‹ Histoire de la littérature ancienne et moderne, Volume 2Chapitre 3 sur 15 · IO HISTOIRE · texte numérisé non relu

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des formes des Grecs. S'ils l'eussent généralement comprise, et si le génie du christianisme avait opéré partout avec vigueur et intensité ^ il en serait résulté que cette beauté noble qui ne fait qu'un avec la vérité serait infailliblement devenue dominante dans la langue et dans l'exposition , dans la science comme dans l'art , et aurait duré. Considéré en lui-même et pour luimême, le christianisme ne saurait être un sujet pour la poésie, à l'exception toutefois de la poésie lyrique, qui est une manifestation immédiate de la sensibilité. Le christianisme ne peut être ni philosophie ni poésie ; il est au contraire la base de toute philosophie , et si la philosophie se refuse à l'admettre, elle ne se comprend jamais ellemême et s'embarrasse dans un scepticisme vide ou dans une incrédulité aussi vide et aussi insuffisante, et dans des disputes sans nombre et sans fin. Mais d'un autre côté, le christianisme s'élève au-dessus de toute poésie; et sous ce rapport son esprit , qui domine partout , doit également dominer ici, mais insensiblement, et ne saurait être ni saisi ni exposé immédiatement.

Les rapports du christianisme avec la poésie et avec l'art de l'exposition sont de la plus haute importance , dès que l'on demande quel est en général le rapport de la civilisation des modernes

avec celle de l'antiquité, et jusqu'à quel point eite eét obligée de lutter contre cette dernière, pour-atteiadre le même degré de perfection. Que seraient-ce qu'une poésie et un flft <Jui se borneraient à ramener comme des ombres ces figures et ces formes de l'antiquité dont l'esprit n'existe plus, ou qui voudraient exposer la vie actuelle et moderne , mais en restant toujours à sa superficie, sans jamais toucher le centre plus profond de tous les aperçus et de tous les sentimens propres à l'Europe moderne ? De là les efforts toujours renaissans des peuples, des siècles entiers et de tant de talens , pour exposer et embellir le christianisme, non-seulement dans les arts , mais encore dans la poésie.

La véritable réponse à cette importante question me paraît se trouver dans l'observation que j'ai déjà faite, que l'exposition indirecte du christianisme, que l'influence indirecte de son esprit sur la poésie , est, sinon la source exacte et vraie, du moins incontestablement celle qui jusqu'à présent a été la plus sûre et a le mieux réussi. Dans ce sens, la poésie chevaleresque dû moyen âge, qui à la vérité est restée imparfaite comme l'architecture gothique, et qui n'a atteint nulle part une forme et un développement complets , peut être appelée une poésie héroïque vraiment chré-

tienne; car ce qui la distingue de la poésie héroïque des autres peuples et de$ temps plus, reculés, est incontestablement chrétien dans son.origine comme <*ans son essence. C'est l'esprit des temps anciens du Nord qui respire dans ces poè-r mes; ce sont les formes de l'ancienne tradition hé* roïque, mais changées et épurées par le sentiment d'amour qui embellit aussi les jeux de l'imagina-* tion, et leur prête une signification plus élevée. Mais si le poète essaie d'aborder immédiatement les mystères du christianisme , ceux-ci semblent se refuser à toute exposition, comme formant un sujet trop élevé et présentant un but qui ne peut presque être atteint. Jusqu'à présent du moins aucun essai de ce genre, quelque grands qu'aient été d'ailleurs les talens qui s'y sont consacrés, n'a tellement réussi que tout sentiment de discor- ' dance dût cesser. Cette remarque s'applique aussi, à certains égards, au premier et au plus ancien des grands écrivains chrétiens, au Dante; et on en a souvent fait l'observation à l'égard de ses successeurs, le Tasse, Milton et Klopstock. Le Dante a réussi mieux que tout autre à exposer avec une grande clarté et un coloris vraiment poétique, des apparitions et des ravissempns célestes. Cependant on ne saurait prétendre que, dans son ouvrage, la poésie et le christianisme soient dans

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Une harmonie parfaite, et nier que son poème ne soit, sinon dans l'ensemble, du moins dans quelques parties, un véritable poème didactique théologique. Quoique son imagination fût toute poétique , et disposée aux visions les plus audacieuses, cependant la scolastique de l'époque a exercé une grande influence sur cet esprit singulier. Cet ouvrage, unique dans son genre, est d'ailleurs plein de vie. D'après le cercle des trois mondes qui y sont exposés, savoir, celui «des ténèbres > celui de la purification et celui de la lumière par*faite, il nous représente une suite de caractères les plus variés, dessinés avec des traits originaux et hardis, et dans les états les plus divers; depuis l'abîme le' plus profond de la corruption intérieure et du désespoir, par tous les degrés de l'espérance et de la souffrance, jusqu'à la béatitude k plus parfaite. Si l'on sait s'identifier complètement avec l'esprit, les vues et l'intention de l'auteur, si l'on pénètre dans le plan de son ouvrage, on trouve partout de l'unité et de l'ordre; et cet ouvrage ne paraît pas seulement unique dans son genre par la richesse de l'invention et par l'originalité du pian , mais aussi parce que le poète a pu l'exécuter avec tant de force et de persévérance. Le mal est que cet enchaînement et cette unité ne frappent point clairement et facilement

