‹ Histoire de la littérature allemandeChapitre 29 sur 534 · XXXVIIe Aventure, es · texte numérisé non relu

XXXVIIe Aventure, es

l'élite de plusieurs nations. Aucun poème des temps anciens ou modernes n'accumule une telle quantité de meurtres sur un si petit espace; mais ce qui frappe surtout, c'est le ton simple et calme du récit. On dirait que ce sont là les annales courantes d'une certaine époque de l'humanité. Le poète nous apprend bien que les peuples sont plongés dans le deuil ; mais ilne paraît pas s’en émouvoir, et il est probable que ses auditeurs n’en étaient pas plus émus que lui, ceux du moins devant lesquels se débilait la légende épique dans sa forme primitive. Mais déjà le xu1e siècle était trop civilisé pour se complaire sans réserve aux aventures sanglantes des Nibelungen : c'est une des causes qui expliquent la défaveur croissante du poème vers la fin du moyen âge, et qui permettent d'affirmer que le fond de l'ouvrage appartenait à un temps plus ancien et plus rude.

Depuis que le poème des Nibelungen a été remis au jour, il a été l’objet des études les plus assidues et des recherches les plus persévérantes. Peu de livres sont aujourd’hui plus répandus en Allemagne. Il n’est plus seulement entre les mains des savants. ôn le lit dans les écoles populaires, on l’explique et on le commente dans les universités. L'art et la littérature s’en sontinspirés. Krimhilt et Brunhilt ont été opposées l’une à l’autre sur le théâtre, comme Élisabeth et Marie Stuart. Un des peintres les plus distingués de l’école moderne, Schnorr-de Carolsfeld, a reproduit, dans une série de fresques, au château royal de Munich, l'histoire de Sifrit et des seigneurs de Worms, Enfin les traductions etles remaniements abondent. Même le vers des Nibelungen, avec sa cadence uniforme, est devenu classique, et les poètes n'ont pas cessé de s’en servir. Quelle a été la cause de ce succès, de cette vie nouvelle rendue à un ouvrage qui avait dormi longtemps dans les manuscrits? Il n° y a pas lieu d'évoquer ici le souvenir des chefs-d'œuvre de l'antiquité, qui ont eu aussi leur renaissance après une éclipse prolongée, mais qui avaient d’autres titres à Vadmiration des hommes. Il est plus que téméraire, à propos des Nibelungen, de citer l'Iliade. La forme donne presque =” fragmentaire du poème allemand, les inégalités de l'exécution, rendent toute comparaison impossible. L'Iiade est le modèle | accompli de la narration poétique; les Nibelungen ne sont que le monument d’une époque qui n’avait pas encore retrouvé l’art de la composition littéraire.

| Mais quelque imparfait que soit ce poème, il se recommande

jusqu’au delà du Rhin. L'empereur Otton le Grand les vainquit

par des qualités qui appartiennent essentiellement à me D 00

héroïque, et qui ne se rencontrent plus, même dans les créati

les plus achevées des littératures savantes. Les personnages q Ï

met en scène n’ont qu'une passion, qu'un mobile; ils tendent à leur but avec toute l'énergie de leur âme; ce sont des héros, ef,

un mot. Sifrit ne pense qu’à surpasser en gloire ses compagnons

d'armes, quoiqu'on lui ait prédit qu'il trouvera la mort presqué

‘ au début de sa carrière. Krimhilt garde pendant vingt ans dan

son-cœur le projet de sa vengeance, et, pos l’accomplir, elle né recule pas devant le fratricide. Hagen n’espère pas échapper at, châtiment de son crime, mais il ne cédera du moins qu'à bout dé forces. L’héroïsme ne réside pas seulement dans les actes, ma

encore dans les sentiments. Un respect absolu s'attache au Hens de l'hospitalité et de la fraternité d'armes; l’obéissance e

un devoir sacré envers le suzerain légitime; la h jurée est invios lable ; l’homme qui a rompu un engagement est méprisé autant

‘ que .. lâche. Le héros, tel que les vieilles épopées nous lé présen-

tent, n'est ni meilleur ni plus mauvais que l’homme des temp jte mais ce qu'il est, il l’est tout entier. La civilisation tend à bei les contrastes et à tout ramener à un type uniforme, tandis que la légende héroïque nous montre, dans des individuas lités puissantes, le libre et complet épanouissement de la natu humaine.

Un petit poème qui fait suite aux Nibelungen, mais dont las rédaction paraît un peu plus ancienne, est surtout intéressant par le rôle qu'y Joue l’évêque Pilgrim de Passau : c’est un de ) plus curieux exemples des anachronismes dans lesquels se com= plaît la poésie héroïque. Pilgrim de Passau est un personnag historique; il se signala dans la conversion des Hongrois, cette arrière-garde des Huns qui, sous les successeurs de Charlemagne, se répandit sur l’Europe centrale et poussa même ses incursions

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