‹ Histoire de la littérature allemandeChapitre 44 sur 534 · CHAPITRE IV | 7. à LES POÈMES DE RENART · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV | 7. à LES POÈMES DE RENART

— La légende de Renart, développement humoristique de la poésie d’aventure; naïveté des anciens récits. — Le poème de Henri le Glichesære.

« La poésie, » dit Jacques Grimm, « non contente d’embrasser : « toute la destinée de l'homme, toutes ses actions et toutes ses. « pensées, a voulu encore attirer dans son domaine et réduires à « sous ses lois la vie cachée des animaux. ne. « Nous découvrons la première trace de ce fait dans la consti- «tution intime, essentiellement poétique, des langues que nous . .« parlons. Nous ne pouvons nous empêcher d’assigner un genre « à tous les êtres animés et même inanimés de la nature. Nous « leur attribuons ainsi une personnalité plus ou moins distincte, « plus ou moins énergique; et nous accordons surtout ce privi- « Iège aux animaux, qui ne sont point attachés au sol, qui ont. « la pleine liberté d6 leurs mouvements et la faculté de produire « des Sons, aux animaux qui sont, comme nous, des créatures « actives, au milieu du monde inerte et en quelque sorte passif” « des plantes. Ainsi s "explique l’origine et presque la nécessité de « la fable des animaux. + «Ge n'est pas seulement la forme extérieure des animaux, leur : « ressemblance avec nous, l'éclat de leurs yeux et la symétrie de. « leurs membres, qui excitent notre curiosité; en observant leurs « intérêts, leurs facultés, leurs appétits, ire passions, leurs « lbnieure, nous reconnaissons en eux quélque chose d’ analogue B=.« à l'âme nine et nous Îles sentons si rapprochés de nous, « que nous croyons pouvoir, sans faire violence à notre raison, | «©transportèr en eux nos qualités et nous appliquer à notre tour, «les manifestations de leur vie !, »

SL Grimm, Reinhart Fuchs, Berlin 1834 ; introduction.

CR CRE me en ET LES. POÈMES DE RENARD. pe 67

& Il est peu naturel d'expliquer l’origine de la féble par la nécessité où se seraient trouvés les anciens poètes d’envelopper sous une forme ingénieuse et prudente une leçon morale ou une pensée satirique. L'homme se sent porté à observer la nature, longtemps avant de songer à corriger ses semblables. Les poètes du moyen âge qui ont mis les animaux en scène, l’ont fait d’abord avec une entière naïveté. Ils ont voulu raconter, et non instruire, et leurs ouvrages se rangent naturellement à la suite des poèmes d'aventure. Renart a son manoir, comme un chevalier, et, en son absence, dame Ermeline y fait bonne garde; il a, en outre, plusieurs donjons, dispersés dans les régions où il chasse. Il est seul de son espèce ; il passe à l’état de type, avec les qualités que Von sait. Il en est de même des autres espèces animales, représentées chacune par un type caractéristique. Et tout ce monde est organisé d'après la hiérarchie féodale. Le roi Lion a autour de lui ses grands vassaux, grands surtout par la taille; il a son Chapelain et son secrétaire, qui sont des lettrés; et de temps en temps il convoque à sa cour, soit pour entendre leurs doléances, soit pour les rançonner de plus belle, tout l’arrière-ban des animaux secondaires.

La légende des bêtes devint ainsi, tout naturellement, le pendant humoristique de la poésie-d’aventure. Cette légende paraît avoir pris naissance en Flandre; de là elle passa en France et en Allemagne. Le plus ancien document qui nous en reste, en langue allemande, est le Reinhart de Henri le Glichesære, écrit au milieu ou vers la fin du xu- siècle, et dont Jacques Grimm a retrouvé quelques fragments informes !. Il a été conservé en entier, sous une forme un peu abrégée, dans un remaniement postérieur d’une cinquantaine d'années. L'auteur de ce remaniement déclare n'avoir rien changé à l’ordre des récits, mais avoir seulement supprimé des longueurs et rectifié la versification ; et il veut que ses lecteurs demandent pour lui au ciel, pour prix de sa peine, une vie heureuse en ce monde et la béatitude dans l’autre.

“l: Der Glichesære, en allemand moderne, der Gleissner, c'est-à-dire le Dissimulé. Est-ce un nom que le poète avait pris pour cacher son vrai nom, ou que ses contemporains lui avaient donné, ou encore, contrairement à l'opinion de Grimm, le nom d'une localité qui nous est inconnue? On ne sait. Certains passages semblent indiquer que le Gleissner vivait en Alsace. — R. Kægel admet comme date probable de la composition du Reinhart l'année 1180 (dans Hermann Paul, Grundmiss der germanischen Philologie, 2 vol., l'e partie, p. 263). — Nouvelle édition du Deinhart, par Reissenberger, Halle, 1886 ; 2° éd., 1908.

joue à son compère Isengrin le at sans que, pour + ce épargne les autres bêtes.