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les yeux, et qu'il faille une grande préparation, une étude profonde, des connaissances étendues, pour pouvoir* comprendre entièrement ce poème dans son ensemble et dans ses détails. Sa géographie et son astronomie n'étaient pas aussi étrangères à ses contemporains et à la génération qui l'a immédiatement suivi, qu'à nous; ses fréquentes allusions tirées de l'histoire de Florence étaient beaucoup plus à leur portée; sa philosophie même était celle du siècle dans lequel il écrivait; et cependant ils avaient besoin d'un commentaire pour les comprendre ! C'est ainsi qu'il est arrivé que le plus remarquable et le plus national de tous les poètes italiens n'est pas devenu véritablement le poète de sa nation. À la vérité, pendant plusieurs siècles, il fut, comme un autre Homère, expliqué et commenté dans sa patrie par un professeur public. Cependant ce n'est ni son ouvrage lui-même, ni l'esprit de l'en» semble, qui a conservé une influence vivante, mais seulement quelques passages isolés. Aucun autre poète de sa nation ne mérite d'être placé à côté de lui pour les traitsgrands et audacieux de la pensée , pour la peinture des caractères et des passions; aucun poète n'a aussi profondément saisi l'esprit et le caractère italiens, et n'a pu les représenter avec autant de vérité. La seule chose

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que, sous ce rapport , on pourrait lui reprocher, c'est la dure empreinte de l'esprit gibelin qui se trouve dans tout son poème. Ces Gibelins qui, dans les derniers temps du moyen âge, combattaient pour la domination temporelle, se distinguaient par un esprit fier et orgueilleux, par «ne dureté et une sévérité de caractère qui dégénéraient presque en cruauté , et qu'il faut connaître par les histoires et par les monumens de -cette époque, si Ton veut s'en faire une juste idée. Les temps modernes, notre époque même, ont eu aussi leurs Gibelins, qui n'espéraient de salut pour l'humanité que d'une domination dirigée vers un but purement temporel; et qui voulaient nier la puissance de l'être invisible, qui se fait cependant toujours sentir quand il en est besoin. Mais ♦ces Gibelins d'une épçque plus rapprochée de la. nôtre, et plus civilisée,, se distinguent davantage par la souplesse et là facilité avec lesquelles ils reçoivent, comme une matière molle, l'empreinte que leur imprime une force supérieure, qui leur paraît d'autant plus grande et d'autant plus parfaite, qu'elle se maintient davantage par des effets destructeurs ou désorganisateurs. Cependant, bien qu'ils fussent enflammés de la même soif de domination , l'orgueil et le courage héroïque étaient trop généralement

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répandus parmi ces anciens Gibelins ; les combattons qui luttaient les uns contre les autres et les grands caractères qui s'entravaient réciproquement, étaient en trop grand nombre, pour que les résultats eussent pu être les mêmes. Aussi n'en advint-il qu'une anarchie sans énergie , une lutte et une fermentation générales de caractères violens et de forces;' mais non immédiatement cette langueur uniforme qui est nonseulement la suite, mais encore la causé et l'occasion déterminantes du despotisme. Cependant cette dureté de l'esprit gibelin qui, dans le Dante, se présente sous une forme qui n'est à la vérité dénuée ni de noblesse ni d'élévation, pourra toujours lui être reprochée, parce que son influence s'étend non-seulement sur la beauté et la forme extérieures, mais aussi sur la beauté intérieure et les .seotimens.

Tels sont les défauts qu'à'part la grande admiration dont je fais profession pour ses ouvrages, j'ai cru devoir signaler dans le plus grand des poètes chrétiens et florentins.

J'ai déjà assigné à Pétrarque la place qui lui convient, lorsqu'à l'occasion du tableau général que j'ai tracé de la poésie des troubadours chez les diverses nations, j'ai parlé de la perfection qui lui est particulière dans ce genre : c'est celui

