CHAPITRE XI
Considérations générales sur la philosophie avant et après la réformation. — Poésie des peuples catholiques, des Espagnols» des Portugais et des Italiens. — Garcilaso, Ertilla, Camoè'ns» Le Tasse, Guarini, Marino et Cervantes.
J'ai examiné dans le chapitre précédent l'état de la civilisation générale et la marche de la phi* losophie, peu de temps avant la réfortnation, et dans le premier siècle qui l'a suivie» Je vais main* tenant résumer les résultats essentiels de cet exa* tnen dans les réflexions générales suivantes.
Avant la restauration delà littérature ancienne» et avant la réforenatian, Fart de disputer avec subtilité sur des mot», qu'on appelait aristotélique, était dominant parmi la plupart des savaçs, et dans tous les établisteœens d'instruction publique de PEurope; maïs, outre cette vaine philosophie de mots, une autre philosophie plus élevée; qui se rattachait en partie à celle de Platon et en partie à celle des Orientaux, était répandue au quinzième siècle en Allemagne et en Italie. Elle
pouvait conduire à dé grandes erreurs; mais l'ensemble en était du moins sur une voie meilleure; d'ailleurs elle était beaucoup plus riche que l'autre, et infiniment plus profonde. On remarque sa supériorité dans la manière même dont elle était enseignée, et dans la personne de ceux qui renseignaient; elle ne dominait poipt dans les universités, ni dans les écoles; elle ne formait pas de secte ; c'était une véritable philosophie dans le sens que les anciens attachaient à ce mot, amour de la vértté et de la sagesse. On ne la recherchait et répandait que pour elle-même; et il n'y; avait que des hommes se sentant irrésistiblement appelés à acquérir les plus hautes connaissances, qui s'en occupassent. Elle avait pouf partisans lés plus grands naturalistes et mathématiciens, les hommes qui avaient la connaissance la plus vaste de l'antiquité grecque, et en Italie ainsi qu'en Allemagne, les premiers orientalistes du quinzième siècle. L'étude nouvelle que l'on fit de la littérature grecque ne produisit en général aucune influence sur la philosophie; si ce n'eat qu'avec tous tes trésors et tous lçs monumens de l'antiquité , elle fournit à la philosophie mystique, qui se rapprocha davantage de celle de Platon, une: nouvelle matière et un nouvel aliment, ainsi que des auxiliaires et des instrumens pour s'enrichir et se dé-
velopper dilane manière toujours plus audacieuse. Toutefois elle donna en même temps lieu à une foule d'erreurs nouvelles , ou plutôt au renouvellement de toutes les rêveries néoplatoniciennes et orientales. Ainsi Tune des principales philosophes de cette époque gagna à la restauration de l'ancienne littérature, sous le rapport de l'étendue des connaissances et du développement; mais en même temps il lui devint plus facile de propager des opinions extravagantes : donc elle gagna autant en bien qu'en mal. La restauration dès lettres exerça une influence encore plus grande sur l'autre philosophie, sur celle d'Aristote. Jusqu'alors les scolastiques ne l'avaient ni étudiée ni conçue dans toute sa pureté; ils y avaient mêlé beaucoup d'idées de Platon, les subordonnant toujours immédiatement au christianisme. Lorsqu'on apprit à connaître la philosophie d'Aristote toujours davantage, par les sources mêmes et par tout l'ensemble de la culture intellectuelle des Grecs, ce fut assurément un grand avantage pour la forme ; du moins on écarta les formules scolastiques, et on donna à une telle philosophie une fofrme plus convenable et plus digne de l'enseignement classique de l'antiquité et de la sagacité critique de l'auteur; mais plus on approfondissait l'esprit de la philosophie grecque,
plus souvent on vit quelques-uns dfr ses parti* sans obligés, par leur système, d'en venir à des conséquences inconciliables avec la morale et la religion; d'admettre et d'adorer, par exempte, comme cause première , au lieu de Dieu , une âme générale du monde, et de nier surtout l'immortalité de l'âme. C'est ce qtii arriva à plusieurs partisans d'Àristote, surtout ep Italie, dans les quinzième et seizième siècles. Les efforts tentés à Cette époque par quelques partisans de la littérature ancienne, pour renouveler d'autres systèmes de l'antiquité , comme par exemple celui des Stoïciens, n'eurent pas une aussi grande influence sur la marche de la philosophie. Platon et Aristote ont marqué et ouvert d'une manière sidécisiveles deux voies principales de la pensée et des connaissances humaines, qu'ils ont conservé et dû conserver même dans les siècles suivans leur supériorité. Les autres systèmes de l'antiquité n'ont de mérite que par leur relation avec ceux de ces deux grands philosophes; ce ne sont que des déviations momentanées, qui viennent bientôt se confondre dans les deux voies principales dont neu* venons de parler. C'est pourquoi les efforts que l'on fit pour renouveler le stoïcisme et d'autres philosophies de l'antiquité eurent peu de succès, et ne produisirent d'autre résultat que
d'augmenter encore la diversité et la fermentation des opinions. Il n'y a que le plus funeste de tous les systèmes de l'antiquité, celui d'Epicure, le matérialisme grossier qui fait tout dériver et naître d'atomes corporels, qui fut très-goûté dès le dix-septième siècle, et qui, dans le dix -huitième, produisit une véritable secte, principalement en France, mais également dans le reste de l'Europe, à cause de l'usage général de la langue française.
