‹ Histoire de la littérature allemandeChapitre 95 sur 534 · PRÉDICATEURS ET THÉOLOGIENS · texte numérisé non relu

PRÉDICATEURS ET THÉOLOGIENS

Les frères prêcheurs peuvent être considérés comme les cré: Ÿ teurs de l’éloquence sacrée en Allemagne. Sortis pour la plupa de la classe populaire, ils s'exprimaient avec plus de force et« naturel que les prédicateurs formés dans les écoles savantes’ parlaient même un langage plus correct et plus pur, mon imprégné de formes latines, moins chargé de mots étranger L’austérité de leur vie, la confiance qu'ils inspiraient, ajoutaie à la puissance de leur parole : c’étaient des maîtres vénérés« même temps que des guides bienveillants, d'autant plus écout qu'ils donnaient l'exemple des vertus qu’ils prêchaient. 5

Deux moines franciscains se firent une grande réputation d’él quence dans la seconde moitié du xure siècle : ce sont les frèr David et Berthold. On croit qu'ils étaient originaires de Rat bonne. Le premier s'appelle ordinairement David d’Augsbour d'après la ville où il exerça le plus longtemps son activité. er

1. Le Miroir des mœurs (Spiegel der Sitten) fut imprimé à Augsbourg en. 5 Le Traité du mariage (Ob eim manne sey zu nemen ein elich weib oder nit) ut nombreuses éditions; la plus ancienne est de 1472. — Albert d'Eyb fit une trad tion des Ménechmes et des Bacchis de Plaute, qui fut imprimée à Augsbcurg en o

— À consulter : Max Herrmann, Albrecht von Eyb und die Frühseit des ue : umanismus, Berlin, 1898.

COMMENCEMRNTS DE LA PROSE ALLEMANDE. 163 è ses discours qui ont été conservés se distin guent par un style icile et agréable, parfois animé d'un souffle poétique. Frère avid était aussi estimé pour son enseignement privé que pour es prédications publiques. C’est sans doute pour ses disciples nil écrivit ses ouvrages didactiques, latins et allemands. Lorsuil se vit dépassé par l'un d’eux, frère Berthold, il n'en conçut ucune jalousie. Non seulement il reconnut la supériorité de son ‘une confrère, mais il le suivit à son tour comme un disciple, et e fit gloire de le seconder et de le servir. | Les discours de Berthold ont sété sans doute recueillis par eux de ses auditeurs qui tenaient à lui par un lien plus intime, eut-être par David lui-même. En un sens, on peut déjà consiérer Berthold comme un précurseur de la Réforme, car il s’éleait contre la vente des indulgences et contre l'abus des péler ages. « Beaucoup de ceux qui vont à Saint-Jacques, » dit-il, «n’y vont point pour le salut de leurs âmes. Les uns engagent leurs biens, et laissent leurs femmes et leurs enfants dans la pauvreté ; les autres ne songent qu’à soigner leur corps pendant le voyage, et ne sont occupés au retour qu'à raconter les merveilles dont ils ont été Lémoins. Et qu'ont-ils donc vu? La tête de saint Jacques, c'est-à-dire un crâne mort. La meilleure partie du saint est au ciel. » Le procédé habituel de Berthold consiste à prendre une nâge dans la nature ou dans la vie et à y attacher un enseigneent moral. Veut-il montrer, par exemple, la vanité des richesses, dépeint à ses auditeurs un cavalier passant au galop devant une outique où sont étalées toutes sortes de marchandises : « Il ne peut jeter qu'un regard sur ces trésors; en un clin d’œil tout a disparu : ainsi ont passé devant toi les richesses que tu payeras par une pauvreté éternelle. » Ailleurs il veut insister sur cette lée; que la parole humaine est impuissante à rendre la beauté u.Ciel où sont appelés les élus, et voici comment il SÉRDFLRE ? ; Tout ce qu'on en pourrait a serait pareil à ce qu'un enfant encore caché dans le sein de sa mère pourrait révéler de la magnificecnce de ce monde, de l’éclat du soleilet des astres, des Couleurs variées qui ornent les plantes et les minéraux, de leur saveur et de leurs vertus secrètes, des vêtements d’or et de soie dont se couvrent les hommes, des sons harmonieux qui retentissent du gosier des oiseaux et des cordes de la harpe, enfin “de toutes les splendeurs que le monde possède. Autant tout cela est Létranger à à un enfant qui n’a encore rien vu, rien senti, qui

-, « Dieu vivant. » Le succès de frère Berthold était si grand, que

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« n’a éprouvé ni plaisir ni doute autant ï nous est L difficile « parler des joies ineffables du ciel et de la face rayonnante

