CHAPITRE X
Quelques mots sur la littérature des peuples du nord et de Test de l'Europe. — Scolastique et mysticisme des Allemands au moyen âge.
Jusqu'à présent j'ai principalement envisagé dans l'histoire de la culture intellectuelle des Européens modernes, les nations méridionales et occidentales , les Allemands et les peuples parlant entièrement ou en partie la langue romane , comme les Italiens, les Français, les Espagnols et les Anglais. Aussi bien il est incontestable que la littérature de ces peuples est la plus remarquable et la plus importante, tant par elle-même que par son influence si étendue. Il conviendrait cependant à l'idée que je me suis formée et au plan que je me suis tracé d'une histoire de la littérature vraiment générale et conçue dans un esprit national, de faire entrer aussi dans mon tableau les grands peuples du Nord et de l'Ouest. Toute nation célèbre et indépendante a, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, le droit de posséder une littérature qui lui soit propre ; et
il n'est point de barbarie égale à celle qui veut anéantir la langue d'un peuple ou d'un pays, et l'exclure de toute haute culture intellectuelle. Ce n'est d'ailleurs très-souvent que par préjugé qu'on regarde des langues négligées ou inconnues comme n'étant pas susceptibles d'un haut perfectionnement. A la vérité il existe des langues rebelles jusqu'à un certain point à la poésie, ou qui lui sont moins favorables; mais dans presque toutes les langues la prose est susceptible de prendre une forme régulière, qui suffise et convienne aux besoins les plus essentiels de la vie et à l'usage des sciences. Encore que la littérature d'une nation n'exei*ce qùè peu d ? infltieflcë sur les autres nations, cependant l'histoire du développement de son esprit, considérée sous le rapport de la prospérité nationale et des destinées d'un peuple, offre déjà par elle-même un spectacle aussi attrayant qu'instructif. Cependant, sous ce rapport, je pourrai plutôt indiquer ce que je voudrais expliquer plus au long, qu'exéôuter entièrement mon intention de faire une histoire complète de la littérature européenne. En effet, je n'ai vu que trop souvent la confirmation de cette vérité, que dans l'histoire de la littérature on peut moins qu'en toute autre matière se fier au témoignage et au rapport d'autrui, si une
connaissance suffisante de la langue n'a pas mis en état d'apprécier et de juger par soi-mêpae. Je serai donc forcé de me borner à quelques, considérations générales, et d'embrasser d'un seul coup ( d'œil les autres nations et l'Europe entière , à l'époque d'une littérature nouvelle et de la restauration des sciences et des connaissances de l'antiquité. Le seizième siècle, qui forme pour toute l'Europe comme un mur de séparation entre le moyen âge et les temps modernes, est le lieu le plus convenable pour ce coup d'œil général. En ce qui concerne la langue et l'influence qu'elle peut exercer sur d'autres peuples, les langues romanes eurent \m avantage et une préposé-, rance décisifs. Elles ont; unç si grande analogie , les unes avec les autres et avec le latin, d'où elles dérivent, et qui à cette époque était la langue généralement parlée dans l'Occident chré|àen,que, toute proportion gardée, il est beaucoup plus facile de les étudier que toute autre langue mère. Aussi étaient-elles beaucoup plus répandues que la langue allemande et que les autres langues orientales et septentrionales de l'Europe, avant, même que leur propagation fût secondée par les besoins du commerce et par des causes politiques. Il e$t à remarquer cependant que l'Espagne, séparée du reste de l'Europe par sa posi-
tion géographique, son développement politique, sa constitution particulière et ses mœurs, ne le fut pas moins par sa civilisation et sa langue , et n'acquit que peu d'influence sur le continent.
On a reconnu néanmoins, dans des temps plus récens e't avec justice, que cette civilisation et cette langue de l'Espagne , étrangères au reste de l'Europe, étaient parvenues à un haut degré de perfection. 11 n'est resté qu'une seule trace de l'ancien préjugé, c'est que l'on restreint trop souvent ces avantages à la poésie; tandis que l'un des avantages qui appartiennent le plus exclusivement à la langue espagnole , consiste précisément en ce que, dans cette langue, la prose aussi fut formée bien plus tôt et d'une manière bien plus parfaite que dans toute autre langue romane.
