l'esprit et du corps, elle inaugurait des principes de fraternité, de devoir, de résignation, qui ressemblaient à un blâme perpétuel infligé aux institutions païennes.
Le christianisme s'infiltra ensuite parmi les classes puissantes, en Gaule comme en Italie. Alors les préceptes évangéliques ne furent observés par nombre de nouveaux convertis que sous bénéfice d'alliance avec l'état social en vigueur. Les actes ne répondirent plus tout à fait aux principes.
Aucun changement radical ne s'opéra sans la politique. On rendit à César ce qui appartenait à César, jusqu'à ce qu*on pût prendre une part des tributs, des honneurs et de l'influence;
jusqu'à ce qu'on héritât de la domination des druides, comme on substitua des églises chrétiennes aux lieux sacrés dont la foule connaissait le chemin, ce qui aida considérablement h l'intronisation du nouveau culte.
De quelque sympathie que les princes gallo-romains entourassent le christianisme, généralement ils reculaient devant l'intolérance, et, quant aux croyances, ils ne privaient pas les païens de leur liberté. L'homme, en eux^ était parfois devenu chrétien ; l'Empereur, resté païen, ne rompait pas avec la partie considérable des populations demeurées fidèles à l'ancien culte : il faisait des compromis et prétendait tenir la balance juste entre les religions rivales.
Les princes chrétiens, ne voulant pas qu'on employât la force pour ramener les brebis égarées, pratiquaient le principe : « Rien n'est si volontaire que la religion (1). »
D'autre part, les princes païens persécutèrent moins les chrétiens en Gaule que dans le reste de l'Empire. Aussi le pays de nos premiers ancêtres servit-il d'asile aux croyants menacés par l'impitoyable Dioctétien.
Lorsque Constantin porta le christianisme au trône, les conversions furent rapides et nombreuses parmi les Gallo-Romains. Constantin les encourageait, et quelquefois les achetait avec des récompenses pécuniaires (2).
Décliré « religion de l'Empire » (3), le christianisme ne rencontra plus d'obstacles dans sa marche ascendante.
Le clergé catholique ne tarda pas à former un corps privilégié, exempté de tout service public ou privé, d'office municipal, des solidarités de la curie, de taxe personnelle et des poursuites onéreuses du fisc (4).
Les évêques, alors nommés par le peuple, choisissaient eux-
(1) Laeiantti Instit. divirust lib. V, cap. ii»
(2) Baronii Annal,, ad annum 824, § 67, 74.
(3) Edit de Milan, 813.
(4) Codex TheodoiianuSt lib. XVI, lit. II, De EpUcopis eedesiasticis et elerieis.
mêmes les prêtres. L^élection, purement démocratique d^ûbord, fut souvent viciée, dans la suite, par les compétitions effrénées, par les actes des autorités civile et ecclésiastique, et par les puissants ambitieux qui s'efforçaient d'écarter du vote la multitude.
Comme le corps du clergé catholique acquérait une grande force dans Tétat politique et social, la plupart des riches Galle- Romains se convertirent, firent des dons aux églises, et se rangèrent du côté de certains auteurs ecclésiastiques de l'époque, qui n'admettaient pas la tolérance religieuse.
Les chrétiens déclarèrent une guerre acharnée aux derniers païens. Ceux-ci devinrent facilement, selon la loi, des coupables de haute trahison. Saint Martin de Tours entreprit une véritable croisade contre les sanctuaires druidiques. Son exemple fut suivi par les plus illustres prélats gallo-romnins, si bien que, au quatrième siècle de notre ère, le clergé se signala par son esprit d'aristocratie et d'intolérance.
Il existait pourtant, en ce même siècle, un Défenseur [Defensor) de la cité dans presque toutes les villes de la Gaule, un magistrat nommé par le peuple entier (1), qualifié aussi par les lois Défenseur du peuple, chargé de protéger au besoin les intérêts des populations contre le gouvernement; de protéger les humbles contre les puissants, les contribuables contre les exacteurs, les curies contre l'arbitraire des agents supérieurs. Il prêtait à tous un appui contre les méchants (2).
Par son élection comme par son rôle, le Défenseur de la cité présente un caractère à la fois démocratique et chrétien, participant du tribun antique et de notre juge de première instance et de police correctionnelle. II était, de plus, éminemment épiscopal : il protégeait, il pacifiait, il rendait une sorte de justice distributive.
En rapprochant l'institution des Défenseurs de la cité du don
(1) Codex Justin., lib. I, lit. LV. 1. î.
(2) Cod, Theod., lib. I, lit. XXIX, 1. 7.
même de cité {munus) que Rome attribuait à certaines villes gauloises, on comprend que le peuple-roi rappelait incessamment par le mot « municipe » Tadoplion nominale qu'il en avait faite.
Les municipes gallo-romains avaient besoin d'être défendus , car ils constataient surtout pour la Gaule la condition de pays conquis; car ils étaient rivés à la métropole, et obligés à suivre les différentes phases de sa grandeur ou de sa décadence.
Assurément le Défenseur de la cité représentait, du moins en principe, la protection due aux citoyens gallo-romains, avec Timmixtion du clergé dans l'administration.
Longtemps Tévêque conserva cette belle prérogative de médiateur entre les vainqueurs et les vaincus, dans les parties de la Gaule soumises au régime municipal.