églises ne pouvaient contenir la foule qui se pressait pour P tendre. Il prêchait le plus souvent sur les places publiques dans les campagnes. Ses disciples à divers titres, les homme qu’il corrigeait par l’autorité de sa parole et de son exemple, le prêtres qui se formaient auprès de lui pour.la prédication, le sui: vaient dans ses voyages à travers la Bavière, l'Autriche, la Bohême, On lui attribuait le don de prophétie, et les chroniqueurs racohtèrent plus tard que des miracles s'étaient opérés sur sa tombe, dans le couvent des Frères mineurs, à Ratisbonne . # La prose allemande avait pris, dans la bouche des orateurs fran: ciscains, de l’aisance et de la vivacité : des théologiens mystiques, appartenant à un ordre rival, lui donnèrent plus de vigueur

/ d'éclat, en l’appliquant aux recherches métaph hysiques. C’étaien

des esprits sincères, qui se sentaient repoussés par la sécheresse de l’enseignement scolastique, et qui voulaient y substituer une doctrine plus large et plus féconde. Le principe fondamental dc leur philosophie était l'union de l’âme avec Dieu. Leurs nombreux disciples étaient répandus dans les maisons dominicaines le long du Rhin; leur centre était à Cologne. Ils avaient des rapports avec la secte des Amis de Dieu, fondée par Nicolas de Bâle. Nous n'avons point ici à considérer éd influence sur la philosophie du moyen âge : ce furent eux surtout qui amenèrent la ruine de le scolastique allemande. Mais ils mirent aussi leur empreinte si la langue. Ils remplacèrent les formules latines, où la pensée phr Josophique avait été emprisonnée jusqu'alors, par des vocablés allemands, que l’usage admit peu à peu, et qui furent définit ment consacrés par les écrivains de la Réforme.

Le fondateur de l’école, Henri ie que l'admiration

1. Éditions. — Un choix des prédicateurs allemands du moyen âge a été publi par Ley ser (Deutsche Prediger des ns und XIV. Jahrhunderts, See ‘

Durs et Leipzig, 1839). — Le pe mauuserit des sermons de Berthe ok se trouve à Heidelberg ; il a été publié en 2 vol., le le par Pfeiffer, le 2° pa Strobl (Vienne, 1862 et 1880). ;

ee rie Ent EN MSE Re LS NT ee FRE HER S LÉ COMMENCEMENTS DE LA PROSE ALLEMANDE. 165 france, en Italie, en Allemagne, et s’éleva aux plus hautes lignités de son ordre. Il enseigna avec un grand succès à Stras- Jours et à Cologne. Tandis que ses disciples rédigeaient ses sernons et recueillaient ses Maæimes, l'Église le surveillait avec un join jaloux. L’archevêque de Cologne l’accusa d’hétérodoxie, et le jape Jean XXII condamna quelques-unes de ses propositions. lais Eckhart mourut avant que la bulle papale ne fût connue en \emagne. Il avait déclaré, dans un de ses derniers sermons, qu’il avait jamais eu le dessein de publier des doctrines nouvelles, et qu'il rétractait tout ce qui, dans ses discours ou dans ses écrits, Jouvait être contraire aux enseignements de l’Église !.

Un trait de la vie de Jean Tauler, le plus illustre des disciples VEckhart, montre bien l'esprit qui animait l’école. Né probablenent à Strasbourg vers 1290, et ayant fait ses études à Paris, il ‘ait venu, lui aussi, visiter le grand établissement des domini- ‘äins à Cologne. Il passait déjà pour un des premiers orateurs le la ville, lorsqu'un jour (c’est lui-même qui nous raconte ce fit dans une préface) il fut abordé dans la rue par un laïque qu'il ne nomme point, mais que l’on suppose être Nicolas de le, et qui lui dit que ses sermons ne laisseraient aucune trace lurable, parce qu'il était plus préoccupé de lui-même que de ses wuditeurs. Tauler fut tellement frappé de cette remarque, qu'il *essa pendant deux ans de monter en chaire. Lorsqu'il reparut levant ses auditeurs, il avait changé de méthode : il n'enseignait lus que ce qu'il appelle la simple vérité. Tauler mourut à Strasourg, en 1361. Dans sa jeunesse, il n'avait fait que se pénétrer les idées de son maître; plus tard, il essaya de corriger le mysti-. jisme de l’école et de lui donner un caractère plus pratique. Son Imitation de la vie pauvre du Christ rappelle un livre célèbre du moyen âge ; cependant l’analogie n’est pas aussi complète que Jourrait le faire croire la ressemblance du titre. Tauler ne s’artête pas dans la vie contemplative, comme l'Imitation de Jésus- Mhrist ; il exige seulement que l'esprit du christianisme pénètre outes les actions et toutes les pensées de l’homme à.

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æ À consulter, sur maître Eckhart et sur le mysticisme allemand au moyen ige : Pfeiffer, Deutsche Mystiker des XIV. Jahrhunderts, Leipzig, 1845-1857; et 2hSchmidt, Essai sur les mystiques du XI Ve siècle, Strasbourg, 1836.