Le dialecte portugais acquit, il est vrai , de trèsbonne heure et même dans la prose , beaucoup de douceur et de flexibilité ; mais ensuite il resta bien en arrière de la haute perfection et de la richesse de la langue espagnole. La prose italienne, à Fexception de Machiavel, n'a jamais^reçu des perfectionnemens très -heureux et très -convenables pour l'usage pratique et politique. Les essais tentés antérieurement en prose par les autres langues furent pour la plupart informes : ce n'est qu'au dix-septième siècle , et par conséquent
beaucoup plus tard, que le français et l'anglais se sont formés pour l'usage pratique et pour Féloquence politique; avantage qui resta uniquement concentré dans la capitale et dans les classes élevées de la société*, ce qui n'avait pas eu lieu en Espagne. Là on appliqua de bonne heure et avec beaucoup* de succès la langue nationale à la législation et aux affaires les plus importantes de la vie. Peut-être cette séparation de l'Espagne du reste de l'Europe a-t-elle contribué au développement précoce de sa langue, qui est très-riche en bons ouvrages historiques, et dans laquelle s'est conservée jusqu'à nos jours une éloquence mâle, pleine de feu , claire et vive , et accompagnée de plaisanterie et d'ironie toutes les fois que l'occasion le comporte. Ce n'est que dans la philosophie que l'Espagne peut citer moins de noms célèbres que l'Italie, l'Allemagne ou tout autre pays. A proprement parler, elle ne possède même dans cette partie aucun grand écrivain.
La langue allemande forme une langue à part.
11 était beaucoup plus difficile de l'étudier qu'aucune des langues romanes, c'est pourquoi elle n'a pu se répandre autant que ces dernières ; et ce défaut de connaissance de la langue allemande dans lesautres nations, a souvent aussi fait méconnaître la civilisation et la littérature allemande. Je crois
cependant pouvoir pleinement justifier, sous le rapport historique, la place que j'ai assignée à la nation allemande dans cette histoire de la littérature. Quoique la langue allemande soit moins répandue, quiconque veut étudier à Fond Fhistoire et la langue des nations méridionales et occidentales, est obligé de remonter à la source de Fallemand; parce qu'en adoptant la constitution et la manière de vivre des Germains, les autres nations ont aussi adopté une grande partie de l'esprit germanique. Il est impossible d'acquérir une connaissance approfondie du moyen âge et de nos histoires, si l'on ne connaît point préalablement la langue et la civilisation allemandes; car, de même qu'aux dix-septième et dix-huitième siècles, la France et l'Angleterre dominèrent , nonseulement eh politique, mais encore en littérature; de même l'Allemagne et l'Italie, pendant tout le moyen âge, marchèrent à la tête des autres nations dans la carrière de la civilisation. L'imprimerie, cette découverte du quinzième siècle, la plus grande et la plus fertile en résultais pour là littérature, est due â l'Allemagne. C'est de l'Allemagne que sont parties , au seizième siècle, les premières secousses de ces ébranlemens qui ont donné un aspect nouveau à l'Europe, sôus le rapport même de la civilisation. Que
si la langue allemande offre rtioins de ressources et est en général moins bien développée* que le français et l'anglais, dans ce qui a rapport à la vie, aux affaires et à l'éloquence, par contre, elle est, comme la langue italienne, à laquelle on peut adresser le même reproche, très-favorable à la poésie; peut-être même est-elle, après la langue grecque, celle qui offre le plus de ressources aux sciences. Dans l'architecture et dans la sculpture, auxquelles la plupart des .autres nations les plus civilisée de cotte époqfre n'ont pris qu'une part à peine remarquable, les Allemands ont le droit de revendiquer la seconde place après les Italiens. Dans la littérature moderne, qui ne se développa dans le? divers pays àe l'Europe qu'après les grande? couunotions du seizième et de la première moitié çUi dix-septième siècle, la langue et la culture intellectuelle de l'Allemagne furent le» dernières à prendre leur nouvel essor. Il ne faut pçim: cependant considérer cette lenteur comme un désavantage. Il semblerait que la littérature de$ temps plus avancés dut être aussi plus riche et p}u$ énergique, du moins sous le rapport de la science, de l'histoire et de la philosopie. On ne saurait refuser de la richesse à la littérature allemande de la dernière moitié du dix-huitième siècle, à cette époque de l'histoire de l'esprit hu-
main où Ton observe chez beaucoup d'autres nations un état de torpeur, une tendance à rétrograder, et même une extinction totale dans la littérature et dans la civilisation. Quelque nombreux que soient ses défauts de détail, si Ton en envisage l'ensemble, on reconnaîtra que le temps n'est pas éloigné où la connaissance de la langue et de la littérature allemande paraîtra indispensable aux autres peuples pour toute culture scientifique , et se répandra de plus en plus.