Mais, au moyen âge, on le verra, le clergé eut, lui aussi, les passions du pouvoir politique, fit cause commune avec les puissants laïques, et s'occupa des choses temporelles autant que des spirituelles, pour arriver à opprimer les faibles que l'Évangile lui prescrivait de défendre.
Les cités de la Gaule belgique, de la Celtique et d'une partie de la nouvelle Aquitaine, — nord, nord-ouest et nord-est, — suivaient, à l'exception des villes libres ou alliées, le régime social des a principaux », contenant l'association de l'élément indigène et de l'élément romain.
Là, on rencontrait encore, comme avant la conquête, des druides, des chevaliers ou nobles qui formaient un sénat, nommaient des magistrats pour l'exercice actif du pouvoir, et transmettaient à leurs fils le titre de sénateurs.
Par leur position même, les principaux constituaient une oligarchie cherchant à éteindre à son profit les haines de races.
vi. — aristocratie gallo-romaixe ; cxergé gallo-romain, recommandation; protection équivoque.
Longtemps rarislocratie gallo-romaine et le clergé galloromain conservèrent de nombreux privilèges.
Les autres classes du peuple ne virent pas s'améliorer leur sort. Elles obtinrent à peine quelques traitements plus doux, sans tirer beaucoup d'avantages d'une civilisation qu'elles connurent au moment où la dégénérescence romaine se manifestait de toutes parts.
Afin de sauvegarder leurs intérêts, les hommes libres se fiaient à des mandataires. La rigueur du régime municipal^ chez les Gallo-Romains, était tempérée par le Défenseur de la cité ou par Tévèque.
Mais n'oublions pas que l'élection populaire de ces deux protecteurs leur déléguait le soin d'agir pour leurs mandants.
Délégation, toujours délégation : délégation du pouvoir souverain à l'Empereur; délégation de Taction politique aux Défenseurs de la cité et aux évéques ; enfin, délégation de la personnalité civile même aux grands propriétaires.
Avant César, les recommandations de nation à nation, de tribu à tribu, de cité à cité^ existaient depuis un temps immémorial. A l'arrivée du conquérant, ces commendises collectives disparurent, tandis que les commendises particulières continuèrent d'exister.
Les Gallo-Romains sans appui avaient recours aux grands pour en être protégés et secourus, pendant le cinquième siècle. Ils se reconnaissaient leurs sujets, et devenaient en quelque sorte une portion de leur propriété.
« Ce ne serait pas un mal, observait Salvien, le Maître des éveques; je louerais même la générosité des grands, s'ils ne vendaient pas leur protection, si c'était Thumanité plutôt que la
cupidité qui ouvrit leur sein et leurs bras au malheureux qui les implore. Mais je ne saurais les excuser de n'accueillir le pauvre que pour lui enlever le reste de sa dépouille, et de ne défendre les intérêts du misérable, que pour le rendre plus misérable encore; car tous ceux qui entrent sous leur protection leur livrent presque tous leurs biens avant que d'en être protégés (1).»
Entre le recommandé et le commendataire, un contrat intervenait, qui semblait avantageux pour les deux parties.
Le commendataire, selon toute probabilité, accordait à quelqu'un sa protection, du crédit, quelquefois de Targent^ afin de s'assurer un soldat, un corvéable, un censitaire, un soutien de sa fortune et de sa force.
Le recommandé se soumettait à un cens, à un tribut annuel^ à certaines corvées, surtout au service militaire. De cette manière, il s'assurait un protecteur, dont l'autorité était assez grande pour faire modérer ses impôts; qui devait le défendre contre l'oppression d'un autre puissant; qui généreusement acquittait ses dettes, ou du moins le mettait à l'abri des poursuites d'implacables créanciers.
Après qu'un certain nombre de Gaulois, les plus considérables par leur rang ou leur richesse, eurent reçu le titre de citoyens romains, la propriété se constitua au profit des chefs.
Alors, plus de « fraternités » celtiques, plus de dévoués, plus de Saldunes ni d'Ambactes, mourant sans hésiter quand leurs patrons étaient tués à la guerre. Les chefs possédèrent d'immenses terres, et des clients, et des esclaves, selon la mode romaine. Subordonnés au patron, à qui les fonds territoriaux semblaient appartenir, les clients se transformèrent généralement en fermiers.
Nul doute que, dans les premiers temps de la domination des Empereurs, ces inférieurs n'aient gardé quelque force politique, due à leur origine ; mais que, peu à peu, les guerres
(1) Salvianns, De gubematione Dei, lib. V.
4t HISTOIRE DE LA LIBERTÉ
et les abus de toute espèce niaient ruiné leur primitive importance.
Les vainqueurs firent sentir le poids de leur épée, en affectant des droits de suprématie en mille occasions. La terre fot généralement réunie au fisc impérial, ou laissée aux riches Gaulois bien « romanisés », ou adjugée à de nouveaux mattres; et les clients se confondirent désormais avec les esclaves de la gifilbe, sous le nom de colons [colère^ habiter, cultiver), nom qui devint plus tard synonyme de celui d'esclaves, quand les Empereurs eurent établi en Gaule une espèce particulière de colons barbares ou « lètes ».
L'amélioration matérielle du pays, qui ne fut bien cultivé qu'après son entière soumission à Rome, coïncida avec Tabà- (ardisscment des indigènes et l'introduction des peuples barbares au milieu des campagnes, pour contribuer à la paix do monde romain par la culture et le service militaire.
vu. — l'esclavage en gaule, avant et après l'introduction du