auquel appartiennent ses poésies; et il faut comparer la poésie du troubadour italien avec celle des troubadours allemands ou espagnols , pour l'apprécier avec justesse et en bien saisir le caractère, qui consiste en ce que Pétrarque est beaucoup plus habile, plus spirituel et pluspla* tonique que les autres troubadours dut moyen âge. Cependant quelques-uns de ses commentateurs ont prétendu que Laure n'était point une amante [réelle, mais que sous ce nom il avait chanté une idée spirituelle et symbolique. À cette prétention on a opposé des preuves authentiques de son existence , de son mariage , et de la nom* breuse postérité qu'elle a laissée ; ce qui est attesté par des livres d'église. La charmante image de Memmi , dan& la collection des poèmes de Pétrarque à Florence, nous convainc de la réalité et de l'existence véritable de cette femme céleste» Toutefois, il est certain que les poésies de Pétrarque contiennent aussi un sens et un esprit allégoriques qui se manifestent souvent très-claire* ment et sans aucun rapport accessoire , et qu'il faut supposer et rechercher presque partout dans les ouvrages du moyen âge, ainsi que nous en avons déjà fait la remarque. Comme versifica* leur et comme ayant formé sa langue , Pétrarque 11. 2

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est un des premiers talens qui aient jamais écrit dans une des langues romanes.

Boccace ne déploya pas moins de talent pour former la prose , que Pétrarque pour former la poésie. Sa prose pèche cependant sous le rapport de la longueur des périodes, défaut dont Machiavel seul est exempt.

Ces trois poètes florentins, le Dante, Pétrarque et Boccace, s'étaient frayé chacun une route toute nouvelle, et avaient envisagé l'art de l'exposition sous un point de vue différent. Le Dante avait adopté les grandes visions allégoriques et toute la plénitude des symboles chrétiens; Pétrarque, le genre lyrique, dans lequel il est cependant resté inférieur au premier ; Boccace, le roman et la nouvelle, l'exposition en prose, entremêlée de vers. Chez ce dernier, surtout dans ses compositions importantes, la tendance à l'allégorie est visible : il s'efforce de ranimer la mythologie païenne, et la revêt de formes chrétiennes, comme le Dante avait déjà essayé de le faire & sa manière. Tous trois eurent une foule d'imitateurs, quoique le Dante, unique dans son genre , ne fût nullement propre à servir de modèle; et que les chants de Pétrarque, ainsi que les nouvelles en prose, dussent bientôt

fatiguer par leur fréquente répétition et leur immense quantité. Ce 4 ne fat que plus tard, au quinzième siècle, et lorsqu'il n'y avait plus de lauriers à cueillir sur cette route, que les Italiens prirent la résolution d'essayer le véritable poème chevaleresque que Èoccace avait voulu transplanter dans la sphère de la mythologie grecque et des fables troyennes. Le Florentin Pulci fut le premier prédécesseur connu de l'Arioste. On devrait être disposé à juger favorablement d'un poète si profondément versé dans la connaissance de -l'antiquité, chantant ses rapsodies dans la société des Médicis ; son ouvrage ne répond point cependant à cette attente : il appartient à la classe de ceux où l'esprit et la plaisanterie doivent tenir lieu de poésie que l'auteur remplace, tout en s'en moquant, par l'incohérence des fictions les plus invraisemblables et les plus vides de sens. Dans ses contes, on démêle rarement ce qui est parodie et ce qui est sérieux. L'esprit y est tellement local, tellement florentin, qu'à peine pouvons -nous le comprendre'. Aussi l'ouvrage n'est-il remarquable dans son ensemble, que parce qu'il prouve combien le genre véritablement romantique fut, dans l'origine, étranger aux Italiens. Bojardo, le prédécesseur immédiat de TA* rioste , fut beaucoup plus heureux. L'Arioste né

voulut même d'abord que continuer l'ouvrage que ce dernier avait laissé inachevé; mais c'est là mêihe ce qui Fa fait tomber dans l'oubli. L'Arioste perd beaucoup sous le rapport de l'invention et de la richesse d'imagination qu'on est si facilement porté à lui accorder, aussitôt que l'on connaît les sources auxquelles il a puisé. La plupart des fictions et des contes dont il nous entretient, se trouvent déjà chez son prédécesseur; le coloris vigoureux des descriptions est absolument le même. L'Arioste n'a de plus que lui que la légèreté, la grâce et la pureté du style et des vers, ainsi que le mérite d avoir su faire un heureux usage de quelques passages et de quelques ornemens empruntés à FOdyssée, à Ovide et aux anciens poètes.

11 est digne de rémarque que ce n'est point à Florence que la poésie chevaleresque a atteint son plus haut degré de perfection ; mais en Lombardie, où l'architecture allemande du moyen âge trouva également accès et où le style de la peinture se rapprocha davantage de celui de la peinture allemande, ou dû moins ne lui demeura point aussi étranger qu'à Florence ou à Rome; 11 suffit de parcourir les principaux Etats de l'ancienne Italie, pour comprendre comment le génie de la chevalerie a pu et du être moins dominant