Souvent on appelle d'une manière générale le quinzième et le seizième siècle une époque où les sciences furent restaurées et même rappelées à la vie. Assurément ce fut une restauration, du moins pour la connaissance de la littérature grecque et de l'antiquité; connaissance qui , à la vérité, ne parta point la science historique à son apogée, mais qui du moins lui fit faire de grands progrès. On ne saurait prétendre que cette époque fut celle de la renaissance de l'esprit humain et des sciences, car on ne pourrait appeler de ce nom qu'un changement qui ne serait pas simplement un enrichissement produit par une action extérieure, mais un réveil soudain après un état de stupeur antérieur et une nouvelle vie jaillissant de l'intérieur. La réformation n'a pas produit nen plus dans la philosophie un semblable
changement complet, animant l'esprit d'une nouvelle vie. Les deux méthodes philosophiques principales,' celle de Platon et celle d'Aristote, demeurèrent absolument les mêmes. Cependant la réformation a puissamment influé sur la marche ultérieure, le développement et la propagation de ces deux méthodes. Luther lui-même paraît avoir eu une très-faible connaissance de cette philosophie, platonicienne, orientale, qui, avant lui et de son temps, avait tant de partisans en Allemagne. Au contraire, il détestait souverainement la scplastique et Aristote son prétendu fondateur, qu'il avait coutume de n'appeler qu'un païen mort. Cependant Mélanchton, l'ami le plus intime et le successeur immédiat de Luther, en redevint partisan ; ce fut même lui qui rendit à Aristote et à la philosophie scplastique purifiée sa prépondérance. Voici quelle en fut la cause : la philosophie plus élevée et toute spirituelle qui, aussitôt que le centre de vérité chancelle, ouvre la porte au fanatisme et à tous, les. genres d'erreurs, avait produit cet effet de la manière la plus énergique, surtout. en Allemagne, dans les premiers temps anarchiques de la réformation. Il en résulta une défiance gé#ér#Je contre cette philosophie, Celle . d' Aristote .rçdç* vint alors généralement dominante dans l#s deux
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partis, en Espagne comme en Allemagne , parce que l'on pouvait d'autant plus facilement rattacher cet ancien système de formules, à l'une et à l'autre croyance, qu'on s'en servait d'une manière , plus inepte ; et quoiqu'il s'y joignît upe connaissance plus exacte de la nature des langues anciennes et de l'antiquité qu'auparavant, le mal n'en .était pas moins toujours le même; çetaieut toujours les vaines disputes de mots qu'une meilleure philosophie était à la Veille de bannir au quinzième siècle, et qui subsistèrent depuis, cette époque, dans tous les pays où les sciences et les lettres étaient cultivées, jusqu'au milieu et même jusqu'à la fin du dix-septième siècle. En Italiç , la philosophie plus audacieuse, qui prit véritablement alors le caractère de l'opposition la plus dangereuse et la plus sauvage, fut opprimée, , et plusieurs talens distingués, tels que Jordanus Brunus, furent, les .victimes de cette lutte. En Allemagne et en Angleterre , la philosophie plus élevée, fut sinon positivement opprimée, du moins bannie et persécutée , et exclue du cercle général de la culture scientifique : mais elle n'en fut. que plus cultivée et conservée par des tra^ dations ou associations secrètes, et même adoptée par certains individus du peuple; de l'une et de l'autre manière, elle devait être exposée à une
grande confusion et à une grande barbarie, et ne pouvait point parvenir à un développement et à une influence universelle. A la vérité, les dons de la nature et de la divinité sont ouverts à chacun. Le génie de la méditation et des connaissances les plus élevées n'est point restreint aux professions éclairées, et est tout-à-fait indépendant de l'érudition et de l'instruction. Un grand nombre de philosophes grecs , les plus dis* tingués même, étaient des hommes d'une naissance peu relevée et n'ayant d'autre mérite que les facultés dont la nature les avait doués, et leur force de réflexion. Le plus sage des Grecs , Socrate, n'était point un savant et ne voulait point l'être. Ceux qui enseignèrent les premiers le christianisme étaient des hommes du peuple; et cependant nous les voyons versés dans les plus hautes matières et dans les plus grands mystères de la méditation. Dans tous les âges on vit de pareils hommes : il y a en général dans l'esprit énergique et peu distrait du peuple, une force morale et souvent aussi une force intellectuelle admirable. On a vu souvent de très -médiocres hommes du peuple fonder des Etats et des sectes, sauver la patrie, propager la religion et lui rendre une vie nouvelle, lorsqu'ils se sentaient inspirés et poussés par leur vocation , ainsi
que l'histoire de l'Eglise catholique en offre tant d'exemples. Il est vrai que le plus souvent ce fut par des actions, et non par des écrits ', qu'ils obtinrent ces résultats. Que si nous considérons le génie de l'invention et le don de la parole, et si nous comparons également sous ce rapport la philosophie à la poésie, nous trouverons que le génie n'est point une prérogative des savans. Si un Shakespeare, qui cependant était un poète tout-à-fait populaire, a pu atteindre une hauteur et une profondeur d'exposition , dans laquelle les poètes les plus habiles et les plus savans n'ont encore jamais pu le suivre ni l'égaler, on conçoit aussi qu'en Allemagne, un homme du peuple ait pu épuiser toutes les hauteurs et toutes les profondeurs de cette philosophie plus élevée et secrète, alors exclue du cercle des savans qui se bornaient à parler et à écrire. Cette observation s'applique à un homme dont le nom seul excite la colère des hommes éclairés, et qui, pour lesi hommes polis, est synonyme de folie, à Jacques Bœhme, que l'on appelle le philosophe teutonique, qui, de son temps, eut beaucoup de partisans zélés, non-seulement en Allemagne, mais encore en Hollande et en Angleterre \ partisans au nombre desquels se trouvait ce roi Charles d'Angleterre, si célèbre par ses malheurs.
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J'ai déjà dit plusieurs fois que dans mon opinion on ne pouvait considérer l'existence d'une poésie populaire, que comme une preuve du désordre et de la décadence de la véritable poésie : celle-ci, en effet , doit aussi peu être abandonnée exclusivement au peuple qu'aux savans, elle doit être, au contraire, commune au peuple, aux hommes instruits et à toute la nation. Si la poésie populaire ne peut point échapper à toutes les conséquences fâcheuses , de cette division , ou à la négligence et à la barbarie qui en dérivent, à combien plus forte raison ne doit-il pas en être de même d'une philosophie populaire, dont la notion elle-même contient déjà quelque chose de contradictoire? Quelque grande que soit la perfection dans laquelle le génie des individus puisse se conserver dans un état de choses aussi défavorables, telle n'est cependant pas la place que la philosophie doit occuper en général. Ce n'est point ici le lieu d'exposer et d'expliquer d'une manière plus complète le premier système remarquable de ce philosophe teutonique; de tous les écrivains et théologiens protestans de cette époque, c'est celui qui se distingue le plus par ses pensées pieuses, réservées et chrétiennes. Les nombreux développemens de l'âme dans la vie intérieure forment
l'objet principal de ses méditations. Une curiosité plusélevée le conduisit de bonne heure au-delà des limites de la doctrine et de la foi protestantes, et dirigea presque exclusivement son esprit vers l'aurore d'un meilleur avenir, d'ua nouveau temps et d'une glorification universelle. Il s'appliquait principalement à découvrir dans les sept sources cachées de la nature et de ses forces intérieures, la magnificence de la révélation divine dans les miracles de la création; et pour ces profondeurs et ces sources secrètes de la nature, il était doué d'une clarté de jugement, d'un entendement intime, qui n'a pas été donné à tout le monde, et d'un don d'intuition qui lm était tout-à-fait particulier. Il est à remarquer seulement que, bien que le système de Bœhme porte l'empreinte d'un esprit profondément original , puisant tout en lui-même , il n'est cependant pas tout-à-fait étranger à d'autres formes de la philosophie secrète, qu ? à cette époque on voit chaque jour acquérir une plus grande influence. Il est facile de concevoir qu'alors la soif insatiable de la vérité ait cherché d'autres voies plus secrètes et éloignées de la vaine science de mots des philosophes savans; voies dans lesquelles une foule d'opinions et de découvertes, de connaissances, de folies et d'erreurs, semblent s'être
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promptement développées. Quand le lien visible et invisible de l'Eglise fut rompu pour ^elques pays de l'Europe, un lien invisible, d'un autre genre ou d'une autre nature, en prit ou du moins en dut prendre la place. Il est dans la con* naissance de la vérité, des degrés élevés et des degrés inférieurs: les degrés élevés peuvent dif* ficilement être généraux dans un état de choses où l'humanité combat encore. Je veux bien admettre que, suiVant l'opinion de Leasing, il y ait parmi les connaissances humaines des connaissances secrètes, c'est-à-dire des connaissances qui sont telles en vertu de leur nature particulière, parce que celui qui les a connues ou.con^ servées peut n'avoir point le dessein de les communiquer prématurément d'une manière générale, et parce que d'ailleurs il fourrait se trouver privé des moyens nécessaires pour le faire. L'existence de pareilles traditions peut être historiquement démontrée dans presque tous les temps, et l'on parviendra difficilement à jamais empêcher que des vues et des convictions de ce genre ne se transmettent point invisiblement sous telle ou telle forme. Mais alors même qu'une pareille tradition serait la vérité pure , et ne con* tiendrait aucun mélange de fausses recherches faites d'après de vains secrets, cependant il feu-
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drait toujours copdamner cette opposition entre la vérité secrète et la vérité patente» À l'époque de la réformation, tous les* hommes animés de bonnes intentions considérèrent même la séparation visible de l'Eglise, comme le plus grand malheur, parce qu'elle avait pour résultat de scinder la grande famille des peuples chrétiens, et de briser le corps de l'humanité. S'il pouvait y avoir une Eglise invisible, qui fut en contradiction avec l'Eglise visible, cette scission serait encore plus effrayante; elle ressemblerait à une séparation du corps et de l'âme, et nous menacerait d'une dissolution générale. Mais il n'en est pas ainsi, le corps et l'âme de l'humanité ne sont ptfint encore séparés, et la vérité n'est qu'une. Quiconque a abandonné le rocher sur lequel elle repose , n'édifiera point son temple. Les merveilles de la nature et les secrets de la science et du monde des esprits, ne sont que des rayons isolés du flambeau céleste de la révélation divine, qui est et a été, depuis le commencement jusqu'à la fin des temps, dans l'Eglise de Dieu : et comme ces rayons sont arrachés de l'arbre de vie, de la vïaie foi, leur lumière, -quelque éclatante, quelque éblouissante qu'elle soit d'ailleurs, ne peut que s'obscurcir et s'éteindre; L'école et la science, de même que leur continuation et leurs
rapports exotériques et ésotérfcpies, peuvent et doivent même dans tous les âges être séparées de l'Eglise et de ta religion ,' dans leur constitution extérieure, dans leurs formes et dans leurs applications vivantes ; mais elles ne doivent*étre qu'un dans l'esprit intérieur, puisque la parole de vie qu'elles ont mission d'annoncer et de faire connaître, est partout' la même, partout une.