Parmi les nations les plus septentrionales et les plus orientales, ce sont celles de la Scandinavie qui ont pris la part la plus immédiate et la plus directe à la poésie et à la culture intellectuelle du reste de l'Occident. Nous avons déjà parlé plus haut de l'influence qu'elles ont exercée sur l'Europe et sur sa poésie, comme Normands nomades. Elles prirent part aux croisades, et par conséquent aussi à tout ce que les croisades amenèrent et produisirent de nouveau pour l'esprit et pour l'imagination. Des explorateurs islandais, marins habiles, parcoururent toute l'Europe en recueillant partout des connaissances et même de la poésie. Ils avaient déjà conservé dans leur Edda, et dans toute sa fidélité , la source la plus ancienne de la poésie des peuples germaniques et de tout le moyen âge. Alors ils ap-
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portèrent de l'Europe méridionale dans leui* patrie les poèmes chevaleresques chrétiens, Dans plusieurs de ces poèmes chevaleresques, et surtout dans lés livre^iéroïques allemands, l'analogie avec leurs traditions septentrionales était sensi* Ue; ils y retrouvèrent même certaines forme»
particulières au Nord, qu'ils traitèrent avec une prédilection particulière et avec un rare bonheur» Aussi faut-il .voir dans cette direction de l'esprit, de ces peuples rapproché des poèmes héroïques gothiques et allemands du même genre, comme une école septentrionale pour la poésie de l'Occident* qui diffère encore, sous beaucoup de rapports, de l'esprit romantique et de l'imagination méridionale chez les peuples latins. Ils recueillirent avec un sentiment encore plus profond ce qui) dans ces poèmes, était d origine païenne et septentrionale, les formes particulières et en général le merveilleux dérivant de l'ancienne théogonie, comme se rapprochant davantage de l'Edda qui en est la source. Ca mer* veilieux, qui dans la poésie des peuples méridionaux n'est presque qu'un jeu froid et fantasque de l'imagination , qu'un vain ornement, a dans la poésie du Nord un sens grave, vrai et important : sous ce rapport, la manière dont les peuples du Nord ont traité le sujet des Nie-
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belungen l'emporte, même dans les détails, sur le poème héroïque allemand. L'Islande et la Scan* dinavie en général possédaient donc au moyen âge une poésie chevaleresque A laquelle elles avaient donné une forme particulière; poésie à laquelle on substitua, comme ^kez d'autres nations, d'abord des livres chevaleresques en prose ; et qui ensuite se divisa en un nombre infini de chansons populaires. C'est ce qui arriva en Danemarck, de même qu'en Angleterre et en Allemagne; surtout à l'époque où les dissensions sur le dogme et le changement complet qui en résulta dans la constitution de l'Église et de la société, occdsionèreot une longue interruption dans la tradition des anciens souvenirs nationaux ; de sorte qu'il n'en resta bientôt plus parmi le peuple qu'un écho qui alla toujours en s'affai* blissant; et que, déformés de mille manières, ils devinréntpresque incompréhensibles. Néanmoins des chansons populaires, comme l'Angleterre, l'Allemagne, le Danemarck et l'Ecosse en possèdent un si grand nombre de remarquables, sont dignes de l'attention la plus minutieuse et d'être conservées avec le plus grand soin, alors même qu'elles ne donneraient quYine faible et vague idée de la poésie des temps antérieurs. L'ancienne littérature du Nord était commune à tous les peu-
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pies Scandinaves. Une forte interruption paraît , avoir eu lieu à la suite de la réformât ion. Les écrivains danois- et suédois considèrent la grande influence que le haut allemand obtint dans leur littérature, fers de l'introduction du protestantisme $ c^rnme ayafrt n£i au développement de la . langue nationale. La litfeérefure suédoise des temps plus rapprochés'de nous est citée sous plusieurs rapports , n^êrne par des critiques nationaux , comipe un exemple qui prouve combien une nation, douée d ailleurs de la sensibilité la plus vive et du caractère le plus énergique, a peu de chances pour parvenir à une littérature indépendante, riche et .vraiment nationale, lorsqu'elle fend constamment un hommage exclusif à une langue étrangère et à des modèles étrangers. La littérature danoise, au contraire, s'est développée avec beaucoup de richesse et d'originalité dans des temps plus récens y à peu près à la même époqtie que la littérature allemande; et malgré le caractère d'indépendance qui lui est propre, elle se rapproche plus des littératures allemande et anglaise que de la littérature française , tant sous le rapport de son génie particulier, que du genre qu'elle a adopté. De même qu'on peut appeler notre langue là sœur de toutes les autres langues du îford , on peut aussi dire de la poésie allemande qu'elle se rat-
tache intiriïement et est commune aux littératures danoise et anglaise* Ce caractère de ressemblance cesse, dans les temps modernes, d'exister pour la philosophie allemande; et cependant ce ne sera qu'en se rattachant à cëîle-ci £t en suivant ses progrès, que les peuple tforigme a^emande pourront acquérir et cpnstrver la gloire qui leur est réservée dans les science^ philosophiques.