dans ce pays , et exercer une influence bien moins grande sur les mœurs , sur les opinions et sur la poésie, que dans le reste de l'Occident civilisé. À Florence, l'esprit national devint de bonne heure très-démocratique. A Venise , tout était dirigé vers le commerce ; les mœurs et le goût y étaient sous divers rapports plus semblables aux mœurs et au goût des Orientaux, que dans le reste de POccident. A Naples, le génie de la chevalerie ne s'était pas à la vérité entièrement éteint depuis les Normands ; mais, gouvernée par des rois étrângers, fréquemment agitée par des changemens de dynastie , et entravée aussi par une foule de circonstances défavorables, Naples ne prit qu'une part très-éloignée à la haute culture intellectuelle de l'Italie septentrionale. A Rome , centre de l'Église, l'esprit était dirigé vers quelque chose de tout différent, et l'attention se portait plutôt sur l'éclat des arts destinés à embellir l'Église , que sur la poésie chevaleresque. Quand des souvenirs de nationalité venaient à se réveiller, ce sentiment prenait une direction tout opposée, et se perdait dans l'utopie de la restauration de la république et du rétablissement de l'ancienne Rome dans sa splendeur première. C'est ce que l'on vit dans les écarts de Rienzi , que Pétrarque lui-même partageait et admirait.

Voilà pourquoi la poésie des. Italiens, qui par sa savante perfection a exercé une si grande influence chez les autres nations, et est devenue la propriété commune de toute l'Europe civilisée, tendit plus dans son ensemble vers l'antique et vers la philosophie ; et qu'à une époque plus rapprochée de la nôtre, elle ne fut même que trèspeu animée par le génie de la chevalerie.

Les Italiens brillèrent au quinzième siècle incomparablement davantage dans la peinture ; et ce fut à cetteépoque que cet art commença à fleurir véritablement. Son éclat se prolongea à peu près jusque vers le milieu du seizième siècle. Après la littérature ancienne , qui venait de renaître , c'est l'art qui a le plus contribué à embellir ce siècle, ainsi que celui des Médicis ou de Léon X. Quelques peintres ont pu se servir' des restes de la sculpture des anciens, pour apprendre à mieux dessiner et à mieux connaître le corps; et l'aspect de l'antique a pu leur inspirer une foule d'idées élevées sur la forme et sur la beauté. Mais il n'y eut point dans l'ensemble une imitation véritable de l'antique, pas même chez les peintres les plus versés dans la connaissance de l'antiquité ; connaissance qui n'était familière qu'à un petit nombre d'artistes, et qui manqua à plusieurs des plus célèbres^ Ce fut aussi la vérU

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table imitation dé l'antique qui, au seizième siècle, fut le signe de la décadence de Fart. Avant qu'elle eût atteint son plus haut développement, l'esprit de cette peinture était neu? et original ; il était tantôt entièrement chrétien, dirigé vers des idées toutes chrétiennes ; tantôt plus national et plus italien, et réunissant au même degré ces deux qualités dans ses productions les plus parfaites. C'est pourquoi la peinture a atteint dans ce siècle une plus haute perfection et a jeté un plus vif éclat que la poésie. En effet, quel poète de cette époque pourrait-on comparer à Raphaël? C'est en vain que nous cherchons ici un Tasse qui ait été en même temps un Dante. La poésie, au contraire, ne demeura pas aussi indépendante et aussi pure d'imitation. Depuis la renaissance de l'ancienne littérature, et depuis que beaucoup de poètes anciens, jusqu'alors peu connus, furent répandus plus généralement, on vit chez toutes les nations de l'Europe moderne , et surtout chez les Italiens, de malheureux essais d'imitation ; le vrai génie même ne demeura pas toujours à l'abri de cette influence pernicieuse. Le Tasse et Camoëns, les plus grands poètes épiques modernes, se seraient développés avec infiniment plus de . puissance , de liberté et de beauté, si la forme virgilienne d'un poème hérof-

que n'avait été devant leurs yeux, n'avait entravé leur génie poétique , et ne les avait souvent égarés. Mais l'ancienne littérature fut encore préjudiciable d'une autre manière à la poésie et même à la langue nouvelle : on recommença à écrire et à versifier si généralement en latin , que l'on finit par négliger la langue nationale. Après l'Italie, c'est l'Allemagne, ou la littérature a été cultivée avec plus d'ardeur que dans tout autre pays qui en a le plus souffert. Quelques poètes véritables et même très- remarquables se sont perdus sur cette fausse route pour la langue et pour la nation, parce que l'on ne reconnut que trop tard qu'il n'y apasde poésie capable d'exercer une influence vitale dans une langue morte. On couronna, sous l'empereur JYÏaximilien , des poètes latins; mais je ne sache point qu'aucun d'eux l'ait été pour avoir écrit en langue allemande, quoique l'empereur l'aimât beaucoup et s'en servît: on représenta même devant lui des comédies en latin. On attribue communément l'altération visible et la décadence de la langue allemande, comparées au yif éclat qu'elle avait jeté antérieurement, aux discordes et aux guerres civiles du seizième et du dix-septième siècles. Ces guerres civiles ont assurément accru le mal; mais comme cette altération de la langue, ou du moins de, la poésie, est