Tels furent les résultats de la réformation sur la philosophie. Cette manière plàtonico- orientale: et plus spirituelle de philosopher , que les plus grands hommes de l'Italie et de l'Allemagne avaient publiquement établie au quinzième siècle, fut supprimée de nouveau après la réformation dans le seizième et le dix-septième siècles, abandonnée au peuple et à quelques enthousiastes, ou concentrée seulement en secret, et non sans subir de grandes altérations et sans fortement dégénérer. Cependant l'ancienne science de mots et de subtilités logiques, que l'on appelait aristotélique, 1 domina ouvertement chez les savans du jour, jusque vers. le milieu et la fin du dix-septième siècle, pendant près de deux siècles encore , lorsqu'elle fut bannie par d'autres systèmes dont j'examinerai le méritç dans la suite, parce que leur influence s'est étendue jusqu'à nos jours, et que leur entier déve-
loppement appartient au dix - huitième siècle! Il faut donc exposer les effets de la réforme sur la civilisation et sur la science, dans un sens historique, droit et général, d'un$ toute autre manière que ne le fait l'étroit esprit de parti qui, d'ordinaire, loue tout sans restriction. C'est surtout d'après son essence intérieure , et non d'après ses effets et ses résultats, qu'il faut juger une époque de cette importance dans l'histoire de l'humanité. Si l'on représente le plus souvent l'essence de cette époque comme le réveil de la raison , et le moyen âge comme le siècle de l'imagination, ce jugement est juste ; mais il faut en faire une application plus directe pour éviter d'en déduire de fausses conséquences. Assurément, il y a toujours dans chaque siècle une des forces élémentaires de la conscience humaine qui prédomine, dont on fait un plus fréquent usage, que l'on dirige vers un dernier but général , et qui forme le caractère particulier de l'époque. C'est ainsi que dans la troisième période de l'histoire du monde, qui comprend les temps qui se sont écoulés depuis Constantin jusqu'à la réformation , par conséquent douze siècles environ , que nous considérons comme la transition du monde de l'antiquité dans le monde nouveau , et que nous appelons le mojen âge; l'élément qui 11. 7
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a prédominé a été l'imagination, non celle des anciens païens, mais une imagination toute nouvelle et chrétienne ayant d'autres formes. C'est de cette nouvelle floraison i de cette renaissance de l'une des forces élémentaires de l'esprit humain , que proviennent les productions les plus originales de cette époque* Qu'on se garde bien toutefois d'entendre que par là je veuille dire que les autres forces de l'esprit et de la volonté ne se sont point alors également manifestées par de grands travaux et de grands ouvrages; mais seulement que l'une d'elles a dominé toutes les autres, d'où Ton découvre facilement ses rapports avec les autres élémens, dans les détails de son développement, d'après toute sa gradation dans les diverses périodes de cette époque. En vain l'on essaierait d'arguer des subtilités dialectiques des scolastiques, pour nier cette prééminence de l'imagination au moyen âge; c'e*t en effet lorsqu'une force élémentaire de l'esprit domine dans l'ensemble d'une époque, que les forces contraires ont coutume de se concentrer davantage comme une exception chez quelques individus, et forment ainsi un contraste d'autant plus saillant. C'est ainsi que, dans notre siècle raisonneur, la poésie et l'imagination apparaissent d autant plus qu'elles sont isolées; et il en
était de même alors de la scolastique. En effet, tout développement actuel a ses lacunes et a ses défauts particuliers. Que si la quatrième époque de l'esprit humain, qui commence avec le seizième siècle, est justement désignée comme la période de la raison , est-il bien vrai que la raison ne datte que d'alors? ou que son réveil n'ait été qu'une. rechute dans la raison païenne, dans l'an* cien orgueil et dans l'ancienne licence, au lieu d'une plus grande lumière répandue par les con» naissances et les opinions chrétiennes, dans un développement intellectuel mieux combiné, et au milieu de progrès toujours croissans? Maïs n'était-il pas alors aussi inutile que criminel, d'abord de détruire les croyances, puis d'exposer les connaissances et les croyances à trois cents années d'interminables discussions, qui ont eu pour résultat de corronppre et de rendre incertaines les premières, d'ep isoler les secondes pour les frapper de mort et de stérilité? Il était tout aussi inutile de détruire tout d'un coup ce sanctuaire du souvenir, et tout le charme de vie dont une pieuse et naïve imagination a soin de le revêtir, pour accomplir les destinées de la nouvelle période de l'esprit humain. D'ailleurs, si le moyen âge a eu ses erreurs, si on ne peut comparer son élément prédominait qu'à un astre de nuit; du moins n'a-t*
il pas perdu la vraie route , comme il est arrivé à la lumière éclatante de.la raison, pendant toute la première moitié de sa période, quand elle se fut une fois éloignée de Dieu. Aussi bien le mal n'est point dans le caractère raisonneur des temps modernes : puisque la raison, étant une force élémentaire de l'esprit humain, devait comme toutes les autres, quand le temps en serait venu v prédominer à son tour dans le cycle du développement intellectuel; mais bien dans le mauvais usage que l'homme, être essentiellement libre, a fait de cette force. En effet, au lieu de l'employer dans une aimable concorde à une plus haute glorification du christianisme, gage précieux des traditions et des révélations divines, il ne l'a guère employé que dans un esprit de discorde et de division, jusqu'à ce qu'enfin de nos jours le remède est sorti de la grandeur même du mal.