On pourrait f sous tua rapport, comparer l'état de l'ancienne Scandinavie avant la réformation à celui de l'Espagne. En effet , ces deux pays arrivèrent à un haut degré de perfection politique et intellectuelle, bien qu'ils fussent entièrement séparés du reste de l'Europe et formassent un tout renfermé en lui -même. Il est vrai que* comme les Espagnols, les peuples septentrionaux prirent part à l'esprit chevaleresque commun au moyen âge, qui d'ailleurs neJeur avait jamais été étranger; et que, par leurs voyages, ils s'enrichirent de la connaissance de l'Europe méridionale. Cepen-^ dant il ne s'établit, ni pour eux ni pour les Espagnols , un commerce avec d'autres nations, aussi intime et aussi varié que celui qui s'établit entre l'Angleterre et la France depuis le onzième jusqu'au quinzième siècle, ou entre l'Italie et l'Allemagne, depuis le neuvième jusqu'au seizième siècle. Aussi bien , la culture intellectuelle de la
Scandinavie était tout-à-fait originale et principakment dirigée vers la poésie, l'histoire et les autres connaissances, mais peu vers la philosophie ; ou du moins , dans les temps antérieurs, les Scandinaves n'ont -ils, tomme les Espagnols, aucun nom célèbre à citer dans cette partie des sciences humaines. Il est remarquable que les quatre pays situés au> milieu de l'Europe, c'est-à-dire l'Italie et l'Allemagne, la France et rAngleterre>de même qu'ils occupent depuis long-temps une place principale dans l'histoire politique de l'Europe moderne, se distinguent aussi dans l'histoire de la littérature, parce qu'ils ont pris, depuis le réveil de l'esprit européen sous Charlemagne jusqu'aux temps les plus récens, la part la plus active au développement de la philpsophie, à ses progrès, à sa décadence, à sou extension et à ses erreurs ; et parce qu'à quelques exceptions près, tous les noms grands et célèbres dans l'histoire de la philosophie moderne leur appartiennent. J'essaierai plus tard de caractériser les différences nationales de la philosophie de ces peuples , sa tendance bien déterminée , et qu'il est facile de reconnaître même dans les siècles les plus opposés.
Parmi les notions slaves, là Russie possédait, dès les premiers temps du moyen âge , ses historiens nationaux dans la langue du pays., avantage
inappréciable et preuve certaine d 9 un comnfencement de civilisation nationale. Le commerce florissant de la Russie, ses antiques relations avec Constantinople , et d'autres circonstances historiques , donnent lieu de croire qu'avant les dévastations exercées par les Mogols, cette civilisation était plus générale et plus répandue dans la Russie. C'est précisément parce que la Russie appartenait à l'Eglise grecque, qu'elle demeura séparée du reste de l'Occident pendant le moyen âge et .jusqu'aux temps modernes, tant sous lé rapport politique, que sous le rapport intellectuel. Parmi les nations slaves qui appartenaient entièrement à l'Occident, la Bohème eut sous Gharles IV une littérature complète et trèsriche, qu'il fierait même fort important pour l'histoire, de faire connaître d'une manière plus exacte. Il paraît toutefois, d'après ce qui en est connu, qu'elle fut plus riche dans les sciences et dans l'histoire que dans la poésie. J'ignore si la langue polonaise , dont on a beaucoup vanté dans ces derniers temps l'aptitude pour la poésie, n'a pas été antérieurement et dans le moyen âge très-riche en poètes véritables, ainsi qu'on pourrait facilement le présumer, d'après le caractère de la nation polonaise. S'il n'en a pas été ainsi, files nations et la langue slaves n'ont pas eu dans
te moyen âge une poésie aussi riche et aussi originale que les peuples parlant les langues romanes ou germaniques, peut-être serait-il possible d'en donner une explication générale, en remarquant qu'elles ne prirent aucune part, ou du moins qu'une part très-faible aux croisades; D'ailleurs , si l'esprit de la chevalerie ne leur était pas, originairement étranger et inconnu, du moins était-il chez eux moins général, moins dominant et moins répandu que dans le reste de l'Occident. Peo&étre aussi la théogonie particulière aux Slaves, avant qu'ils adoptassent le christianisme, était-elle moins riche que celle des Germains, ou fut-elle, lors de. l'introduction du christianisme, plus généralement, plus rigoureusement et plus soudainement abolie? Les langues slaves, bien qu'elles aient upe origine commune avec les plus belles langues anciennes et modernes, ne paraissent cependant que peu propres ou n'avoir pas été appropriées à la poésie..