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antérieure à la réformation, et qu'elle se montre dans des écrivains qui l'avaient reçue telle qu'elle existait déjà de leur temps, je crois que la cause première de ce mal doit être attribuée à ce que le plus grand nombre des poètes et des écrivains de cette époque commencèrent à mépriser la langue nationale, et à écrire et à versifier en latin. Il dut en résulter un plus grand préjudice pour l'Allemagne, parce que tout dans ce pays était moins réglé, moins ordonné, moins un, qu'en Italie, où l'on possédait déjà pour la langue nationale, dans les grands écrivains et poètes florentins du quatorzième siècle, des mode* les que les nouveaux partisans exclusifs du latin ne purent point faire disparaître»

La faute n'en était point à la littérature an? cienne , mais à l'usage ou plutôt à l'abus qu'on en faisait, bien que quelquefois on s'en servît d'une manière convenable. Le développement immense que les sciences historiques prirent au quinzième siècle, et, à leur suite, toutes les au* très sciences; la connaissance que l'on acquit de tant de sources de vérité et de magnifiques morumens de l'art et de la civilisation, étaient déjà un inappréciable avantage. Mais l'on se trompe* rait si Ton pensait que ces richesses produisirent partout de bons fruits, et nulle part de YU

vraie ; si l'on pensait que les richesses intellectuelles acquises d'une manière si soudaine furent sur-le-champ bien employées, comme nous concevons actuellement qu'elles eussent dû l'être, et comme nous désirerions qu'elles l'eussent été. Je trouve que sous ce rapport, le génie des Européens modernes se ressemble beaucoup plus dans les divers siècles, qu'on ne l'admet communément. Je vois régner partout la même ardeur d'apprendre, qui, se livrant aux investigations de toute espèce avec une infatigable activité, emploie avec violence, l'on pourrait même dire avec fureur, tous les moyens qui s'offrent à elle pour étendre le cercle des connaissances humaines, s'égare complètement, veut appliquer à tout les idées nouvelles qu'elle vient d'acquérir, perd de vue pendant un certain temps d'autres objets qui ne sont pas moins essentiels; jusqu'à ceque, dans la commotion et dans la fermentation générale, on voie s'étepdre au loin les effets désastreux qu'ont toutes les révolutions, même celles de l'esprit et de la civilisation , et que l'on soit encore une fois témoins du naufrage de la plus grande partie de ce que l'on pouvait attendre de grand et de beau pour les arts et les sciences, pour la civilisation et pour la vie, des richesses intellectuelles nouvellement acquises. Au siècle des croi-

rades, lorsque la connaissance de l'Orient amena celle de la science des Arabes , lorsque la philosophie d'Aristote devint dominante, et que les diverses nations entrèrent plus fréquemment en contact; l'activité intellectuelle prit un élan inconcevable, un monde d'idées nouvelles entra dans la circulation. Mais il est généralement reconnu aujourd'hui que ce développement et cette révolution de l'esprit humain , qui se manifestèrent tout d'un coup au treizième siècle, ne furent point utilisés comme on eût pu le souhaiter. Il en résulta immédiatement et en général un esprit de secte qui, resserré dans l'étroite enceinte des écoles, ne parut que de la barbarie, et qui étendit bientôt aussi son influence désorganisatrice sur l'Eglise, les Etats et la vie. De tous les siècles de l'Europe qui aient été tout-à-coup comblés de richesses intellectuelles, et où l'esprit se soit développé soudain avec le plus de variété , le quinzième est peut-être le plus brillant; alors que, par l'usage systématique de la boussole et par des inventions et des efforts progressifs, on parvint enfin à découvrir le chemin de l'Inde et de l'Amérique, et que, pour la première foi^, la terre, asile de» l'homme, apparut à ses yeux étonnés dans toute sa grandeur et dans sa constitution : tandis que l'ancienne littérature resr

taurée montrait en même temps à l'esprit im nouveau monde intellectuel, et que Timprimërïe offrait un moyen de propager et de multiplier les connaissances; découverte qui , lorsqu'elle fut connue, dut produire l'effet d'un miracle. Mais la règle que j'ai posée, l'observation que j'ai déjà faite sur l'usage que l'on fit en grande partie des richesses que l'on venait d'acquérir si habi^ lement, me paraît également recevoir ici son application. Ainsi que je l'ai déjà indiqué, et comme je le développerai encore plus loin, la troisième révolution générale dans les sciences et dans l'esprit de l'Europe moderne, est plus rapprochée de notre époque. Les progrès immenses que les mathématiques et -les sciences naturelles ont faits dans le dix-septième siècle, et qui ne firent que s'accroître encore davantage dans le dix-huitième, ont développé d'une manière si incroyable toutes les connaissances mécaniques et les talçns techniques, que presque toute l'organisation de la vie humaine en a été entièrement changée. Qui pourrait prétendre que ces connaissances ne sont point par elles-mêmes magnifiques et admirables ? Qui pourrait nier que rien ne soit plus sublime que cette domination de l'homme sur le monde physique et moral , qui répond k sa grandeur et h sa destination primi-