De même qu'à cette époque de discorde les diverses nations de l'Europe se séparèrent de plus en plus les unes des autres; de même il y eut entre les diverses sciences et les diverses études une scission funeste sous plus cfun rapport. • Cette scission fut surtout funeste à l'étude de l'antiquité, et l'empêcha de porter de bons fruits et d'influer sur la vie. Les premiers qui donnèrent une nouvelle vie à cette étude étaient des philo-
sophes et des hommes qui connaissaient le moyen âge et le temps où ils vivaient , aussi bien que l'antiquité, et qui unissaient les sciences orientales aux connaissances grecques. Voilà pourquoi chaque chose leur paraissait en général davantage occuper sa véritable place dans l'histoire de l'univers. Mais lorsque la scission fut opérée, lorsque la philosophie fut bannie, supprimée ou eut dégénéré , que le moyen âge fut oublié , les savans qui n'étaient plus chez eux, dans leur monde et dans leur nation , concentrèrent entièrement leurs regards sur l'antiquité grecque et romaine, qu'ils admiraient sans pouvoir cependant en comprendre les véritables beautés. Les poètes et les artistes seuls les saisirent avec quelque vivacité; comme l'érudition classique n'était alors jamais unie à la philosophie , on vit naître parmi les savans une stupide superstition de mots qui ne fit place qu'au dix * huitième siècle à une connaissance plus vivante des anciens.
On peut regarder comme désavantageux même pour l'art et pour la poésie, qu'ils aient été entièrement séparés de la philosophie , que la culture de l'imagination ait été plus ou moins séparée de celle de l'esprit, et que la dernière ait même souvent agi hostilement contre la première. Cependant dans ces temps orageux, à la
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fermentation et aux commotions desquels la philosophie et l'histoire furent obligées de prendre part, la poésie et les arts furent, pour ainsi dire, le seul asile où l'esprit et le sentiment patent se développer librement dans toute leur beauté,
La poésie des pays catholiques , l'espagnole , l'italienne, la portugaise, forment dans ce siècle un tout intimement lié ; aussi tes embrasseratje <Fun seul coup d'oeil. Les Espagnols eurent de bonne heure leur poème national du Cid;leur poésie de troubadours fleurit au quinzième siècle, plus tard par conséquent que chez aucune autre nation. L'esprit de la chevalerie, et le genre de poésie qui s'y rattache, se conserva dans ce pays beaucoup plus long-temps que partout ailleurs. Les livres chevaleresques des Espagnols, qui étalent pour la plupart originaux ( qualité que les autres nations possédèrent à un moindre degré), se distinguèrent par un style orné et fleuri, et par un goût marqué pour des expositions douces et te» nant du genre de l'idylle; tel est dû moins le caractère du plus ancien et du plus connu do eea ouvrages, de l'Àraadis, Ainsi se confirme la re% marque que nous avons déjà faite à l'occasion de la poéaie chevaleresque, et surtout de l'ancienne poésie chevaleresque allemande: que le goût pour le genre suave et tendre en poésie est souvent
propre à des caractères héroïques et à des nations très-belliqueuses. Aux livres chevaleresques se joignit, de très-bonne heure, chez les Espagnols ainsi que chez les Portugais, le roman pastoral, genre favori de ces peuples. La poésie en gêné* rai, et les chants des troubadours en particulier, furent favorisés au quinzième siècle dans leurs progrès par deux hommes, Villena et Santillana, les premiers du royaume par leur naissance, leur rang et leur influence. D ailleurs dès son origine la poésie espagnole, fut plus cultivée par les nobles et par les chevaliers, que par les savans ou par de simples artistes. Il n'est point de nation qui compte parmi ses poètes autant d'hoiiimes qui aient tiré l'épée pour leur patrie. La poésie que nous appelons espagnole devrait plus justement, dans les temps les plus reculés, être appelée poésie castillane; car elle n'appartenait dans l'origine qu'à cette province; et plusieurs autres pays de la péninsule ibérique avaient leur poésie particulière, entièrement distincte de la poésie castillane. En Catalogne florissait une poésie qui, pour l'idiome, est considérée comme appartenant à la poésie provençale. Le dernier chant connu de cette poésie était consacré à la gloire héroïque et à la triste destinée de Charles de Viane, le dernier de ses princes, que le peuple semble avoir
aimé. C'était le frère aîné du premier lit, et l'hc* ritier présomptif de ce Ferdinand qui, plus tard, régna en Castille sous le nom de Ferdinand le Catholique, et qui pour cela était considéré dans quelques pays de l'Aragon comme plus qu'étranger. L'Aragon tomba de plus en plus sous le joug* Avec l'indépendance du pays disparut la poésie qui lui était propre ; et de même que la Castille devint le pays dominant , de même on vit sçjéunir dans la poésie castillane toutes les beautés poétiques qui auparavant existaient éparses dans les diverses provinces de ce pays si poétique. Il n'y eut que les Portugais qui-, formant un peuple et un royaume à part, conservèrent dans la péninsule leur langue et leur poésie particulières; cependant le Portugal continua à entretenir avec la Castille un commerce intime , dont l'origine remontait à une époque très-reculée. Beaucoup de Portugais écrivaient en castillan; il est une foule de choses qu'on considère comme provenant dq l'ancienne Castille et qui viennent des Portugais, La poésie des deux nations a une si grande ana> logie, qu'il n'est point facile de distinguer cequj pour l'invention appartient plus à Tune qu'à l'autre. Les Arabes contribuèrent aussi à enrichir là poésie espagnole ainsi qu'à l'embellir. Il est vrai que les anciens poèmes castillans sont tout-à-fait
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purs d'une pareille influence arabe ou de ces inspirations orientales : l'esprit et la langue en sont au contraire sévères et Unis, sincères et simples. On peut dire avec d'autant plus d'assurance qu'il n'y a rien d'arabe dans cette ancienne poésie espagnole , que cette influence des Arabes se montre plus clairement et plus visiblement dans le temps plus rapproché de nous où elle a eu réellement lieu.
La scission qu'ôccasiona la diversité de croyance, et l'antipathie respective qui en résulta entre les dissidens et ceux qui demeurèrent fidèles aux Anciennes doctrines, suffisent pour expliquer comment une pareille influence, déterminée par une cause toute particulière, n'a pu être visible plus tôt. Lorsque Isabelle et Ferdinand le Catholique ;. je nomme Isabelle en premier lieu , parce qu'elle était animée d'un zèle tout particulier pour, voir son Espagne chérie affranchie du joug des étrangers et des ennemis de sa croyance $ lorsque, dis-je, Isabelle et Ferdinand conquirent Grenade avec leurs chevaliers, et que dans ce moment glorieux, après sept siècles d'esclavage, l'Espagne se vit de nouveau libre et s'appartint à elle-même, le royaume arabe de Grenade était divisé en deux partis, à la tête desquels se trouvaient deux nobles familles : l'une d'elles, celle des Abencérages,
passa du côté des ^Espagnols et embrassa le christianisme; l'autre s'ewfuit chez les Maures d'Afrique. Il existe une foule de romances qui célèbrent la gloire et les hauts faits des Abencérages, leur haine contre les Zégris, et lès derniers combats des Arabes de Grenade. Ce Sont des chants orgueilleux, où sont peints l'amour le plus brûlant, et le désir de la gloire le plus effréné; des chants héroïques ébauchés, où règne la sensibilité la plus délicate; simples sous le rapport de la langue, mais non dénués cependant d'un certain feu oriental tout-à-falt arabe d'après leur contenu; et semblables à la poésie primitive de ces peuples, autant que nous la connaissons, comme chant lyrique de famille. Dans ces romances, les plus belles, à mon avis qui existent en espagnol, et en général dans toute autre langue moderne, l'esprit arabe et la couleur orientale ne sauraient être méconnus; et elles ont incontestablement exercé la plus dé* cisive influence sur toute la poésie ultérieure des Espagnols. C'est ainsi que la poésie espagnole fleurit avec une magnificence et une richesse ton» jours croissantes sur le sol de l'ancienne CastUle, s'enrichissant des inventions portugaises, et se parant des fleursprovençales; empruntant aussi plus tard la vivacité des couleurs arabes. Sous Charles- Quint, qui couronna FArioste comme le premier
poète de l'Italie, la poésie des Italiens, beaucoup plus rayante que celte des Espagnols, fut intrody île en Espagne par Garciiaso et Boscan , qui eurent toutefois égard à la langue et à la poésie nationales» et ne renoncèrent point complètement à la marche qu'elle avait suivie jusqu'alors. La aatian espagnole y était tellement attachée, que Tin troduftiwi de la méthode plus savante des Italiens éprouva d'abord beaucoup de contradictions; cependant eUe obtint par la suite beaucoup de succès. Aucune poésie n'a été formée d elémeus aussi divers que la poésie espagnole; mais ces élémens n'é» taieat point hétérogènes, ni inconciliables. C'étaient des manifestations individuelles de l'imagination et des sentimens qui lie formaient un accord parfait que lorsqu'elles étaient réunies, et qui prêtaient à l'art de la poésiecbes les Espagnols le charme le plus élevé du romantique. Cette poésie est non-seulement riche, elle est encore une par l'esprit et la création, et ne liait qu'un avec le caractère et le sentiment de la nation.