Il est certain que, même dans des temps fort anciens, les Hongrois ont eu une poésie héroïque originale dans leur langue primitive. L'invasion du pays et sa conquête par les Sept-Chefs en furent probablement le premier sujet. On voit,par les chroniqueurs qui assurent avoir sous les yeux une foule de chants contenant de pareilles idées,
que ces traditions des temps du paganisme ne se perdirent pas entièrement, même après l'introduction du christianisme. Un savant hongrtrs , Revaj, a même découvert et arraché à l'oubli un de ces chants qui a pour sujet l'arrivée des Magyares en Hongrie. Il est très-vraisemblable que la chronique du secrétaire du roi Bêla , qui joue un rôle si important dans l'histoire de Hongrie et même dans le droit public hongrois, ne se compose en très-grande partie que de semblables chants héroïques historiques, que ce chroniqueur n'a fait que mettre en prose, et auxquels il a bien pu ajouter toutes sortes d'opinions et de prétendus éclaircissemens de son invention. Il ne mérite donc aucunement le ton d'aigreur avec lequel les historiens critiques ont coutume de combattre son témoignage; on devrait, au contraire, reconnaître dans ce livre, tout tronqué qu'il est, un monument de l'ancienne tradition héroïque et de l'ancienne poésie des Magyares, et l'estimer comme tel, plutôt que de vouloir en tirer des conséquences politiques ou y rattacher des discussions tout-à-fait étrangères à un pareil recueil de traditions. Attila fut un autre sujet pour les poètes hongrois, qui le considéraient comme up héros et comme un roi de leur najûon. On trouve dans ces chroniques la preuve
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qu'Attila et les héros goths, que les poésies allemandes lui associent dans le chant des Niebelungen et dans le Livre dçs Héros, ont, aussi è%è célébrés en langue hongroise; et qu'il existait encore des chants de ce genre, même dans des temps assez rapprochés. Il est vraisemblable que toute cette poésie ancienne périt sous Mathias Corvin^qui voulut faire tout d'un coup de ses Hongrois des Latins et des Italiens; d'où il résulta naturellement que la langue nationale fut négligée, et que les anciennes traditions ainsi que les anciens chants tombèrent dans l'oubli. La Hongrie éprouva donc au quinzième siècle le port qui nous était, réservé à nous autres Allemands au dix-huitième, si un grand roi qui, comme Mathias, ne connaissait et n'estimait que la culture intellectuelle des étrangers, avait dominé sur toute l'Allemagne d'une manière aussi illimitée que Corvin en Hongrie. Ce que cette culture étrangère épargna de l'ancienne tradition, &insi que des monumens de la langue et de la poésie, périt probablement tout-à-fait dans lés dévastations des Turcs. Le goût pour le poème héroïque historique s'est cependant conservé chez les Hongrois, même dans les temps postérieurs, et a produit dans les seizième et dixseptième siècles des poètes et des ouvrages célè-
hres dans le genre épique; jusqu'à ce qu'enfin de nos jours, Kisfaloudi, poète plein de sensibilité, appliquât aux anciennes traditions nationales les chants que jusqu'alors il avait exclusivement consacrés à l'amour.