tives ? Mais cette domination* sur le monde physique et moral était- elle accompagnée de la domination sur soi-même? La philosophie toute physique et mathématique, qui provint de cette direction de l'esprit humain , et s'étendit même à des sujets moraux, était-elle la plus juste et la plus convenable ? Les suites que cette manière de penser, ainsi que la philosophie qui en résulta, eurent pour la religion et les mœurs, les États et la vie, ont été déjà si clairement exposées et développées, qu'on les considère généralement aujourd'hui comme ayant amené les plus grands maux, et que les opinions seront bientôt entièrement d'accord sur ce point. '

Je reviens au quinzième siècle, à l'occasion duquel j'ai parlé en dernier lieu du danger dont la prédilection exclusive pour la littérature et pour la langue anciennes menaçait dès lors le perfectionnement ultérieur de la langue vivante et de la poésie dont elle était l'organe. Nous devons d'autant moins nous étonner de trouver ici quelques aberrations et quelques hésitations, que l'histoire de la civilisation moderne ne nous présente en général qu'une lutte continuelle entre l'ancien et le nouveau , entre ce qui est indispensable pour la culture intellectuelle, pour les connaissances et pour la forme ; et ce qui est

nouveau, original, patriotique, devant être et rester le véritable esprit de vie de toute poésie et de toute littérature vivante, agissante et na-> tionale. .

Il est possible que quelques-uns des auteurs qui , au quinzième siècle et en Italie , ont écrit en latin, aient eu sérieusement l'intention de faire disparaître entièrement la langue vulgaire, et de faire de l'ancienne langue romaine une langue vivante et généralement dominante. On ne se borna point à introduire de nouveau la mythologie et la langue des anciens 2 et à en faire souvent une application inconvenante à des sujet? modernes et chrétiens ; mais il est remarquable que plusieurs écrivains ne trouvèrent plus assez élégant de parler de Dieu en une seule personne i et s'exprimèrent à cet égard comme les anciens i qui disaient : Les dieux. Les mœurs et les usages sociaux des anciens furent aussi imités, ou, pour mieux dire, singés en Italie avec une ardeur insensée. Il se peut que quelques personnes aient formé le désir ou aient eu la pensée d'introduire de nouveau, non-seulement la constitution politique, mais encore la religion des anciens. Cependant on pourrait passer sous silence de pareilles aberrations, qu'il était impossible de mettre à exécution ; mais la manière de penser des an-

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cïens. Romains, qui se réveilla aussi avec la littérature ancienne , dans un grand écrivain de ce siècle , dans Machiavel , me paraît avoir exercé une influence incomparablement plus grande et plus sérieuse. Il est unique pour le style et pour Fart d'écrire l'histoire, non -seulement parmi les Italiens, mais en général # parmi les modernes; il est égal aux premiers écrivains de l'antiquité. Plein d'énergie simple , et visant droit au but, comme César, il est en même temps profond et riche en pensées, comme Tacite; mais plus clair et plus aisé à comprendre que ce dernier. Aucun auteur ne lui servit de modèle, mais; comme il était pénétré de l'eSprit de l'antiquité, l'art d'écrire avec force, avec vivacité et convenance, comme les anciens, sans prétention et sans imitation servile* est devenu pour lui une seconde nature : L'art qui brille dans sa manière d'exposer ses idées n'est qu'un effet involontaire de son talent : c'est la pensée qui est son but principal. Mais comment justifier ou seulement expliquer sa manière de penser, et ses principes sur l'art de gouverner les Etats, qui ne sont devenus que trop dominans, et comment les juger? On cherche à le justifier d'avoir tracé l'idéal d'un atroce tyran et de l'avoir présenté comme exemple et comme règle de conduite aux souverains

et aux princes, en disant que son intention a été au contraire de donner à son siècle et à sa nation le tableau fidèle de la corruption politique à laquelle elle était livrée. Quoiqu'il soit mainte* nant certain que Machiavel pensait en vrai républicain et que c'était un patriote ardent, cette explication n'est cependant pas admissible. Nous croyons donc qu'il est beaucoup plus juste de la chercher dans son patriotisme, en y joignant même ses autres vues et ses autres principes poli tiques. Il semble qu'il ait voulu indiquer silencieusement aux premiers de sa nation que , pour délivrer l'Italie, il fallait employer les moyens désespérés et immoraux, avec lesquels d'autres l'avaient anéantie et subjuguée, combattre l'ennemi avec ses propres armes , et que tout devenait permis lorsqu'il s'agissait de sauver la patrie. Si l'on veut savoir quelle était sa manière de penser à l'égard des étrangers, il suffit de lire la comparaison rapide et remarquable qu'il a faite des Français et des Allemands. IL démontre avec une ad* mirable sagacité que les Allemands ne sont point aussi puissans qu'on veut bien le croire, et qu'au contraire, la puissance des rois de France est excessivement redoutable et dans un état d'accroissement continuel. Mais, quelque riche de pensées et quelque juste que puisse paraître et parallèle

