CONVERSION D*ESCLAVE
Selon le christianisme, la souveraineté des empereurs venait de Dieu. Au lieu de se révolter contre la tyrannie des maîtres du monde, les peuples devaient se résigner au sort qui leur était dévolu, espérer patiemment de jouir de la liberté dans un monde meilleur.
Résignation! sacrifice! Voilà ce que prêchaient surtout les docteurs chrétiens. Ils proclamaient la doctrine de Tégalité entre les hommes, entre les mattres*et les esclaves, entre les riches et les pauvres, sans élever cette doctrine à la hauteur d'un droit.
Ils rêvaient un esclavage dans lequel les maîtres se montreraient bienveillants, et les esclaves dociles. Ils espéraient que ce fléau disparaîtrait par le bon accord, par une sorte d'harmonie, par « un mutuel échange de servitude et de soumission (3). »
Cependant, ils consolaient Tâme de Tesclave (4). C'est là ce qu'ils faisaient de meilleur.
(1) Vaulx Sent., lib. V, tit. I, § 1.
(2) Art. 94 de Fédit de Théodoric.
(3) Saiot Jean Chrysostome, Épltre aux Ephésie/is, V, homélie XIX, 5. (4} Saint Justin, Cum Tryphone Dialog*, p. 398, édit. Jebb, 1719.
Plusieurs Pères de TÉglise, reconuaissîint que Tesclavagc ne venait pas de la nature, répétaient ce que le droit romain avait déclaré.
Mais, d'après eux, Tesclavage résultait du péché. Les pécheurs devaient se résigner. Le Rédempteur du genre Iiumain avait libéré l'esprit, disaienl-ils, si le corps restait en servitude. Aussi Tesclavage n'était-il qu'un nom. « Le christianisme faisait jouir de la liberté dans la servitude. » Sans entreprendre de supprimer l'esclavage, il s'efforçait de prouver que la liberté existait jusque dans le sein de cette institution contre nature (I).
Dangereuses pensées, pour le progrès de Thumanité. Si le péché a été la source de l'esclavage, il peut en autoriser encore le maintien. La peine qui a frappé les pères continue à frapper les fds. Les corps souffrent, pour cause d^expiation, de même que toutes les femmes éprouvent les douleurs de l'enfantement depuis la faute d'Eve au paradis terrestre. Jésus-Christ n*a racheté que les âmes. Les souffrances d^icibas contribuent à faire ouvrir les portes du ciel aux maiheureux.
Ces idées de résignation avaient cours, parmi les chrétiens, peu d*années après que tous les esclaves de la Gaule s'étaient levés au signal des Bagaudes.
Rome, n'oubliant pas les guerres d'esclaves, dont elle avait triomphé autrefois avec tant de peine, abondait dans le sens des saint Augustin et des saint Jean Chrysostome. Partout ses délégués engageaient les mattres à devenir des protecteurs, les hommes frappés de servitude à mériter la bienveillance générale.
Faisant preuve d'équité profonde, Salvien, qui vivait à Marseille où la condition du peuple paraissait voisine de l'esclavage (2), constatait avec une énergie passionnée les vices
(1) Voir saint Ambroise, saint Augustin et saint Jean Chrysostome. (2] Cicôron, De Republica^ lib. J, cap. xxvii.
EN FRANCE. 5i
de son temps, sur les divers degrés de Téchelle sociale. Il écrivait : '* Les esclaves sont voleurs, fugitifs, menteurs et gourmands ; mais les maîtres sont avares, cruels, de mauvais exemple, impudiques (1). »
Les constitutions catholiques, œuvre apocryphe, représentant toutefois les maximes en usage dans TÉglise pour une époque assez reculée, recommandèrent aux maîtres d'être doux et paternels, « car les esclaves sont hommes comme nous», enfants de Dieu.
Sur ce point, elles corroboraient l'opinion des Pères. Elles n'admettaient pas que Ton confondit les esclaves avec les autres biens d'une maison. Il fallait les châtier, quand ils le méritaient, non par vengeance, mais par amour.
Par amour, c'est-à-dire en vue de leur intérêt, de leur moralité, et comme fait un bienveillant protecteur. Les constitutions catholiques rédamaient aussi, en faveur des esclaves, le repos du samedi, du dimanche et de toutes les fêtes, cumulant à leur profit les prescriptions de l'ancienne et de la nouvelle loi.
Nombre d'esclaves s'étaient convertis au christianisme en même temps que leurs maîtres, ou maigre ceux-ci. Le concile d'Orange (441) défendit de livrer l'esclave réfugié dans une église, et il ordonna de le protéger.
Le droit d'asile était, pour les prêtres chrétiens, un précieux privilège, qui servait à la propagande religieuse, tout en protégeant les victimes de l'esclavage.
L'affranchissement par les ecclésiastiques, assez fréquent,
ajouta encore au prestige qui entourait le clergé gallo-romain.