Je terminerai ces observations sur la littérature et les langues des divers peuples de l'Europe, sur celles même qui sont le moins généralement connues , par une réflexion générale que j'ai déjà eu occasion de faire. Je crois que toute nation indépendante et célèbre a, si j'ose m'exprimer ainsi , le droit d'avoir une littérature qui lui appartienne en propre, c'est-à-dire une langue à elle; sans quoi la culture intellectuelle ne peut jamais devenir originale, généralement agissante et nationale , et doit au contraire toujours conserver quelque chose de barbare. Assurément ce serait folie que de ne montrer son amour pour la langue de sa patrie qu'en n'apprenant point les langues étrangères , ou en méconnaissant leurs avantages. Outre les langues anciennes, il en est parmi les modernes plusieurs de plus ou moins indispensables pour la culture intellectuelle générale, suivant le but particulier que chacun se propose d'atteindre. D'un autre côté, des relations extérieures imposent l'obligation de les apprendre et de s'en servir. L'emploi d'une languç étrangère
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dans la législation et dans les affaires juridiques est toujours très-oppressif, on peut même dire souverainement injuste. L'emploi d'une langue étrangère dans les affaires politiques et dans ce qui s'y rattache, ainsi que dans les relations de la vie sociale, doit nécessairement exercer une influence préjudiciable sur la langue nationale ; mais lorsqu'un rapport de ce genre existe une fois, le mal est inévitable , du moins pour les individus. Il appartient alors aux hommes instruits, éclairés, et aux hautes classes en général, d'aviser aux moyens de faire disparaître cet inconvénient, et de rendre universelle i par son influence, la voie droite entre les deux extrêmes ; de satisfaire aux exigences de la nécessité, sans cependant oublier ses devoirs envers la patrie. Je considère, en effet, comme un véritable devoir auquel il faut se soumettre, le soin de la langue de son pays, surtout dans les hautes classes de la société. Tout homme instruit devrait continuellement s'efforcer de parler sa langue avec pureté et correction, et même, autant qu'il lui serait possible, d'une manière parfaite et brillante. 11 devrait tâcher d'acquérir une connaissance générale , mais qui ne fut cependant pas trop superficielle, de la langue et de la littérature de son pays ainsi que de son histoire; devoir qui au fond est d'autant plus facile
k remplir, que Ton a davantage exercé son esprit et cultivé son talent d'expression par l'étude des langues étrangères ; mais on devrait restreindre, autant que possible , l'usage des langues étrangères indispensables dans la vie. Le devoir de cultiver la langue nationale devrait surtout être sacré aux yeux des classes élevées. En effet, plus est grande la part qu'un individu possède dans la propriété, la dignité et toutes les prérogatives d'une nation, plus il doit coopérer suivant ses forces à l'élévation et à la conservation de cette nation. Toute nation dont la langue est barbare ou est maintenue dans un état de grossièreté, doit nécessairement devenir grossière et barbare ^ toute nation qui se laisse dépouiller de l'idiome qui lui est propre, perd le dernier appui de son indépendance intellectuelle, et cesse, à proprement parler, d'exister. Quelque dangereuse que puisse paraître l'influence des idiomes étrangers lorsque, d'un côté, il existe un plan systématique* ment combiné pour extirper la langue nationale, et que, de l'autre, la bizarrerie de la mode porte la foule bien au-delà de ce que peut justifier le mérité réel de l'idiome étranger ou de ce que commande une impérieuse nécessité, le danger n'est jamais bien grand dès qu'il est une fois signalé. En effet, dans tout ce qui est décidé , non par les
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chances du moment, mais par le développement des temps, l'opposition générale et silencieuse des hommes droits, bien intentionnés, est toujours invincible. Le tyran agit le plus souvent sans le savoir contre le but qu'il s'est proposé. L'esclavage auquel il veut façonner les peuples ne fait qu'irriter davantage leur sentiment national : c'est ce qu*on a vu de nos temps , lorsque le pouvoir despotique le plus énorme qui ait jamais existé tenta vainement d'arracher la nation allemande à sa vie intellectuelle.
Après ce coup d'œil jeté en passant sur les diverses nations de l'Europe, je reviens à mon sujet* Les grandes découvertes et les projets immenses qui ont donné un nouvel essor à la science et à la littérature paraissent, d'après l'histoire et leurs résultats, appartenir au dix-huitième siècle. Mais cette culture intellectuelle qui se développa si puissamment dans le dix-huitième siècle, avait reçu sa direction et sa forme dès le seizième par la réformation. C'est la réformation qui a déterminé pour l'un et l'autre parti de la chrétienté divisée les voies que prit dès lors cette nouvelle culture intellectuelle, le but vers lequel elle tendit et les limites dans lesquelles elle s'agita. Considérée en elle-même, cette lutte était tout-à-fait en dehors de la sphère de la civilisa-
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tion et de la littérature; elle avait trait soit à la politique, en tant que celle-ci avait pour objet la constitution de l'Eglise , la nature, les limites - et le mode d'exercice de ïa.puissance spirituelle; soit à des mystères inaccessibles pour la plupart à la philosophie.
