ULRIC DE HUTTEN
Quelques escarmouches précédèrent la grande lutte qui allait diviser l'Allemagne et l’Europe. On continuait de se battre, dans les écoles au nom du nominalisme et du réalisme; on opposait
- l'autorité de Platon à celle d’Aristote, les classiques anciens aux
docteurs du moyen âge. On discuta biens avec passion l'utilité des livres hébreux. Il semble que, des deux côtés, on ait voulu essayer ses forces avant d'en venir aux mains, ou qu'on ait tent de résoudre en détail et de tourner la question térrible qui obsé dait les esprits, n’osant l’aborder de face. ë L'inquisiteur Hoogstraten, soutenu par l’université de Cologhé, une des dernières citadelles de la scolastique,-avait demandé, en 14510, la destruction de tous les ouvrages écrits en langue hébraïque et contraires à la foi chrétienne. Le conseil de l'empe:| reur, saisi de la proposition, consulta Reuchlin, l'hébraïsanti | plus distingué du siècle, lequel fut d'avis qu'il fallait abandot à l’ inquisition les Free de magie, mais excepter on RE |
théologiens de Cologne, sans soulever l'indighakion des hure-
nistes. Il n’en fut pas moins l’objet des attaques les plus violen Hoogstraten l’accusa d’hérésie ; il répondit par un vigoureuxp phlet, et l'affaire fut déférée à Rome. Toute ne
1. Éditions. — La Conjuration des Fous (Die Narrenbeschwoärung) ét la { ration des Drôles (Die Schelmenzunft) furent publiées d’abord en 1512, la pre à Strasbourg, la seconde à Francfort. La Narrenbeschwôrung a été republi Gœdeke (Leipzig, 1879); la Schelmenzunft, en reproduction photolithographique,p: W, Scherer (Berlin, 1881). — La Prairie des Coucous (Die Geuchmatt) parut à Bal en 1519. — Une des poésies les plus grotesques de Murner cest la Cure Spi
(Die Geistliche Badefahrt, Strasbourg, 1514), où la régénération de l'âme e sentée comme le résultat d'un bain symbolique; le baigneur est Jésus- — Le poème du Fou luthérien (Von dem grossen lutherischen Narren wie ilin Murner beschworen hat) parut d'abord à Strasbourg, en 1522. Éd. moderne de K Zurich, 1848. — Murner publia en outre beaucoup d'ouvrages de polémiqueenp allemands et latins. — Choix, avec Ülrich de Hutten, dans la collection Kür — À consulter : Ch. Schmidt, Histoire littéraire de PAlsace, Paris, 1879, t
ttentive au débat. Hoogstraten était soutenu par la plupart des nivérsilés, par les ordres monastiques, et par tous les adversaires é la Renaissance, qui étaient aussi ceux de la Réforme. Reuchlin Vait pour lui une partie de la noblesse, un certain nombre de Iles, et toute l'École des humanistes.
La décision de la cour de Rome était en suspens, lorsqué arurent, en 1914, sous le titre de Epistolæ obscurorum virorum, es lettres anghymes, qui, feignant avec une malicieuse bonhomie é prendre la défense des facultés (comme/le bon père jésuite ès Provinciales justifie la morale d'Escobar et de Sanchez), éversaient-le ridicule sur les prétentions des théologiens. Ces ttres inauguraient un nouveau genre de polémique, dans un ays où l'invective avait eu jusque-là plus de pouvoir que la fine ‘ônie. On les attribua un moment à Érasme, qui avait applaudi u Courage de Reuchlin; mais on en connut bientôt les vrais üteurs. C’étaient surtout deux hommes fort différents de carac: ré et de talent : l’un, Crotus Rubianus, aussi original que savant, énétré de l'esprit d'Aristophane et de Lucien, qui vengeait eut-être son ami Rhagius récemment expulsé de l’université de ologne, et qui avait lui-même quitté cette ville pour se rendre à rt l’autre, Ulric de Hutten, encore jeune, mais dont la plume ait déjà redoutée, et que sa nature fougueuse entraînait dans jutes les luttes de son temps. | Né le 21 avril 1488, au manoir de Steckelberg én Franconie, et éstiné par son père à l’état monastique, Ulric de Hutten s'était #happé à seize ans de l’abbaye de Fulda. Dans les villes univeraires Où il S’était arrêté, à Cologne, à Erfurt, à Francfort-sur- Dder, à Rostock, à Wittemberg, à Vienne, il avait noué des rela- , ons avec les promoteurs de la Renaissance allemande. Il avait ” 1pporté de ses deux voyages en Italie une grande admiratfn pour antiquité, mais aussi une profonde antipathie pour le caractère alien et pour toutes les influences qui venaient de Rome?. Il OuVait son idéal réalisé dans le passé. Revenir à tout ce qui était :
1#La première idée des Æpistolæ appartient à Crotus Rubianus; c'est lui qui digea les premières lettres, les plus comiques, les plus spirituelles, Dans les \rnières, qui sont surtout l'œuvre de Hutten, la satire est plus acerbe et la dis- ‘SSIon est parfois très sérieuse. — Voir les deux volumes supplémentaires de dition des œuvres complètes d'Ulric de Hutten, publiée par Bœcking (Leipzig, 59-1870) et l'excellente biographie de Hutten par David-Frédéric Strauss.
21] disait, à la fin d’un distique, avec un jeu de mots intraduisible :
Mobilis Italia est, nobilis ante fuit.
-ce qu'il appelait une querelle de moines; il leur souhaita s
- sans mettre le commun du peuple dans le secret; mais en
les non savants. Il traduisit d'abord quelques-uns de ses.
droit ie ambages de la frire tel était son De Il aurait voulu remonter à la vieille coutume germanique ; il révail
un pur christianisme, qu’on puiserait dans les plus anciens docu-
ments écrits. Il ne croyait pas pouvoir trouver sa place danse monde où il vivait, êt il a spirituellement proclamé son indépendance dans un poème qui a pour titre Personne, et qu'on pourrai appeler la confession d'un déclassé!. Deux castes, dit-il dans une lettre adressée à Grotus et qui est comme la préface de son poème, deux castes, celle des jurisconsultes et celle des théologiens, revendiquent la possession exclusive du savoir humain. A elles deux, elles oppriment la religion et le droit sous le fatras des commentaires. Quant à lui, conclut-il, il aime mieux savoir. que de passer pour savant, et il consent volontiers à n'être rien pot garder sa liberté. |
L'émotion causée par les Epistolæ obscurorum virorum durai encore, quand Luther prêcha contre le commerce des indi gences. Ulric de Hutten ne daigna pas d’abord faire attenti
ment « de s’entre-dévorer ». Mais quand il vit le débat se gént liser, s’éléver, il soutint le réformateur de toutes ses force lutte, en effet, changeait de caractère. Elle avait commencé d les écoles : elle se continuait dans les églises, sur les places pu ques, elle allait se porter bientôt dans la conscience de cha La nation entière était prise pour juge, et le vieil adage, Wo populi, vox Dei, était invoqué de nouveau, comme dans les gra de révolutions de l'esprit humain. Jusqu'ici, disait Hutten dan: Complainte à tous les États de nation allemande ?, il s ’était serv la langue latine, pour avertir les chefs de l'Église en partict
moment était venu de faire participer au combat les savants
gues. Dans les Spectateurs, il fait décrire les préparatifs de diète d’Augsbourg. par le Soleil et par son fils Phaéton, qui à tent du haut du ciel à la comédie humaine: il montre les pri et les ecclésiastiques dans leurs hôtelidgiés, les uns mao