Enfin, aux quatrième et cinquième siècles, les empereurs
prirent certaines mesures évidemment inspirées «par l'esprit
de charité chrétienne.
Constantin, notamment, défendit aux officiers publics de
(1) SalviaDus, De gubernalione Dei^ passim.
saisir les esclaves, les bœufs, les instruments aratoires pour dettes fiscales (i), de suspendre les corvées pendant le temps des semailles et des moissons (2).
ix. — esclaves et ouvriers ; travail servile et travail libre. mépris du travail manuel ; confraternité ; l*ouvrier urbain ; l'ou\tiier agricole.
Vainement Tédit de Caracalia (212) avait déclaré citoyens romains tous les habitants libres de la Gaule, comme ceux des autres peuples de TEmpire.
En droit, cet édit assurait au plus pauvre Gaulois la jouissance pleine et entière de la liberté individuelle; il le garantissait contre la torture et les supplices auxquels, antérieurement, un
hommcpouvaitêtre condamné partoutagenldeTautorité; illevait les obstacles qui Tempêchaient d'arriver aux postes supérieurs, de suivre la carrière militaire ou de remplir des emplois civils.
En fait, ce fut chose très difficile pour les ouvriers libres, chez les Gallo-Romains, que de sortir de leur condition, que d'appartenir à la curie, c'est-à-dire au sénat dos villes municipales, où ne pouvaient figurer que des hommes riches, car les magistratures municipales étaient gratuites, même onéreuses.
Le travail servile de Tesclave créa une concurrence redoutable pour Touvrier indépendant, et, plus tard, le travail des affranchis placés sous le patronage de leurs anciens maîtres ne contribua pas moins à rendre les artisans misérables.
Heureusement, les lois impériales firent de ceux-ci les clients des cités, recevant des secours ou des largesses ; et quand les curies parvinrent à s'exonérer de cette charge nouvelle, des collèges ou associations d'ouvriers, — première base des corporations, — furent organisés.
(1) Cod. Theod., lib. Il, tit. XXX, 1.1.
(2) Cod. Justin,, lib. XI, tit. XLVII, 1. 1 ; Cod. Theod., lib. VUI, Ut. V, I. I.
La classe ouvrière gallo-roraaine se divisa alors en trois groupes : ouvriers des manuraclures de TÉtat, ouvriers des professions nécessaires à la subsistance du peuple, ouvriers libres de diverses industries. Tous furent asservis à leur corporation.
Nous savons que les premiers étaient des esclaves du travail, et môme de Tatelier. Ils ressemblaient à des galériens ; ils n'avaient pas la liberté du mariage. Quelques-uns ne pouvaient passer dans un autre service de TÉlat.
Pour toute compensation, ils se voyaient exempter de la milice. C'étaient des fabricants d'armes et d'étoffes, des mineurs, des gens employés dans les chantiers publics.
Le second groupe comprenait les bouchers et les boulangers, plusleshommesquifransporlaientdesblés,duvin,deIaviande,etc. Ses membres dépendaient de l'État, jouissaient de quelques privilèges ; mais ils vivaient enchaînés à leur métier, à peu près comme les travailleurs des manufactures publiques. Rigoureusement traités, ils étaient solidaires les uns des autres.
Quant aux ouvriers des corporations et métiers libres, l'autorité les tenait sous une tutelle tyrannique.
Parmi eux se rencontraient des esclaves, probablement comme auxiliaires ou agents employés par l'association, et quelquefois comme agrégés, quand ils avaient obtenu de leurs maîtres le droit de vivre en liberté, d'exercer librement un métier ou un commerce.
Des condamnés aux travaux publics, par conséquent des esclaves temporaires, s'y trouvaient aussi placés sur le même pied que les autres ouvriers, quoiqu'ils fussent frappés de déchéance civile.
Comme les Grecs, comme les Romains, les Gallo-Romains concevaient un souverain mépris du travail manuel. Ils considéraient moins l'industrie que l'agriculture. A peine si les architectes, les peintres, les vétérinaires, les médecins, assimilés aux tailleurs de pierre et aux maçons, avaient obtenu quelques privilèges, qui ressemblaient moins à des faveurs qu'à des charges.
Il fallait souvent contraindre ces artisans à accepter la dignité (le u comtes ». Mais comme Tautorité ne pouvait pas toujours s'en dispenser, elle les astreignait à certains honneurs (1). C'étaient, d'ailleurs, d'assez rares exceptions, en dehors des idées généralement reçues.