Cependant la réformation, qui a tout ébranlé, tout changé, a naturellement exercé aussi une influence indirecte et diverse, tantôt avantageuse et tantôt désavantageuse, sur la civilisation, sur les sciences et- sur la littérature. L'influence du protestantisme fut heureuse en ce que l'étude du grec et des autres langues anciennes, considérées dès lors comme indispensables pour la religion elle-même, devint^plus Commune; elle fat cultivée sinon avec plus de zèle, du moins plus généralement dans les pays protestans, tels que la Hollande, l'Angleterre et l'Allemagne protestante. Nous ferons remarquer que le goût des langues anciennes était déjà tellement dominant en Italie et en Allemagne, même avant la réformation, que dans ces pays il faut le considérer non comme cause vivifiante, mais comme cause coagissante. Il est vrai que la lutte et les rivalités des deux partis ne pouvaient en elles-mêmes avancer ou décider aucun des objets principaux du schisme, parce que ces matières ne sont nullement de na-
ture à être débattues et décidées de cette manière, et que la religion est en général une affaire de sentiment et de foi, et non un objet de disputes et de discussions subtiles. Il est cependant incontestable que cette lutte fut très-avantageuse pour les investigations historiques approfondies. J'a* voue que c'est là un avantage plutôt indirect qu'immédiat, et qu'on ne le sentit en grande partie que plus tard, comme toutes les conséquences bienfaisantes de la réformation, et seule* ment lorsque la tranquillité intérieure fut un peu rétablie ; tandis que ses résultats nuisibles se manifestèrent à certains égards immédiatement. Le protestantisme exerça une influence fâcheuse sur l'architecture et la sculpture, non par quelques destructions commises çà et là , mais principalement parce qu'on détourna les arts de leur destination primitive et naturelle. Les guerres civiles et les troubles occasionés par le protestantisme furent aussi, comme il arrive d'ordinaire, beaucoup pluspréjudiciablesaux artsqu'àlalittérature. Il est vraisemblable que l'AUemagpe perdit par ces dés-? ordres le développement complet et le génie de la peinture qui lui était propre et qui avait com-> mencé à fleurir avec tant d'éclat sous Albert Durer, Lucas Kranach et Holbein. Mais ces hommes , qui avaient tous reçu leur culture intellectuelle
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dans les anciens temps, n'eurent point de sridcëé* seurs. Dans les Pays-Bas prôtestans, la peinturé se porta alors sur d'autres objets d'un ordre inférieur; mais elle ne put jamais égaler en dignité l'ancienne peinture religieuse, malgré la haute perfection avec laquelle on finit par la traiter. On peut dire en général qu'il résulta une grande et préjudiciable interruption dans les arts et la littérature de ce que l'attaque des croyances et de la constitution de l'Eglise fit rejeter indistinctement tout ce qui était du moyen âge, son histoire et sa manière de penser, ses' arts et sa poé- 1 sie, que l'on méconnut et qu'on finit par oublier. Cette perte fut surtout sensible pour l'Allemagne. Une pareille interruption et une semblable renonciation à l'héritage intellectuel des ancêtres, ne peuvent guère être séparées d'un grand et soudain changement; mais aujourd'hui du moins que les motifs de persévérer dans un pareil système n'existent plus, on devrait ne pas continuer plus long-temps à méconnaître le moyen âge, ses arts et sa civilisation. On ne saurait admettre sans restriction que la réformation ait produit la véritable liberté de l'esprit. La liberté générale, je dirai même, l'indépendance complète de l'esprit, à la fin du dix-septième et c^ns le dix-huitième siècle, n'appartient guère qu'aux résultats
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du protestantisme les plus éloignés. D'autres causes y ont coopéré, et il n'est plus douteux aujourd'hui que cette indépendance fut plus nuisible que digne d'éloges et salutaire* La réformation n'en a été ni la première, ni la seule cause; et la liberté d'esprit qu'on la suppose avoir engendrée, n'a pas été non plus la véritable. Les premiers effets de la réforraation sur la philosophie et sur la liberté de la pensée, furent tout au contraire d'en comprimer l'essor. Au seizième et dans la première moitié du dix -septième siècle, on avait perdu jusqu'à l'idée d'un développement intellectuel libéral, comme celui qu'on avait vu en Italie et en Allemagne, sous les Médicis, sous Léon X et Max i m il i en. Un despotisme politique et religieux, semblable à celui qu'exercèrent Henri VIII, Philippe II et Crom-* well, n'eût pas été possible sans la réformation. Quiconque se trouve placé à la tête d'un nouveau parti et d'une grande révolution à la fois politique et religieuse, possède un pouvoir si illimité, même sur la pensée et sur l'esprit des hommes, qu'il ne dépend que de son caprice dé ne point en abuser. Il est vrai que sous Philippe II et sous plusieurs rois de France , les partisans de l'ancienne doctrine considéraient tous les moyens comme licites « pourvu qu'ils tendissent à em~ ii. 5
