‹ Histoire de la littérature allemandeChapitre 27 sur 534 · RUE · texte numérisé non relu

RUE

« des femmes, les uns vantaient la fiancée de Gunther, mais les « autres, mieux avisés, pensaient qu'on pouvait bien préférer « Krimhilt. » Les deux mariages, celui de Gunther avec Brunhilt et celui de Sifrit avec Krimhilt, se font le même jour. Pendan le festin, Brunhilt fond tout à coup en larmes. Gunther lui dit : « Pourquoi troubler l'éclat de vos yeux? Réjouissez-vous, € « voilà toutes mes provinces, et mes châteaux, et mes chevalie « qui vous sont soumis. » Brunhilt lui répond : « C’est plutôt, « moment de pleurer : je m'attriste pour votre sœur dé la vo « assise à côté d’un homme qui est votre vassal; je pleure de

« Voir ainsi abaissée. — Gardez le silence aujourd” hui, » répliq

se tait, mais elle garde son ressentiment?. Même vis-à-vis Gunther, elle ne se considère pas absolument comme vaincu Pendant la nuit, elle le garrotte, l’accroche au mur, et il fa que Sifrit, toujours couvert de son chaperon, la dompte encore une fois pour la remettre aux bras de son époux. Dans la lutte,

1. La Tarnkappe; elle faisait partie du trésor de Sifrit. 9, D'après une ancienne tradition, qui s’est conservée dans les Æddas, Brunh avait été précédemment vaincue et abandonnée par Sifrit; c'était la jalousie l'excitait contre Krimhilt. Dans le poème des Mibelungen, elle n’a pas les mêm

ues nombreuses incohérences qui déparent le poème et qui en détruisent Funité

« Il lui enleva aussi sa ceinture, faite d'un beau tissu : je ne « sais, » ajoute le poète, « s’il Le fit par orgueil; il la donna à sa « femme, et depuis il lui en arriva malheur. »

Sifrit emmène Krimhilt dans le Niderlant, et pendant dix ans les deux héros gouvernent.en paix leurs États. Mais « Brunhilt « pensait toujours en elle-même : pourquoi dame Krimhilt porte- « t-elle si haut la tête? Sifrit, son époux, n'est-il pas notre homme: « lige? Voilà longtemps qu'il n’est venu nous servir. » Et, suivant toujours cette pensée, « que le diable lui suggérait », elle décide Gunther à donner une fête et à y inviter Sifrit, sa Ent et ses

chevaliers. A peine sont-ils arrivés, que la haine de Brundhilt éclate

avec plus de violence. Le soir, quand la cour se rend à vêpres, elle Port à Krimhilt de s'arrêter devant la porte de l'église, jusqu’à ce qu’elle-même ait passé avec toute sa suite. « Jamais, » s'écrie-t-elle, « la femme d’un vassal n’a marché devant l’ épouse & d’un roi. » Alors Krimhilt, poussée à bout, l’outrage ouvertement, en Jui montrant la ceinture qu’elle à reçue de Sifrit, et elle entre la première, aux yeux de toute la cour.

Jusqu'ici le poème s’est traîné péniblement dans les épisodes. À partir du moment où le conflit entre les deux reines est engagé, le récit devient plus rapide; les parties qui suivent COM Left parmi les plus belles de l'épopée allemande au moyen âge. Hagen & promis à Brunhilt de la venger, et Krimhilt, par son imprüdence, lui livre elle-même son époux. On répand de faux bruits de guerre : les Saxons et les Danois ont refusé le tribut. Hagen vient prendre congé de Krimhilt: elle lui fait part de ses craintes : @Sifrit est très brave, et il est aussi très fort; je ne serais pas inquiète pour lui, s il pouvait contenir sa Doiilante ardeur. — Vous figurez-vous, » demande Hagen, « qu’on puisse le blesser? Faites-le moi connaître. Par quel moyen puis-je m'y opposer? Pour le garder constamment, je chevaucherai à côté de lui. » Elle lui apprend alors que Sifrit s'est baigné autrefois dans le sang d'un dragon qu'il avait tué, et que sa peau est dévenue ainsi Simpénétrable comme de la corne. Mais, » ajoute-t-elle, « tandis que le sang jaillissait tout chaud des blessures du TR une feuille de tilleul vint à tomber entre les épaules de Sifrit, qui @garda ainsi un endroit vulnérable. » Hagen répond : « Faites « une petite marque sur son vêtement, afin que sache où je dois le & préserver, quand nous serons dans la mêlée. — Avec un filtrès n, » dit Krimhilt, « je dessinerai une croix à peine visible. »