rapide où Machiavel a caractérisé les deux nations, il n'est rien moins que flatteur. Il reproche à Tune d'elles de manquer de bonne foi à tous égards, et il paraît considérer ce défaut comme inné chez elle; à l'autre, au contraire, son amour affecté de la liberté, son manque d'union et ses discordes intérieures, qui ont déjà fait tomber son empire en dissolution, et qui anéantiront un jour totalement sa puissance et sa force.

Telle était sa manière de penser à l'égard des autres nations ; et l'on ne peut lui en iaire un reproche absolu, si l'on considère quel était à cette époque le sort de l'Italie , sa patrie. Mais on ne saurait en aucune façon approuver son principe, suivant lequel on devait combattre les ennemis les plus dangereux de l'Italie, c'est-à-dire ceux qui se trouvaient dans son sein, avec leurs propres armes, avec l'immoralité de leurs moyens; car ce n'étaient point les cruautés de ces petits tyrans qui avaient plongé l'Italie dans le malheur, mais plutôt les principes et les systèmes généralement répandus, qui rendaient possibles et produisaient de semblables actions.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans Machiavel, ce n'est point son principe tant et si souvent combattu, que la fin justifie les moyens; mais d'avoir exposé aux yeux de l'Europe moderne et ii. 3

chrétienne une politique tendant à faire douter de l'existence du christianisme, ou d'une divinité et d'une justice divine quelconques. Et cependant jusqu'alors le christianisme avait été considéré comme le lien de toutes les nations, comme la base fondamentale des Etats; et l'Europe, comme une seule famille dans cette unipn spirituelle! On croyait que les rois étaient dignes et en droit de dominer sur le reste des hommes, dans la même proportion qu'ils servaient Dieu; et que dans ce sens, eux et leur puissance étaient établis par Dieu. Tous les Etats, toutes les lois et tous les droits, reposaient en outre sur l'immuable base de l'Eglise. Or, Machiavel ne tient aucun compte de tout ceci, de cette organisation toute chrétienne des Etats et de la vie sociale. Nonseulement il écrit, mais il pense comme un ancien , et dans le sens le plus décisif et le plus strict du mot. De même que la puissance de l'ancienne Rome n'était, à proprement parler, fondée que sur la ruse et la violence, sans que la justice y fût considérée autrement que comme une qualité assez inutile, comme un ornement extérieur ou un simple accessoire; de même aussi la force et la prudence sont les seuls leviers de la politique de Machiavel. Il n'est nullement question de justice dans ses ouvrages; et il ne faut point s'en

étonner, car il considère les peuples et les Etats, uniquement d'après les idées de force et de prudence, et sans tenir compte, en aucune façon, de la Divinité. Comme il ne saurait y avoir de véritable honneur saris vertu , il ne saurait de même y avoft' parmi les hommes de justice sans Dieu; car, sans Dieu, la justice ne serait qu'une forme extérieure et le voile hypocrite de la perversité intérieure, de cette puissance et de cette ruse qu { i se permettent tout et demandent tout. Avec 1$ croyance en Dieu, tombent aussi toute autre foi et toute autre croyance en quelque chose d'invisible. Or, ce qui est visible n'est fondé que sur ce qui est invisible; et de même que l'âme est le soutien du corps, de même aussi la croyance en Dieu et la pensée de Dieu soutiennent l'homme, les nations et les Etsrts. Que si cette âme, cet esprit de vie intérieur, estime fois ôté au tout qu'il anime, celui-ci tombe et se dissout ; ou si les parties organiques du corps, si les Etats particuliers et les nations conservent encore une force vitale, ce n'est plus cependant alors qu'une vie séparée, arrachée de son véritable système, éloignée de son but et se détruisant elle-même intérieurement et extérieurement. Si les peuples et les Etats ne sont plus liés entre eux par la croyance en Dieu

et par l'organisation de la justice, on voit inévi*

tablement selever de l'abîme l'anarchie et le despotisme, ces monstres des ténèbres qui viennent occuper la place de la justice qui a été abandonnée.