Depuis cette glorieuse époque de Ferdinand le Catholique et de Charles^Quint, aucune littérature ne fut aussi complètement nationale que celle des Espagnols. Si Ton considère les productions de la littérature d'après les principes d'une théorie générale de l'art, la discussion sur les
avantages ou les défauts, de même que sur le mérite d'un ouvrage en particulier ou d'une littérature entière, est interminable. Aussi la plupart du temps le sentiment naïf se perd-il dans les discussions, et la première impression s'oublie-t-elle entièrement. Mais il est un point de vue plus simple pour apprécier le mérite d'une littérature, et d'où h question peut se décider avec plus de facilité et de sûreté : c'est le point de vue moral qui rapporte tout à la question de savoir si une littérature est entièrement nationale, parfaitement adaptée à la prospérité nationale et à l'esprit national. Sous ce rapport, presque toutes les comparaisons seront à l'avantage des Espagnols. Que l'on prenne la poésie et la littérature des Italiens, qui, considérés uniquement comme œuvres de l'art, remportent sur tant d'autres littératures, sous le rapport du style et de la beauté des images, ainsi que de la profondeur des pensées : combien n'est-elle pas inférieure, sous le rapport de la nationalité, à la poésie espagnole? Quelquesuns des premiers poètes de l'Italie , par exemple Boccace, i'Arioste,Guarini, n'offrent dans leurs ouvrages rien qui ait du rapporta la nation, et ne sont animés d'aucun sentiment pour la prospérité nationale ; ou bien on n'aperçoit que des manifestations individuelles de ce genre, comme dans
Pétrarque ; et encore dans ces manifestations, lé patriotisme a souvent pris une direction entièrement fausse, témoin son admiration pour Rienzi et ses rêves du rétablissement de l'ancienne Rome. Le Dante et Machiavel sont les plus nationaux des auteurs italiens; mais le premier, animé d'une grande partialité pour les Gibelins , n'a point un caractère national assez général . Au contraire , le publiciste de Florence est très-dangereux par ses principes politiques , et plutôt en opposition avec toute manière de penser véritablement na* tionale. •
Combien sous ce rapport la littérature et la poésie espagnoles paraissent grandes! Tout y respire le sentiment national le plus noble, toufcy est sévère, moral et profondément religieux, alors même qu'il n'est pas précisément question de morale et de religion. On n'y voit rien qui soit de nature k égarer le sentiment, à changer la manière de Voir et faire disparaître la manière de penser; partout on découvre un seul etitoême esprit d'honneur, de morale sévère et de foi solide. J'ai déjà parié de la richesse des Espagnols en ouvrages historiques bien écrits, ainsi que de leur éloquence mâle , qui se développa de bonne heure, et se maintint toujours de même. Mais leurs poètes aussi sont de véritables Espagnols.
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On pourrait dire que l'art seul est capable de remarquer entre eux la différence de la langue et de l'exécution. Autrement il n'existe, pour ainsi dire, dans tous leurs auteurs qu'une seule manière de penser, la manière espagnole. Ce grand mérite de nationalité de la littérature espagnole, doit être vivement pris en considération; car on ne Fa que trop souvent jugée d'après l'art des anciens ou des Italiens, et même seulement d'après les exigences du goût français. Sous le rapport du mérite de la nationalité , la littérature espagnole occupe le premier rang., et la littérature anglaise peut-être le second. Ge n'est pas que la littérature anglaise soit moins riche, mais c'est parce qu'elle contient beaucoup plus d'élémens de la lutte d'efforts anti-nationaux et des changemens. Malgré ces influences opposées, l'unité nationale de la lit* térature anglaise se maintient plutôt intention-* nullement et comme le reste d'une loi hautement reconnue, qu'elle n'est le produit spontané du sentiment et du caractère. Je suis, au reste, bien éloigné de considérer ce point de vue national comme le seul à l'aide duquel ou doive juger du mérite d'une littérature; au contraire, je m'efforcerai de démontrer par la suite comment c'est précisément le combat intérieur qui donne à la littérature française et à là littérature allemande
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une grande partie de cet intérêt puissant quelles inspirent : c'est-à dire toutes les fois qu'il ne s'agit pas de vains intérêts temporels et de buts politiques, mais que le combat est celui de la renaissance qui doit former une nouvelfe époque de vie spirituelle dauë la connaissance générale de ce qui est de Dieu et de la science purifié*, sublime paix intellectuelle.