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Le poème ajoute: « Elle croyait le sauver, elle préparait 8 « mort. » à

Le lendemain, le roi Gunther offre à ses vassaux, au lieu d’ une. guerre, le divertissement d'une chasse. Sifrit s’'abandonne à toutes la fougue de sa robuste et exubérante nature. Non seulement il abat tous les gibiers imaginables, même un lion, mais il ramène, attaché à la selle de son cheval, un ours, qu'il lâche au milieuw des cuisiniers, avant de le tuer. Le soir, les chasseurs se rafrai- : chissent auprés d'une source. Au moment où Sifrit se. penche pour boire, Hagen le frappe par derrière avec un javelot: il avait. d’abord eu soin de lui enlever ses armes. :

Quand Sifrit sentit la profonde blessure, Furieux, il se releva de la source en bondissant. — Le long ! bois du! | javelot lui sortait de l’épaule. — Il croyait trouver sous sa Main Son arc. ou son épée, — et il était encore de force à payer à Fe le salaire qui lui était dû. É : Voyant qu’on avait éloigné ses armes, — il prit son de qui était resté — au bord de la fontaine, et, courant sur Hagen, — il lat teignit en quelques bonds. : :

Quoique blessé à mort, ïl le frappa rudement. — Les pierreries jaillirent du bouclier de Hagen, — qui se brisa en éclats. — Ge fut. toute la vengeance que le noble Sifrit put exercer. ° Hagen était étendu à terre. — La plaine retentissait de la viblen du coup. — Une épée aux mains de Sifrit était la mort de Hagen, + tant la blessure avait irrité le héros. És Les couleurs de Sifrit pâlissaient; il ne pouvait plus se soutenir; — les forces de son corps labandonnaient. — Déjà il DORA le signe de. la mort sur son visage, — et bientôt il ne fut plus qu’un objet de deuil. pour les dames.

= Lie de Krimhilt tomba parmi les fleurs qui bordaient la fon Laine...

L « DÔ sich der herre Sifrit der starken wunden versan,

« Der herre tobelichen von dem brunnea spranc :

« im ragete von den herten ein gêrstange lanc.

« der fürste wânde vinden bogen oder swert :

« sû müese wesen Hagene nâch sîme dienste gewert,

+ DÔ der sêre wunde des swertes niht envant,

« done het er niht mêre wan des scildes rant : Rat « er zuhte’n von dem brunnen, dé lief er Hagenen an : « done kunde im niht entrinnen des künic Guntheres-man,

« Swie wunt er was zen tôde, sû krefteclich er sluoc, « daz ûzer dem sci.ide dræte genuoc

des edelen gesteines : der schilt vil gar zebrast. sich hete gerne errochen der vil hêrliche gast.

« Dô was gestrûchet Hagene vor sîner hant zetal, : ne . « ,on des slages krefte der wert vil lûte erhal.

POÈMES HÉROÏQUES. - kb

a mt.

- Hagen fait déposer le corps de Sifrit devant la porte de Krimhilt. Plus tard, il jette le trésor des Nibelungen dans le Rhin. Krimhilt reste à Worms, où, « pendant treize ans, elle « pleura son époux ».