(( Croit-on, s'écrie Thomistius, que des hommes nés d^UD boulanger ou d'un cuisinier, élevés parmi les mesures et les instruments de leur état, puissent atteindre jamais à la dignité et à la sublimité de la philosophie? Le vice de leur extraction basse et servile ne doit-il pas laisser son empreinte dans leur âme et leur voiler les idées sereines et pures, qui s'élèvent hors de la sphère do leur condition? Comme ces branches tourmentées par le caprice de la nature résistent a la main qui les voudrait redresser, et reviennent à leurs inflexions primiiives, de même un homme ainsi formé doit nécessairement courber son front vers les œuvres serviles; car tout sentiment droit, élevé ou libéral a dû être étouffé en lui par l'éducation de la servitude : servitude qui apprend à suivre les voies ténébreuses et détournées de la fraude, comme mieux appropriées aux mœurs de celte condition (2). »
Mais, à cause de leur frottement continuel de raristocratic, à cause de leur habileté et du besoin qu'on avait d'eux pour les choses les plus nécessaires au bien-être, les artisans devaient trouver en eux-mêmes le moyen d'améliorer leur sort.
Il existait des confraternités, des camaraderies [sodcUiiates)^ portant quelquefois le nom de collèges, et néanmoins fort diflTérentes de ces communautés légalement établies.
Certains ouvriers urbains, de métiers sans importance, vivant dans des centres peu populeux, ou bien une foule de travailleurs voulant fonder une mutualité de services et de plaisirs, pensant à célébrer en commun les fêtes religieuses ou les funérailles, se réunissaient et organisaient des banquets.
(1) Dig., lib., I, tit. II, 1. lî.
(2) Thcmistius, Oralio XXI, p. ?4G oc suiv.
Soit que rautorité craignit les arClialions entre confraternités de villes différentes, soit que ces assemblées fussent devenues des occasions de désordres ou favorisassent les troubles civils, la loi romaine les proscrivit. Elle ne parvint pas à les empêcher de subsister.
Comment se faisait le travail? L'artisan recevait d'un propriétaire quelque matière première, qu'il façonnait. On lui payait sa main-d'œuvre, excepté dans les cas de corvée. Il en résultait une infériorité sociale pour l'artisan, malgré sa valeur intellectuelle. Bientôt, cependant, il aspira, comme les paysans, à la propriété par le travail, à fabriquer par lui-même, avec ses propres deniers, au lieu de recevoir de l'administration une véritable aumône.
Celte aspiration resta longtemps stérile, car il eilt fallu que l'artisan pût recevoir, préalablement, quelque instruction, même la plus élémentaire, et une éducation morale dont Tautorité nt se préoccupait pas.
Dans les campagnes, Touvrier agricole était encore plus maltraité que l'ouvrier urbain. Il travaillait sans relâche, en esclave rustique ; mais, grâce à la loi romaine, il avait des liens de famille, et conséquemment une supériorité morale relative sur l'ouvrier urbain.
Sa condition matérielle ne valait pas mieux que celle des esclaves domestiques. Il subissait une demi-servitude, et, devenu instrument de culture, il était enchaîné sur le champ que fertilisait son travail. Néanmoins, il passait peu à peu de la vie sauvage à la vie régulière. La culture sédentaire, s'imposant à lui, ordonnée légalement et brutalement, lui assurait quelque protection de la part de TÉtat, des communautés ou de son maitre particulier.
L'ouvrier agricole, quel que fût son dur labeur, aimait le champ par ses sueurs arrosé, le toit sous lequel il se reposait, le territoire plus ou moins étendu où il comptait des parents, des amis, des voisins. Enûn il s'habitua au propriétaire qui trônait dans une demeure escarpée. Il se montra bien souvent
prêt à le défendre, quand ce propriétaire n'abusait pas de son pouvoir ; quelquefois prompt à s'insurger, quand ce propriétaire commettait des excès de cruauté.
Un sérieux mouvement de colonisation adoucit, améliora la condition des cultivateurs, dont les charges devinrent moins rigoureuses.
L'esclavage de Touvrier agricole admit la concurrence de la liberté, et le travail manuel, dans les campagnes, perdit en partie son ancien caractère d'absolue servilité.
Certains hommes de la plcbe, ne trouvant pas de travail, demandaient Taumône, vivaient dans Toisiveté et le vice. Les empereurs leur donnaient du pain, de la viande, des vêtements, — et des fêtes.
Beaucoup d'ouvriers sans travail, ou écrasés par les impôts, grossirent les rangs des Bagaudcs.
Par suite des invasions barbares, les collèges et les corporations cessèrent même d'exister, pour se réformer temporairement sous Charlemagne, pour ne renaître et prospérer à nouveau que sous saint Louis.
Nous en reparlerons, en remarquant le trouble que leur dépérissement a jeté dans la société, à diverses époques, quand la misère a engendré les révoltes et les crimes.
A la fin de l'Empire romain, la Gaule ne contenait plus que des esclaves, des fonctionnaires et des familles sénatoriales. Le fisc était propriétaire d'une grande partie du sol. La tyrannie fiscale existait; mais elle disparut en même temps que l'Empire, emportée dans un effroyable cataclysme.