4 «+ Tauler a plus occupé la critique française que les autres philosophes de cette Cole. Ses Znstitutions divines ont été traduites dans le Panthéon littéraire (Paris, 35), ses Sermons dans la Bibliothèque dominicaine (Paris, 1855). Les sermons de

Un contemporain de Tauler, et qui avait reçu comme lu y leçons d’Eckhart, Henri Suso, prit décidément le rôle d' un’ dire teur d’âmes. Il entretenait une correspondance active avec les Amis de Dieu, et il avait des disciples dans tous les couvents dominicains d'hommes et de femmes de l'Allemagne méridionale et de la Suisse. Ses lettres spirituelles ont été recueillies par une reli gieuse de Thæss, près de Winterthur, en Suisse !. Ses traités ont la forme de die Dans l’un d’eux, il établit un colloque entre lui-même et la Sagesse éternelle Désolee dans le Christ: il aimait à s’appeler le Disciple de la Sagesse éternelle. Il mourut en -1366, à Munich, où l’on montre encore sa cellule; et, bien que ses opinions eussent été censurées par l'Église, il fut Iongte vénéré comme un saint.

L'école des mystiques allemands se prolonge, avec Henri de Nordlingue, Nicolas de Strasbourg, Otton de Passau, à travers tout le xrve siècle. Elle se relie à la Réforme par ce livre anonyme connu sous le nom de Théologie allemande, auquel Luther donna une notoriété nouvelle ?:

; Î Au XxvV° siècle, l’'éloquence religieuse retomba dans les subtiles

* d’où Eckhart et Tauler avaient essayé de la tirer. Le théologieñ le plus célèbre de ce temps est Jean Geiler de Kaisersberg. Né à Schaffhouse, en 1445, orphelin de bonne heure et recueilli par son grand-père, il garda le nom de la ville où il fut élevé. Il exerça d’abord son ministère à Fribourg en Brisgau, et ensuite à Strasbourg, où il mourut en 1510.11 ne publia lui-même aucun de ses discours; ses élèves les firent pere successivement, soit. en

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Leipzig, en 1498. — A consulter : Ch. Schmidt, Johannes Tauler von Strassbut, 3 Strasbourg, 1841; et H. S. Denifle, Taulers Bekehrung kritisch untersucht, de À bourg, 1879.

1. Elle s'appelait Élisabeth Stæglin ; c'est elle qui rédigea primitivement la de Suso racontée par lui-même, d'après les communications qu'elle avait reçues dé lui; il l’appelait sa fille spirituelle. — On a longtemps attribué à Suso le Zivre des Neuf Rochers, dont l’auteur est un laïque nommé Rulmann Merswin, fondateur

sé de la maison des Johannites à Strasbourg (Voir la monographie de Schmidt sur

| Tauler, p- 180). Les rochers sont les obstacles que l'âme rencontre lorsqu' elle veut s'élever à Dieu. — Les écrits de Suso ont été publiés, sous une forme rajeunie, par Diepenbrock (Æeinrich Suso's genannt Amandus Leben und Schriflen, 2 éd. , Ratisbonne, 1837), et par H. S. Denifle (Die Schriften des seligen Heinrich Seusé na den ältesten Handschriften in jetsiger Schriftsprache, Munich, 1880). |

2. Henri de Nordlingue et Nicolas de Strasbourg étaient dominicains ; Otton de Passau était lecteur du couvent des Franciscains de Bâle. — Une partie du Li de la Théologie allemande fut imprimée en 1516, avec une préface de Luther:u ? édition complète parut en 1518, à Wittemberg. — Édition moderne de Pfei For, Sruttgart, 1855, pi

emand, soit en latin; lui-même ne les écrivit jamais, à ce qu'il rait, que dans cette dernière langue. Le vrai mérite de Geiler Kaisersberg, c’est la hardiesse avec laquelle il s’élève contre les

us, le courage avec lequel il proclame ce qu'il appelle la vérité.

reste, ses sermons ressemblent à ses dissertations scolastiques ; divisions et les sous-divisions sont poussées à l'infini. Les clasques latins et les Pères de l'Église, les légendes des saints et les ecdotes profanes s’y rencontrent pêle-mêle!. C'était le goût temps. Mais un renouvellement de la vie religieuse était proche. besoin de mettre la doctrine à la portée de tous et de la faire nétrer au fond des âmes devait ramener bientôt la simplicité

la vigueur qui avaient apparu un instant chez les mystiques de fin du xmre siècle.

: Les sermons les plus connus de Geiler de Kaysersberg sont ceux qu'il-pro- Çça,sur la Nef des Fous de son contemporain Sébastien Brandt. À la Nef des Sil opposa, dans d’autres sermons, la Nef de la Pénitence ou du Salut. Souvent allusions plus futiles lui suffisaient. Une série de ses discours a pour titre La nification spirituelle du Lièvre, ou le Civet; il y traitait allégoriquement des érentes situations du lièvre depuis le moment de la chasse jusqu’à celui de ,a sson: Un lion ayant été montré à Strasbourg, il prêcha sur le Zion d'enfer. ques sermons sont traduits de Gerson, que Geiler admirait beaucoup. — A conen: Ammon, Geilers von Kuisersberg Leben, Lehren und Predigten, Erlangen, 5.On trouve des extraits des différents recueils de sermons dans Wackernagel, deutsches Lesebuch, Bâle, 1839.

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