Les treize années du deuil de Krimhilt marquent l'intervalle qui sépare la première partie du poème de la seconde. Celle-ci débute au vingtième chant, ou, comme le poète s'exprime, à la vingtième aventure. La scène change brusquement ; nous sommes transportés à Etzelbourg, la résidence d’Etzel ou Attila. Les deux parties diffèrent même par leur rédaction, La seconde est moins pleine d'événements que la première, mais les événements sont plus développés. Le récit est plus abondant, sinon plus varié.

. C'était au temps où dame Helke venait de mourir, et où le roi Etzel recherchait une autre femme en mariage. Ses amis chevauchèrent vers le pays des Burgondes, vers une noble veuve qui avait nom Krimhilt 1.

Cest Rüdiger, le margrave de Bechlarn sur le Danube, qui conduit l'ambassade. En douze jours il arrive à Worms, et, ayant fait agréer sa mission par Gunther, il se présente devant Krimbilt. Il lui offre d’abord, au nom de son maitre, l'autorité souveraine sur la nation des Huns, avec douze couronnes étrangères. Mais elle refuse. En vain ses frères joignent leurs instances äcelles du margrave : « Celui qui connaîtrait mon amère souffrance, » dit-elle, « ne m'engageräit pas à prendre un autre @époux. J'ai perdu un homme, le plus vaillant que Jamais “femme ait connu. » Elle cède enfin, quand Rüdiger lui offre en secret de réparer son injure.

“« Cessez de gémir, » lui dit-il: « quand vous n’auriez chez les Huns “que moi, mes parents dévoués et mes fidèles, celui qui vous aurait «* offensée devrait le payer chèrement, »

“Le cœur de la dame fut soulagé par ces paroles. Elle dit : « Jurez-

« het er swert enhende, sû wær’ ez Hagenen tôt, « sû sûre zurnt’ der wunde : des gie im wærlichen nôt.

« Erblichen was sin varwe : er’n mohte niht gestôn. « sines libes sterke diu muose gar zergên,

« wand’ er des tôdes zeichen in liehter varwe truoc. « sit wart er beweinet von scænen frouwen genuoc,

« DÔ viel in die bluomen der Kriemhilde man. » (XVI* Aventure, str. 982-988.)

* On voit, par la manière dont Krimhilt est introduite, que le poète ne tient pas ompte des vingt «ventures qui précèdent.

« moi donc par serment que, quoi qu’on me fasse, vous serez le premi « à venger mon offense. » Le margrave répondit : « Je suis prêt à le fair « noble dame. » Ë Rüdiger et tous ses hommes lui jurèrent alors de la servir tous jours fidèlement; ils lui jurèrent aussi que les magnanimes guerrie du pays d’Etzel ne lui refuseraient jamais rien de ce que + réclamer son honneur. - :

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Krimhilt part avec une suite nombreuse. Attila, prévenu par des messagers, vient au-devant d'elle, et le mariage est célébré à Vienne. Sept années se passent encore. Krimhilt n’a pas renoncé à sa vengeance; elle obtient enfin d’Attila quil invite les chefs burgondes à sa cour. Deux joueurs de vielle portent le message du roi jusquà Worms. Hagen soupconne un piège;

mais les trois frères acceptent l’invitation. Hagen leur conseille de se mettre du moins en mesure de répondre à une attaque. Les Burgondes passent le Rhin au nombre de dix mille, et pourvus de leurs armes. Ils atteignent le Danube, et reçoivent, en passant, l'hospitalité du margrave de Bechlarn. Le jeune. Giselher est fiancé avec la fille du margrave, et Rüdiger, après. avoir échangé des présents avec les chevaliers, les accompagne à la cour d’Attila. - 4