/ Renart trompait tout le monde. Il: fut trompé aussis mais so

adresse le sauva. Son chemin. passait près d’un couvent, où il sava

que mainte poule habitait. Malheureusement, un grand mur entoura

la cour. Renart longea le mur. Devant la porte, il trouva un puit

large et profond, et, pour son malheur, il y jeta un regard, Il vit un

image au fond, et fut tout surpris. Il crut voir dame Ermeline, qu’ aimait plus que la: vie; et il fut pris d’un vif désir de la rejoindre. L'amour lui donna du courage, et il devint tout joyeux. Il se mit à sou” rire, en se baissant vers l’eau : l’image sourit, et Renart, transporté, sauta dans le puits : Pamour lui fit faire cette sottise. Tout à coup, il sentit ses oreilles mouillées. I nagea longtemps, et rencontra enfin une pierre, sur laquelle il posa sa tête. Il pensa que c'en était fait de lui, lorsque Isengrin passa, revenant de l’étang où il avait laissé sa queue 1. Isengrin était à jeun : il avait vainement cherché une brebis. Son malheur le conduisit près du puits, où il noya sa gourmandise. Isen= grin regarda, et vit son image. C’est dame Hersent, pensa“t-il. Il pencha, la tête et se mit à rire : l’image fit de même. Il en perdit la raison. nn: conta ses malheurs à Hersent, et gémit à haute voix : l’écho lui répondis du fond du puits. :

Alors Renart leva la tête; et Isengrin, le voyant : « Est-ce toi, com : père? » dit-il. « Et que fais- tu là-bas? » : î

Renart répondit : « Ce n’est plus moi, compère, car je suis mort: « c’est mon âme qui at ici; je suis maintenant en PA

« — Ta mort fait peine, » dit Isengrin.

« — Moi, » reprit Renart, « je m’en réjouis : tu vis péniblement sur « la terre, et tu n’imagines Re la félicité que l’on goûte au paradis.

Alors Isengrin demanda : « Comment Hersent est-elle arrivée là . « Je n’ai jamais eu un plaisir ous elle n’ait eu sa part. »

Renart répondit : « Elle est morte, pour son bonheur. Il ya ici tout. « CE qu’ on peut désirer, de grasses brebis et des bêtes de taise sn

D sa &

« et rien n’est gardé.

« — Je voudrais bien vous rejoindre, dame Hersent et toi, » dit Isen- se grin.: « comment faut-il faire ? % .. «— Je veux bien t’en instruire, comme un bon parent que je suis * « tu n’as qu’à Le mettre dans le seau qui est arrêté au bord du puits. ,. Isengrin fit ce que son compère lui disait. Renart, pensant à lui- - même, se mit aussitôt dans l’autre seau, qui remonta.Au milieu du puits; ÿ comme ils se rencontrèrent, Isengrin dit : « Tu t’en vas, quand j'arrive « — Je te laisse mon siège au paradis, » répondit Renart, « pendan

« que j'irai faire’ un tour dans le bois 2. » Ra

1. Renart avait persuadé à Isengrin de se faire attacher un seau à la queue e de le plonger dans l'eau pour y attirer les poissons. C'était en hiver : Tean s gela, et Isengrin faillit être assommé par les paysans. . PE

D « Reinhart, der vil hât gelogen, « der wirt noch hiute betrogen :

Se LES POÈMES DE RENART. 69 LR emploie, pour se tirer de peine, le moyen que Renart avait employé. Quand les moines viennent puiser de l’eau, il s'accroche à la chaîne ; mais, arrivé en haut, il est reçu à coups de bâton. Il ne doit la vie qu'à. l'intervention du prieur, qui, voyant sa tête pelée (Renart lui avait un jour donné la tonsure avec de l’eau bouillante), s’écrie : « Malheur à nous! nous avons « failli tuer un des nôtres; c’est un loup repentant. »

Renart finit par empoisonner le Lion, non qu " ait eu à se 7 à

plaindre de lui, mais pour délivrer toute la gent animale d'un tyran; et le poète ajoute : « Renart avait le poil roux et l'âme cperfide; il montra le fond de son caractère, en trahissant son « maître. Mais le Lion ne mérite pas qu'on le plaigne : que pouvait- @il attendre de bon de Renart? On voit malheureusement encore «aujourd'hui la perfidie honorée dans les cours, plus que la fidé- # œlité. Mais il est juste que les seigneurs qui suivent l'exemple du « Lion soient punis de leur erreur, fût-ce par la mort; car c’est: «grâce à eux que les menteurs pénètrent partout, tandis que toutes æles portes se ferment devant les honnêtes gens . » Cette conclusion trahit son origine. Née dans un pays d'institutions municipales

et républicaines, la légende des bêtes fut dès l'abord une poésie f

de petites gens. L'esprit satirique s’y introduisit peu à peu; il y régna sans partage dans la période suivante ?.

= doch half im sîniu kündecheit « von vil grôzer arbeit.

«“ zuo einer Zelle in sin wec truoc, « dà wester inne hüenre gnuoc :

« kcinen nutz er des gevienc,

#4 « einiu guotiu mûre drumbe gienc.

2m « Reinhart begunde umbe gân, « « « « «€ «

CR

vor dem tore sach er stàn ein burnen, der was tief und wît, dà saeh er în, daz rou in sît :

sinen schaten er da drinne gesach.

ein michel wunder im geschach..

Reinhart wâänte sehen sin wip, « diu was im liep als der lip... »

(Reinhart, vers 823 et suiv., éd. de Reissenberger.)

On a supprimé, dans la suite de la citation, quelques détails qui n'ont de valeur que dans l'ensemble. — Comparer le Renard et le Bouc dans La Fontaine.

-l. Vers 2172-2186.

). Comparer la Nouvelle Étude sur le roman de Renart à la fin des Aventures de maitre Renart, par Paulin Paris; Paris, 1861. +

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