LA « CHANSON DE ROLAND » ET L’ « ALEXANDRE
- Les poèmes chevaleresques de l'Allemagne sont à peu près sans exception traduits du français. La série des traducteurs s'ouvre dès la première moitié du xn° siècle, avec deux ecclésiastiques dont l’un s’appelait Conrad et l’autre Lamprecht.
Le curé Conrad (der Pfaffe Conrad) a traduit d’abord en latin, ensuite en allemand un manuscrit de la Chanson de Roland, qu'il avait reçu de Henri le Superbe, duc de Bavière, et que celui-ci avait probablement rapporté d'un voyage en France, en 1131. Conrad déclare lui-même n'avoir rien omis de son modèle et n’y avoir rien ajouté ; mais ce qu'il n’a pas su reproduire, c’est le sentiment patriotique qui anime l’ancien poème français. Il raconte, en suivant pas à pas son auteur, l'expédition de Charlemagne au delà des Pyrénées, la mort héroïque de Roland et des douze pairs dans le väl de Roñcevaux, enfin le châtiment du traître Ganelon et le triomphe définitif des armes franques sur les hordes innombrables des Sarrasins. Mais, d’un tableau plein de vie, il a fait une sèche chronique. Cependant le poème de Conrad est intéressant à étudier au point de vue de la langue et de la versification. Le style est lourd et neurté, le vers dur et inégal; la rime est parfois remplacée par une simple assonance. La prosodie allemande n’a pas encore cette souplesse et cette harmonie que lui donneront, cinquante ans plus tard, les véritables chefs de Pécole chevaleresque !. 5
Si le Rolund de Conrad n’est qu'un reflet assez pâle de la vieille épopée française, un autre poème, qui semble remonter à la même époque, peut-être même un peu plus haut, offre au contraire un double intérêt : il nous rend jusqu'à un certäin point l'original français dont il est imité et qui est presque entièrement perdu, et il perpétue en outre une des légendes les plus curieuses du moyen âge. Ce poème est l'Alexandre du curé Lamprecht. Alexandre était à peine mort au sein de sa conquête, que la tradition, renchérissant sur l’histoire, lui prêta les exploits les plus merveilleux. Toutes les fables que les Grecs avaient rapportées de l'Orient se concentrèrent dans les récits dont on orna la mémoire du héros macédonien. Un auteur
ni. Éditions de W. Grimm (Gœttingue, 1838) et de K. Bartsch (Leipzig, 1874).
byzantin, dont le nom est resté inconnu, recueillit, au me siècle
nische Inedita, Berlin, 1856); ils ont été reproduits dans la Chrestomathie de l'an
de notre ère, la tradition légendaire sur Alexandre, dans une sorte de roman qu’il mit sous le nom de Callisthène, un historien grec qui avait pris part à la grande expédition contre les Perses: et le Pseudo-Callisthène, traduit en latin, devint la source des nombreuses Gestes d'Alexandre, rédigées plus tard en langue vulgaire. L'auteur français qui a servi de modèle au curé Lamprecht est appelé par lui Albéric de Besançon; on ne sait rien de la vie de ce poète, et nous ne possédons de lui qu une centaine de vers, qui formaient le commencement de son ouvrage, et qui, s'ils ne peuvent pas nous donner une idée de l’ensemble, montrent du moins que l’imitation allemande était très fidèle.
Le poème de Lamprecht tout entier a un caractère sentencieux, qu’il tenait sans doute de l’origine orientale desla légende. «Quand Albéric écrivit sa chanson, il le fit avec des pensées
«semblables à celles qui remplissaient l'âme du roi Salomon,
« prononçant cette grande parole : Vanitas vänmitatum et omnia « vanitas, ce qui veut dire que lésoleil ne se lève et ne se couche « que sur des choses périssables. Salomon avait éprouvé cette « vérité; elle était la cause de sa tristesse : elle fut linspiratrice « dé ses écrits : car, sachant qu'il est salutaire à l'homme d’oc: « Cuper son âme et son corps, il résolut de mettre par écrit sa « grande sagesse. Maître Albéric se rappelait la pensée de Salomon, «et c'est avec cette pensée que moi-même je commence. mon « récit?. » Après ce préambule, Lamprecht promène son héros
1. La plus ancienne traduction connue du Pseudo-Callisthène, celle de Jules Valère, semble remonter au commencement du rv° siècle : voir J. Zacher, Pseu=
docallisthenes, Julii Valerii Epitome, Halle, 186% — Les 105 premiers vers du poème d'Albéric ont été retrouvés à Florence et publiés par P. Heyse (Roma-