Quand Krimhilt voit entrer 1es Burgondes à Etzelbourg, elle. sécrie : « Maintenant, que celui qui veut gagner de l'or pense à « ma longue douleur! » Déjà elle a armé quatre cents chevaliers 3 pour surprendre Hagen; mais aucun n'ose aborder le farouche guerrier, car « il était large d’épaules; son visage était effrayant, « et sa démarche imposante. » Hagen brave même ouvertement l& reine, en allant s'asseoir sur un banc en face du château, Vé ée de Sifrit sur ses genoux. Le soir, les Burgondes se rendent dans la salle qui à été préparée pour eux, et, pendant toute la nui Hagen et Volker veiHent devant la porte. Le lendexnain, pendan le festin, Krimhilt, désespérant d'atteindre les héros eux-même fait massacrer la troupe de leurs valets, au nombre de neuf mill C'est le sigual d’une lutte générale. Les Burgondes se retranthen dans la salle du festin, et tous les vassaux d'Attila, Goths, Danois Thuringiens, vont successivement leur donner l'assaut. Krimhilt ne leur demande qu’une chose, c’est qu’on lui livre Hagen comm otage. Ils refusent. Alors elle fait mettre le feu au palais. :-

Les brandons enflammés tombaient sur eux de toutes parts: mais il S les faisaient glisser à terre, s’en préservant avec leurs boucliers. À La

“fumée et la chaleur les faisaient beaucoup souffrir. Je pense que jamais

Lel tourment ne fut infligé à &es héros.

… Hagen leur dit : « Tenez-vous près des murs de la salle. Ne laissez

“ point tomber les brandons sur vos visières ; enfoncez-les plus profon- « dément dans le sang. C’est une vilaine fête que la reine nous offre. »

La nuit arrive, et les Huns se retirent, croyant la bataille finie. “Mais la voûte résiste à la flamme, et le lendemain les Burgondes se retrouvent à l'entrée de la salle, au nombre de six cents encore, et prêts à combattre.

Jusque-là, le margrave Rüdiger s’était tenu éloigné du combat. Des liens également sacrés l’attachaient aux deux partis. Il était vassal d’Attila; il tenait de lui ses terres et son manoir. Mais il avait reçu les Burgondes sous son toit; il avait échangé avec eux des gages d’hospitalité; il avait promis sa fille à Giselher. Il ne pouvait combattre ni les Burgondes ni les Huns, sans parjure, Krimhilt lui rappelle qu'il a promis de la servir en toute circonstance, le jour où elle a consenti à devenir ia femme d’Attila.

« Malheur à moi, » s’écrie Rüdiger, « d’avoir vécu jusqu’à ce jour, “ homme. abandonné de Dieu! II faut que je renonce à mon honneur, à « ma loyauté, aux vertus que Dieu à mises en mon cœur. Hélas! Dieu * du ciel, que la mort me délivre de cette peine!

« Quel que soit le parti que j’embrasse ou que je repousse, j'aurai

“ mal agi et je serai coupable. Si je les trahis lun et Pautre, tout le “monde maccusera. Oh! que celui qui m’a donné la vie m’éclaire en

« ce moment! »

- Attila, qui pouvait lui commander, se jette à ses pieds, et implore son secours. Rüdiger lui répond : « Mon seigneur et mon & roi, reprenez tout ce que vous m'avez donné, les terres et les “châteaux : je n’en veux rien garder ; je m'en irai pieds nus dans & l'exil. » Enfin le devoir féodal l'emporte. Quand Rüdiger s’avance vers la salle, suivi de cinquante guerriers, les Burgondes pensent d'abord qu'il vient leur prêter main-forte; et lorsque le margrave les invite à se défendre, Gernot lui montre de loin l'épée qu'il a reçue de lui à Bechlarn, comme gage d'amitié et de fraternité d'armes. Et Hagen s’écrie, du haut des.degrés qui conduisent à la salle :

7 « Arrêtez encore, très noble Rüdiger, nous voulons vous faire entendre “ nos raisons, mes seigneurs et moi : notre grande détresse nous y

« oblige. Qu'importe à Etzel que nous mourrions, nous qui sommes

« étrangers dans ce pays?

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