Où considère Garcilaso, contemporain de Char- Ies*Quint, ainsi que quelques autres poètes de la même époque, comme des modèles pour la beauté de la langue et pour la noblesse du goût II est. vrai aussi de dire qu'il a donné en cela un heureux exemple, qu'il a été d'autant plus nécessaire de rappeler plus tard aux esprits* que l'imagina* tien de quelques poètes tombait davantage dans l'afféterie et la monstruosité; mais je ne saurais admettre que Garcilaso et d'autres poètes de la même époque aient porté la langue poétique au* plus haut degré de perfection ; comme, par exem* pie, Virgile chez les Romains et Racine chez les Français. Ses poésies sont même plutôt d'heureuses expansions d'un sentiment plein d'amour, que de grands ouvrages classiques» Un poète lyrique et pastoral peut bien désigner l'époque de cet heureux et brillant développement d'une langue et d'une poésie; mais il est impossible qu'il
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l'embrasse dans toute sa perfection , parce que les poésies lyriques sont d'une étendue trop bornée et d'un contenu trop restreint. Il n'y a qu'un poète épique ou dramatique qui puisse dev«»r ainsj une règle générale et durable pour l'art et pour la langue de sa nation. A cette époque même la vie des-Espagnols était encore si chevaleresque et si riche, leurs guerres en Europe étaient si glorieuses et si importantes, leurs aventures sur l'Océan et dans le nouveau^monde si remarquables et si séduisantes pour l'imagination; .que le romantique d'invention et de fiction des anciens livres des chevaliers devait paraître de bien peu de prix en comparaison de ces. réalités. .On commença alors généralement à rejeter de la poésie épique les inventions fantastiques des anciens poèmes chevaleresques; mais en cela les Espagnols tombèrent dans l'extrême opposé, en rendant leurs poèmes trop historiques ; du moins en est-il ainsi à l'égard de l'essai épique le plus remarquable qui ait été tenté dans leur langue, Y Araucaria d'Ercilla , qui chante>s guerres des Espagnols avec un peuple d'Amérique très-vaillant et passionné pour son indépendance. La constitution du pays et de ses sauvages habitans, les déserts et les phénomènes naturels, les combats et les batailles sont tracés avec une vérité qui
fait sentir partout que le poète a tout vu de ses propres yeux et y a joué un rôle. H y a dans te premier poème épique des Espagnols de nombreux passages d'une très-grande beauté poétique; mais on y remarque en général trop de descriptions versifiées , de voyages et de combats. H faut que le poème épique réunisse la véHté et la grau* deur de l'histoire, ainsi que le jeu libre de l'imagination dans le mei*veilleux ; que ce merveillétix soit fabuleux, ou qu'il se manifeste dans le domaine de l'histoire; Le Cid demeure donc le sien! grand poème national que possèdent les Espagnols. Le poète portugais Camoënsfut en cela plus heureux qu'Eïcillâ. Les Espagnols s'étaient ert(- 7»i*s des déserts de l'Amérique *': Flncte, ce payfc «riche , était tombée en partagé à éa nation ; et c'était un sujet bien plus heureux pour le poète. On sent dans l'ouvrage de Camoëns, qu'il* était lui-même guerrier, marin, aventurier, et qu'A aspirait affaire le tour du monde. Il veut être vrai, et commence son poème héroïque d'une manière opposée à celle dont FArioste avait commencé le sieû; Il espérait triompher dé la richesse des fictions de celui-ci par l'ascendant de- la vérité, en ennoblissant par sa poésie des actions ou des exploits bien au-dessus de tout ce que TArioste avait chanté concernant son Roger, personn. 8
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ace 'mtgmmr*. Le poème 4e toœoëna, wrtout ili <wrto»e^tfcme»jt, a quelque rapport avec celui de VirgiJe, qu'à ceWe époque on considérait eoœme « &e règle générale ppnr l'épopée d'un ^€^re ^evé^t>ériwx,m^is de*)} l'ipilueftce eu* #$y*ît oçpçjukut beaucoup le géuie. De même ijpfte le w^tew audacieux ^bwdoane bûenlbqHt la côte ,e$ ^jélaece sgr U va^te étendue 4e l'Océan, 4e ffégie Camo^is qe tarde pps à peiv dne ^ vuç son modèle., da^s ce poçipe où il fait jfe&jgr du inonde a*w Gaina, à teavçrfr les àax* gers ej \e$ p&ppêtes , jvusqu a ce qu'il ait atteint ^g» fc^t, # q»ç les joy eu* v^inquepre mettent te .yÂqd au? la tertre désirée. Qe #*&££ que de*, pa*» Amas jdéliçiPV? yiçpi^ent répréer l#s siei>s #u **ajtpnpjer ej Je fMager ^ *>es peines m mUiet* 4» £|ots, eii JuJ anpoiaçw(tl^prQxirtiitéderi«de;de xç&pe yue euivr^pt* vapeur s'ej&fde ds œ peèœe farit *ous Jp ciel d*i midi , et qui e& reflète tous lefftflx. $îen f^e le style es wte «ipap}e 9 que te ,pjaij et la ço^çeptipp dç l'auteur soient graws, WpÇÇl^ot spa poèjne lWporte de beaocoup, $0W ^ vivacité deç coolw» et pour la richesse de rjp^gijœJfo», $**r ^alpi d# i'Arioste , auquel
Gmoim pmwmt <*4ever fe palme du, génie. H
ipe se bon»? p^ en effet, À chanter Gaina et la découverte de ftîlde, la daroiwatkwi et les «xpkrite
DE LA LITTÉRATURE. Il5
des Portugais dans ce pays : son poème contient en outre tout ce que l'histoire ancienne de sa nation présente de beau, de noble, de grand, de chevaleresque et de touchant, coordonné en un seul tout. Ce poème embrasse toute la poésie de sa nation. De tous les poèmes héroïques des temps anciens et tàodernes, il n'en est point qui soit national à un aussi haut degré. Jamais , depuis Ho* mère, poète n'a été honoré et aimé de sa nation autant que Camoëns; de sorte que tout ce que éettè nation, déchue de sa glcrire immédiatement ffpW* lui, a conservé de semfenens patriotiques, se rat* tache à ce seul poète, qui peut à justcHtitrte nous* tenir lieu de beaucoup d'autres 1 , et même d'une littérature tout entière. Cest au commencement et à 1* fin de "son poème que Camoëns se montre avec le plus de dignité katûthe poète. Il y parle avec amour et inspiration du jeune roi Sébastien, qiri fut si malheureux , et qui entraînait un royaume naguère si florissant, dans sa funeste des» tinée ; mais en l'eshertant et en l'avertissant sérieusement, comme il contenait à un vieillard inspiré qui avait pendant si long-temps porté les armes, de parler à son roi.
Le Tasse est un peu plus moderne que Camoêns. Ce poète se rapproche davantage de nous» et par sa langue, et par le sujet de son poème, qui est on ne
peut plus heureusement choisi, parce que les croisades unissent toute la plénitude du genre chevaleresque et du genre merveilleux au sérieux de la vérité historique. Ses contemporains étaient encore plus capables que nous de comprendre son mérite; car à cette époque durait encore l'ancien combat entre le christianisme et la puissance de Mahomet; sous Charles -Quint; deshéros et des guerriers espagnols se flattaient encore de l'espoir ' de regagner les conquêtes que Godefroy avait perdues dans la Terre-Sainte; ce qui n'était pas, il est vrai, impossible , et pouvait même, puisque la marine espagnole dominait exclusivement dans la Méditerranée , paraître moins difficile que de faire rentrer dans de justes limites la puissance formidable des Turcs sur le continent européen* Ce poète -, aussi avide de gloire qu'il était animé de pieux sentimens, était inspiré d'un «nthou* siasme non-seulement poétique, mais encore religieux, pour la cause sacrée du christianisme. Toutefois il n'a pas su atteindre la h^ju leur de son sujet; et il en a si peu épuisé ies richesses , qu'il n'en a pour ainsi dire qu'efflçuré'la stfperâcie. Il est vrai de dire aussi qu'il était entravé à certains égards p?r la forme que Virgile avait donnée au poème épique ; c'est .pourquoi on trouve dans son ppème certains passages relatifs aine ressorts épi-
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ques, qui ne Lui ont pas entièrement réussi. Ce* pendant la même idée d'une forme nécessaire pour un pqème épique n'a pas empêché Campè'ns de mêler au sien tout ce qui pouvait en* noblir son poème national épique, ni d'épuiser entièrement son sujet; mais le Tasse n'y aurait que difficilement réussi, alors même qu'il aurait eu des idées plus justes sur l'art épique. Il appartient à la classe des poètes qui ne peignent dans leurs ouvrages qu'eux-mêmes et la beauté de sentiçiens dont les a doués la nature , et qui ne sont pas en état de clairement embrasser dans leur esprit un monde, de s'y perdre et de s'y oublier. Les plus beaux passages de son poème sont ceux qui, considérés isolément ou comme épisodes, seraient également beaux dans tout autre ouvrage , et qui n'appartiennent pas entière* ment au sujet. Les charmes d'Armide, la beauté de Clorinde, et l'amour d'Herminie , voilà les passages qui nous captivent dans le Tasse; voilà des formes à l'égard desquelles le poète allemand fait dire au Tasse lui-même ces belles paroles :
Es sind nicht Schatten , die der Wahn erzeugte; Icb wciss es, aie sind e*?ig, denn aie sind (i).