pêcher la plus grande propagation des doctrines nouvelles. Que si, pour prouver les heureux effets du protestantisme, on voulait citer des exemples de persécutions qui eurent lieu dans des temps plus reculés et mène au quinzième siècle, comme la mort de Huss, il serait facile de prouver que des motifs politiques coopérèrent à ces déplorables événemens; et malheureusement on ne trouverait que trop d'exemples semblables, même après la réformation, dans les seizième et dix -septième siècles, et dans les deux partis. Hugo-Grotius, le premier penseur original et profond qu'aient eu les protestans après l'époque de la première fermentation, leur premier écrivain dont les ouvrages aient eu une influence générale, écrivant en outre dans. le pays le plus libre qui existât alors, ne put échapper aux persécutions ni à la prison. Dans l'autre parti, le danger de la liberté de penser, et l'abus qu'en firent quelques individus, amenèrent l'oppression et des entraves de tout genre : c'est ce qui a privé l'Italie du développement de sa philosophie, qui avait commencé à fleurir dans le quinzième siècle; en sotte tjue maintenant Ton refuse presque de reconnaître que cette spirituelle nation soit naturellement idoine aux investigations intellectuelles les plus élevées; ce qui me paraît cepen-
dant incontestable. Les grands talens philosophiques que l'Italie produisit au seizième et au commencement du dix* septième siècle prirent une direction si malheureuse, que leur patrie en fut en gvande partie privée, parce que leurs doctrines contrariaient non - seulement l'esprit de l'Eglise, roak même ne pouvaient se concilier avec les croyances morales générales de l'humât nité, et tendaient à les détruite. Dans le monde intellectuel, comme daijs le monde politique, l'a* narchie amena le despotisme j et le despotisme , quand il atteignit son apogée, souleva des. révolutions encore plus violentes, des réactions sans mesure et sans fin. Dès lors ce ne fut plus qu'une fluctuation continuelle d'un extrême à l'autre entre le despotisme et l'anarchie, qui sont égale* ment funestes et doivent Mte également abhorrés partout où il n'existe pas un# troisième puissance phis élevée qui le$ contienne, où quand cette puissance est méconnue, et que le lien de l'ensemble est brisé*
Si quelques panégyristes de la réformation la considèrent et la représentent comme ayant été par elle-même un progrès de l'esprit humain et de la philosophie, parce que devagtf elle auraient disparu les préjugés et les erreurs, c'est qu'ils regardent comme décidé ce qui fait précisément
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l'objet de la discussion. On devrait maintenant se servir d'autant moins de cet argument, que l'exemple de grandes nations, telles que l'Espagne et l'Italie ou la France catholique au dfo-septième siècle,* et que la culture ifttfcft^cUielle de l'Allemagne méridioixalp jt^jjue dans ces derniers temps, devraient avoir suffisamment prouvé aux dtssidens eux-mêmes qu'un très-haut degré de culture intellectuelle se concilie parfaitement avec ces croyances et ces convictions que les fondateurs du protestantisme traitaient de préjugés. Ces partisans de la réformation devraient surtout attacher moins d'importance aux effets qu'elle a produits , parce que quelques-uns de ces effets ont été funestes, que d'autres n'ont été que très-postérieurs, et que, dans aucun cas, l'on ne peut prononcer sur le mérite delà chose par ses suites et par les résultats qu'elle a produits. D'un autre côté , ceux qui considèrent le protestantisme , ou la réformation, comme inadmissible en lui-même, et qui le trouvent inconciliable avec leurs croyances religieuses, ne .doivent point hésiter un seul instant à reconnaître que, plus tard surtout, il a amené des résultats extrêmement bienfaisans et salutaires. D'ailleurs, si Ton considère l'histoire du monde avec le sentiment de la foi, si l'on aperçoit la main de la Providence
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dans sa marche et dans la destinée de l'humanité, on voit partout l.e même spectacle; partout d'heureuses occasions se présentent à l'homme comme signes visibles de la volonté de Dieu pour faire tout le bien possible, pour reconnaître la vérité, et pour atteindre tout ce qui est vraiment grand et heau. Je dis que les occasions se présentent à 1 homme, et non qu'elles lui sont inspirées; car il faut qu?il agisse» lui-même pour devenir ce qu'il devrait véritablement être. Les hommes tirent rarement tout l'avantage possible des moyens qui leur sont offerts; souvent même ils en font un usage tout-à-fait contraire au but dç la Providence r et ne s'enfoncent que plus profondément dans leurs vieilles erreurs. Mais la. Providence est^ si l'on peut s'exprimer ainsi, infatigable dans cette lutte avec L'inhabileté et Fimpéritie des hommes. À peine un grand malheur est-il arrivé parleurs fautes, leurs illusions, ou leur aveuglement , que du sein même de ce malheur sortent des bienfaits nouveaux et inattendus , des avertis- . semens et des leçons qui se manifestent vivement par des faits et des événemens, des exhortations sans cesse répétées, afin que l'homme rentre un peu en lui-même, se relève et marche dans le6 voies de la vérité.
I^e protestantisme n'eut, à proprement parler,