La corruption politique elle-même, dont la marche des temps et le développement dç^ forces nous ont fait voir des exemples toujours plus fréquens et plus terribles, malgré la résistance soutenue que lui opposèrent plusieurs souverains justes et vraiment chrétiens, ne peut sans doute être attribuée à un seul individu; elle a des sources beaucoup plus profondes. Cependant , quiconque réduit en principes déterminés et présente sous une forme claire et d'une application facile, une puissance du mal déjà existante , rend ses effets systématiques infiniment plus dangereux et plus étendus. Sous ce rapport, on ne saurait nier que la politique de Machiavel n'ait exercé sur les siècles qui suivirent une influence excessivement préjudiciable et corruptrice.

Les deux grandes découvertes du quinzième siècle, l'imprimerie et l'aiguille magnétique, furent accompagnées de quelques autres inventions qui exercèrent aussi une grande influence, par exemple l'usage du papier et de la poudre à canon. Considérés comme découverte, le papier et la poudre remontent à une époque bien

antérieure; mais ce ne fut que dans ce siècle que l'usage que l'on en fit généralement leur donna une influence et des effets remarquables. Toutes ces découvertes prises ensemble ont donné à la société humaine une forme entièrement différente. De même que4es peuples de l'antiquité qui connaissaient l'usage du fer, et en même tçmps aussi pour la plupart celui de l'écriture et de la monnaie métallique, sont séparés par un intervalle immense des sauvages qui ne connaissaient point ces instrumens de commerce entre les hommes et même entre les divers peuples et les différens pays, unissant les temps anciens à ceux qui les suivirent, par lesquels tout entre en contact, devient dépendant, et avec lesquels commence un développement commun de l'homme; de même les temps modernes où l'on a découvert l'imprimerie et l'aiguille aimantée sont, si Ton peut s'exprimer ainsi , séparés par un aussi grand intervalle des temps anciens, sous le rapport de ces inventions.

Mais ces découvertes mêmes démontrent que l'usage qu'en font les hommes est beaucoup plus important que les découvertes en elles-mêmes. La boussole était déjà connue depuis long-temps par d'autres peuples, qui cependant n'ont pas fait le tour de la terre par mer, ni découvert le Nou-

veau-Monde. L'imprimerie et le papier sont depuis long-temps en usage à la Chine pour multiplier les gazettes, les affiches et les cartes de visités, sans que pour cela le génie des Chinois ait jamais pris un élan particulier.

A l'époque même où l'on commença à s'en servir généralement, la poudre à canon fut considérée comme une invention nuisible et fatale. Non-seulement des poètes, tels que l'A rioste, s'en plaignaient comme dune découverte malheureuse qui devait faire disparaître tout courage personnel, et qui porterait un coup mortel aux vertus chevaleresques; mais des hommes d'État et des guerriers pensaient de même et faisaient entendre les mêmes plaintes. Cependant, sous ce rapport, ces plaintes et ces inquiétudes étaient bien mal fondées; la véritable valeur, comme la véritable vertu, sait se montrer partout. Avec des mœurs et un système de stratégie tout différens, les temps modernes ont offert des exemples d'héroïsme qui méritent assurément d'être mis en parallèle avec les actions héroïques de l'antiquité et des temps chevaleresques; mais en somme, une découverte par laquelle les effets désastreux de la guerre n'ont pas moins gagné en étendue qu'en rapidité d'action et sont devenus incomparablement plus systématiques, ne peut être

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mise au nombre des plus heureuses. Je n'en citerai qu'un seul effet désastreux que je tirerai du siècle oiH'on en fit usage pour la première fois : sans la poudré à canon , la conquête que les Européens firent de l'Amérique après l'avoir découverte , n'eût pu être aussi destructive et aussi dévastatrice.

H semblerait qii'à ces merveilleux inst rumens, à l'aide desquels les Européens découvrirent le Nouveau-Monde, un démon, ennemi de l'humanité, ait ajouté le moyen de destruction le plus terrible et le plus rapide,

C'est encore une question que de savoir si l'usage du papier a réellement favorisé les effets de l'imprimerie pour la propagation des connaissances et des lumières, ou s'il n'a pas eu plutôt des résultats pernicieux. Par ce moyen de propagation trop facile, l'imprimerie, qui par elle-même est une des plus grandes et des plus heureuses inventions, présenta souvent dans des temps d'anarchie et de révolution quelque analogie dans ses résultats avec ceux de la poudre à canon , par la propagation rapide et générale de brochures séditieuses et incendiaires. Peut-être, avec une matière plus rare et plus précieuse , l'imprimerie serait-elle restée plus fidèle à sa destination première, qui est de conserver et de répandre les

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véritables monumens de l'histoire, de Fart et des sciences; tandis qu'on a négligé davantage les monumens importans de la civilisation , et que la facilité de se procurer la matière première a engendré un déluge d'écrits fugitifs qui ont altéré la langue, un océan de pensées superficielles et de communications écrites, dans lesquelles le génie des siècles, flottant çà et là, ne court que trop souvent le danger de perdre la boussole de la vérité.

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