(i) Ce ne sont pas des ombres,- nées du délire de l'imagination i je le sais, elles sont éwind)es > çar elles, sont.
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Les poésies lyriques du Tasse brûlent du feu de la passion et de l'enthousiasme de Famour le plus malheureux; plus que le petittpoème pastoral qui a pour titre F A min te, ce feu peut nous Conduire à la source de ces belles poésies arec lesquelles la froideur habile de Pétrarque forme un contraste si singulier. Le Tasse est un poète tout-à-fait sentimental; et comme PÀrjoste est extrêmement pittoresque , de même le style et les vers du Tasse ont on charme de beauté mu* siçale qui a surtout contribué à en faire te poète favori des Italiens, avantage dont il jouit auprès du peuple plqs que l'Arioste. On a souvent chanté des épisodes et d'autres passages détachés de son poème ; et, comme les Italiens n'ont pas à proprement parier de romances du genre de celles des Espagnols, ils ont divisé leur poème épique en romances. Ce sont les plus harmonieuses, les plus nobles, les plus poétiquement belles et les plus ornées que puisse posséder une nation. Cette manière de concevoir leur poète et de le présenter par fragment, était peutêtre la meilleure pour le plaisir et pour le sentiment; car on ne perdait pas beaucoup au plan de tout l'ouvrage considéré dans son ensemble. Le Tasse frit voir combien il était peu satisfait de ses idées sur l'art épique, parles nombreux ehan»
gemefts qu'il à faits à des ouvragés, et par* tes essais qui ne ta* ont point réussi. Sotr premier fiit u& poème chevaleresque; à une époque où leà beatnt jours de la chevftltetfe étaient déjà passés, H' vou* lut refaire entièrement sa Jérusalem délivrée, k laquelle il est redevable de h plus bette partie dfe sa gloire. Il sacrifia les passages les phtt beat» y les plus attrayans et les plus aimables, à sa sévérité de mœurs, et voulut y substituer tme froide! allégorie continuée dans tout l'ouvrage. II essaya en outre un poème épique chrétien sur là créa* tion. Ce n'est pas pour la première fois que je ferai observer combien il doit être difficile, mémo pour le poète le plus heureux , de développer un 7 petit nombre de sentences mystérieuse* de Moïse en autant de chants complets. Déjà , à l'occasion* dû Dante, j'ai parlé des tentatives faites pour traiter poétiquement un pareil sujet, et je ne fais mention id du poème du Tasse que parce que c'est précisément le modèle qu'avait Hilton. Dans ce poème de la création , le Tasse renonça même à l'usage de la rime, dont cependant le charme donne à ses chants une grande partie de leur prix, et qu'un poète mania rarement ausst facilement que lui. Telle était sa sévérité envers lui-même; en voyant tant de beautés dans son ouvrage, on ne devrait donc pas le juger aussi rlgotireu-
sèment pour quelques jeux d'esprit ou concetti : que restera-t-il de la poésie, si on lui refuse d'être ou d'oser être un jeu de l'imagination? Si l'on prétend analyser et juger chaque pensée avec autant de sévérité, il ne restera plus à la fin que la maigre prose; et encore dans la prose, pour peu qu'on veuille l'analyser sévèrement, même dans les ouvrages des écrivains les plus purs, ou trouve ça et là des images qui, prises à la rigueur, ne sont pas entièrement justes, et qui ont même quelque chose de faux. Dans le Tasse, plusieurs dej ces jeux d'esprit sont non -seulement pleins de sens, mais encore d'une grande beauté comme images; de pareils jeux d'esprit sont surtout permis à un poète du sentiment et de l'amour. On en trouve jusque dans les poèmes cri-, tiques des anciens, que l'on a coutume de toujours présenter à l'imagination mobile des poètes romantiques comme la tête de Méduse, pour les effrayer par un épouvantail de rigidité classique., Si maintenant nous considérons le Tasse uniquement comme poète sentimental et harmonique, nous ne saurions le blâmer d'être, dans un sens,mopotoi}e, et d'être aussi continuellement sentimental, Cçlte uniformité est inséparable de la poésie qui est essentiellement lyrique. Si dans te Tasse cette teinte de l'élégie est répandue même
dans l'exposition des beautés sensibles, j'y trouve plutôt une beauté qu'un défaut. Mais s'il fout qu'un poète épique soit plus riche, qu'il soit varié, qu'il embrasse un monde d'objets, l'esprit du présent et du passé, sa nation et la nature entière; il ne faut pas non plus qu'il soit toujours monté au même ton, mais qu'il sache toucher et faire vibrer chaque corde, du sentiment. Sous le rapport de cette richesse épique, Camoëns est infiniment au-dessus du Tasse. Son poème héroique contient aussi un grand nombre de passages empreints d'un sentiment d'élévation et d'amour qui sont comparables aux plus beaux passages du Tasse.Malgré le luxe des conceptions méridionales et l'attrait sensible qui y est répandu, 09 y eu tend surtout retentir la voix plaintive de l'élégie et de la douleur; aussi mérite-t-il le nom de poète héroïque romantique , parce qu'il est entièrement pénétré du feu et de l'enthousiasme de l'amour. H unit la plénitude pittoresque de l'Àrioste à la magie musicale du Tasse, et y joint en outre le grandiose et la gravité du véritable poète héroïque, que le Tasse désirait plus être qu'il ne l'était réellement.
Je n'ai donc pas besoin d'ajouter; que, patmi ces trois grands poèteséprques modernes, l'Arioste, Camoëns et le Tasse , la palpne appartient, selon
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moi, au seeorfd. J'avouerai cependant volontiers que dan» d# parafe jugetnens te sentiment individuel domine toujours plue ou moins*; car on ne peut ramener à des principes et à des idées fixes qu'un très-petit nombre des étémens qui constituent te mérite d'un poêle , pour en tirer des inductions ; quant au reste , c'est au sentiment à en décider. Je rappellerai à ce p*tf>os l'anecdote connue du Tasse, à qui on demandait quel était, k son avis, le plus grand poète de l'Italie , et qui répondit avec quelque humeur que l'Arioste était le second. L'amour de la gloire lut toujours, chez tes poètes, un sentiment très-irascible ; et c'est ainsi que ceux qui aiment un poète de préférence sont jaloux de sa gloire»
La langue poétique italienne avait déjà dans le Tasse tout ce qu'elle pouvait emprunter de noblesse et de dignité à l'ancienne langue romaine, sans renoncer à sa nature et à sa beauté particu* Itères. Après lui , la, poésie italienne tendit toujours davantage vers l'antique, non -seulement pour le style et pour ta forme , niais encore pour le choix des sjûjets. Guarinl, le dernier grand poète italien de l'époque encore florissante, Guarini, qui fut awssi uh poète erotique comme le Tasse , est dans les* poèmes lyriques, et à en juger pat* des passages isolé*, plus riche de pensées que le
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Tasse. Son style est d'ailleurs presque tôtfjomrs plus serre , et souvent sublimé. La comédie npoh dienne de Guarini, lePastorJide, est pleine de Pea> prit de l'antiquité, et même grande et noble eotih me le drame des Grecs ; quoiqu'on n y voie a ticuA* trace d'imitation serVile, et que le poète n'y efc* prime que ses propres sentiteero et son araow. Si donc le théâtre n'est point, en général, la partie brillante de ^ancienne littérature des Italiens; si les essais qu'ils ont tentés dans des temps piua reculés pour rétablir la tragédie ancienne, ont en grande partie échoué, et n'ont produit aucun résultat parce qu'ils n'ont fait qu'imiter froidement leurs modèles, du moins peut-on admettre} par forme de compensation, qu'ils ont atteint une grande et originale perfection dans un genre tout particulier, perfection qui d'ailleurs a été reconnue par les autres nations. II n'y a point de poète qni ait été plus traduit, |)lus lu et plus généralement admiré que Guarini, qui fat aussi admiré en France comme un modèle, jusqu'à Fappa-* rition du Cid de Corneille. Comme drame , cet ouvrage n'était pas propre à fonder une scène ni à ouvrir une carrière nouvelle; si on le considère comme tel , on y trouvera même des dé* fauts. Au contraire, la poésie lyrique des Italien* tfa pris nulle part un essor plus vigoureux que
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daos quelques chœurs et autres. passages de ce poème. 3 ai déjà parlé, à l'occasion du Tasse, de la frivolité de pensées des poètes erotiques romantiques, et de ce que Ton appelle des concetti. Les mêmes principes servent en général à les ex* piiquér et à les justifier dans Guarini, à l'exception de quelques passages qui ne sont plus naturellement frivoles ou naifs, mais étudiés, et par conséquent moins heureux. Guarini a des passages dont la noblesse et la gravité de style ne seraient pQint indignes d'un grand poète de l'antiquité ; mais il est déjà sur la limite du style noble, et d'un goût désordonné , que Ton trouve dans toute sa plénitude dans Marino. Celui-ci a fondu tout ce qu'Ovide ou les poètes erotiques de l'antiquité présentent de fantasque et d'efféminé, avec les jeux d'esprit qu'on remarque dans les ouvrages de Pétrarque, du Tasse et de Guarini; «t les a combinés en un océan de douceurs poé-, tiques, qui doivent d'autant plus répugner au goût, que ces frivolités ne sont ni naturelles ni \p résultat de son sentiment particulier, mais le plus souvent imitées.
Ainsi finit l'ancienne poésie des Italiens P parce qu'elle crut avoir trouvé, dans les poésies erotiques des anciens, \xn faux point de réunion entre lçur mythologie, leur art et leur style, et le sen-
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timent de l'amour qui domine dans la poésie romantique.
Dans leur isolement, la littérature et la poésie espagnoles se maintinrent plus long-temps et s* développèrent avec plus de bonheur. En Espagne, l'imitation de l'antique pouvait moins facilement prendre le dessus, et gagner une influence généralement pernicieuse , parce qu$ le sentiment national régnait avec trop de vivacité etde puissance. Ce sentiment dirigea aussi la poésie vers le présent. Le roman parvint en Espagne à une perfection,- que Ton u'a vue chez aucune, autre nation, et la scène y acquit une richesse presque incalculable, ainsi, qu'una forme toute particulière* . ,. ,.-..,.
Dans la poééie, la langue eepagn oie ne peut, à proprement parler^ désigner de préférence aucune époque comme plus parfaite et comme normale ; cat^ bien que dans des temps plus rapprochés dç nous on se soit souvent trouvé fondé à cher Garcilaso et quelques autres anciens poètes comme classiques dans la langue, cela n'était cependant vrai que dans un sens restreint. La langue poétique des Espagnols resta, à prpprernent parler, toujours libre. On.y a souvent prodigué trop d ? art et de poésie; mais. elle ne fut jamais soumteeà une règle reconnue, si ce n'est à, celle
de la mesure des syllabes. Gela est d'autant plus remarquable, qu'au contraire la poésie des Espagnols était déjà , à une époque reculée, formée de h manière H plus régulière et déterminée de la manière la plus sévère. La précision la plus rigoureuse est tellement devenue pour elle une se* conde nature, que, tandis qu'ordinairement dans les autres langues , la prose manque de clarté par suite de la négligence des écrivains, la prose espagnole n'a pas d'autre définit que: de tomber dans la subtilité par twfp d'e*adfteude et de précision, défaut qt|e les Espagnols appellent àhu* deza. Cependant ce défaut ne se trouve point dans les meilleurs écrivains, paroi lesquels Cervantes passe pour le premier et lç plus partait. Chez cet auteur, la prose espagnole s'en' effet atteint son plus haut point de perfection , et est de» mttlrée une règle comme il n'en existe pas pour la langue poétique. Elle y a tmp liberté qui fut peut-être très-favorable k la Vivacité et au développement de l'imagination riche et inventive do cette nation.
1j& roman de Cervantes mérite £a célébrité tj l'admiration de toutes les nations de l'Europe, dont il est l'objet déjà depuis deux siècles , ntin^seuie* ment par la noblesse dn style et par la perfection de l'exposition ; non-seulement parce qye, de tous
les ouvrages d'esprit, c'est celui qui est te phi* ricfeç d'invention & 4e génie ; Amis encore parce que c'est un tableau vivant et *out-à*fait répique de la vie et du caractère des Eapagaok* Cfo& feu* quoi ce tqwW a toujours un attrait «t u*xné-r rjt/e nouveaux, tandis que tant d'imitations qu'an en a faites en Espagae, ea Fnaaoe et «n Àpgto* tewe, ont déjà vieilli et sont ioipbées ou prè$ dp tQfliber dans l'oubli . Ce que j'ai déjà dit, à une autre occasion 9 des productions poétiques d* Ywpri% , que dam ce gsnre h poète doit justifier $4 vocation et #o& droit à toutes les libertés qu'il *a*t prendre , par u» riche w? tége de poésie dans les accessoires, dans Imposition, dw* lp forpae et dans la langue, trouve ici son.appli* cation. Aussi pnfcils grand tort, c«rx qui n'eavp» sagent dans le roma» de Cervantes que la «atito* et veulent laisser de côté la poésie. Sans dota* cette poésie n'est pas toujours entièrement du goût des autres nations, parce qu'elle a un caractère tout-à-fait espagnol. Mais quiconque saur^ se placer dans cet esprit et le comprendre, trou-» veraque le plaisant et le grave, l'esprit et la poésie sont réunis de la manière la plus heureuse dans ce riche tableau de la vie , et que l'un ne reçoit tout son prix que de l'autre. Le reste de$ ouvrages en prose de Cervantes, dans des genres
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déjà connus, un roman pastoral , des nouvelles , un roman de pèlerin qu'il écrivit en dernier lieu, réunissent plus ou moins les avantages du style et de t invention du Don Quichotte, mais ne tiennent ht plus grande partie de leur mérite que de leur rapport avec cet ouvrage unique dans son genre, et d'autant plus inimitable qu'on Ta plus imité. U jette un lustre tout particulier sur la littérature espagnole, et c'est à juste titre que les Espagnols s'enorgueillissent d'un roman si essentiellement national, qu'aucune autre littérature ne possède un ouvrage" pareil; roman que Fon pourrait presque comparer à un poème éptque, parce qu'il est* le tableau le plus riche de la vie, des moeurs et du génie de la nation; et qui, aux yeux de beaucoup die personnes, en est un véritable 9 d'un genre tout particulier et nouveau.
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