‹ Histoire de la littérature ancienne et moderne, Volume 2Chapitre 8 sur 15 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Philosophie du dix* septième siècle. — Bacon, Hugo Grotius, Descartes, Bossuet, Pascal. — Changement dans les opinions. — Esprit du dix-huitième siècle. — Tableau de l'athéisme français et de l'esprit révolutionnaire.

Lê dix - septième siècle fut riche en grands écrivains, non - seulement dans le domaine des belles-lettres, dans le poème et dans l'art de l'éloquence, mais encore dans les sciences et dfuis la philosophie. Cette philosophie et cette mar nière de penser du dix-huitième siècle, qui se répandit sur toutes les parties de la littérature, et qui a même exercé une influence si décisive sur les destinées de l'humanité et des nations, a été déterminée par quelques profonds penseurs du dix- septième siècle , quoique l'on se soit en partie considérablement écarté de l'esprit, des intentions et des vues primitives deô premiers inventeurs et des fondateurs célèbres de cette nouvelle manière de penser. Il est nécessaire que je caractérise à grands traits B^côn, Descartes, Locke

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et quelques autres héros du dix -septième siècle, pour que je puisse exposer nettement et faîre bien comprendre à mes lecteurs tous les résultats intellectuels et moraux que Voltaire et Rousseau ont produits, non-seulement sur la France, mais encore surtoute l'Europe, et en général sur l'esprit du dix-huitième siècle.

On vit pendant le seizième siècle se prolonger la lutte des forces rivales, et ce ne fut que vers la fin de ce siècle que l'esprit humain commença à se . remettre et à revenir de la secousse violente qu'il avait éprouvée. Ce ne fut que le dix -septième siècle qui vit éclore ces nouvelles méthodes d'observation et de réflexion, auxquelles on venait d'ouvrir la carrière, après le rétablissement & l'ancienne littérature^ après l'extension donnée aux seienees naturelles et à la géographie, après ta commotion générale et la scission dabs h croyance religieuse opérée par le protesiantiste*. Des auteurs que je viens de nommer, Bacon est celui qui mérite de nous occuper le premier; U est devenu le père de la physique nouvelle, en ramenant l'ardeur du savoir et le génie de l'investigation, des vaines subtilisés de mots de l'école morte, à l'expérience, à la pratique et surtout à la nature vivante. Il a fait et terminé des découvertes nombreuses et véritables^ il eu est

une foule d'autres qu'il a déterminées. <m pressenties, et presque devinées. Fécondées par ce génie rare et puissant, toutes les sciences basée^sur l'expérience ont fait des progrès immenses et ont été totalement changées; c'est par là que les lu* mières générales, ou pourrait même dire, toute là manière de vivre de l'Europe roodtrne, ont pris une forme toute autre, qui a- eu en grande partie ce philosophe pour premier fondateur» Ge fat sans doute une chose blâmable > dangereuse ejt même effrayante dans ses effets et dans ses résultats extrêmes, lorsqu'au dix- huitième siècle les successeurs et les adorateurs de Bacon voulurent, en s'arraànt de ses doctrines, tirer de l'expérience et du monde des sens , ce qui ne pouvait y être tontemi : la loi de la vie" et dès actions, l'ensemble des croyances religieuses et l'espérance; et lorsqu'ils rejetèrent avec nft frôïd mépris, comme extravagante, toute espérance et tout amour que l'expérience sensible paraissait he point confir* mèr sur-le-ehaitip. Or tout eèla était contraire k l'esprit, à ki manière de penser > et aux vues du fondateur de cette philosophie. Je ne rappellerai ici de hit que cette seule sentence , qui , aujourd'hui même, n'a pas encore vieilli : «Que la philosophie qui s'arrête à la superficie des choses , et qui t\e feit qu'effleurer les objets sur lesquels

eHe s'eocerce, conduit à l'incrédulité 61 à l'athéisme; tandis que l'adoration de la divinité, et la ferme croyance en elle, puisées à des sources plus . profondes, confirment et fortifient tout puissamment. » Non-seulement en matière de religion, mais encore dans les sciences nAturelles, ce profond penseur croyait beaucoup de choses que ses partisans et ses admirateurs des temps postérieurs' eussent condamnées comme une pure su* perstition. On ne saurait non plus dire que ce n'était là que croyances mortes, admise^ sans examen, op un préjugé de soft éducation et de son siècle, dont il n'était pas encore parvenu à se dépouiller; car ses opinions sur de pareilles matières du monde intellectuel portaient pour la plupart l'empreinte de son esprit clairvoyant et éminemment original. Il avait autant de sensibilité dans rame que d'invention dans l'esprit; et de ce que le monde de l'expérience s'était montré à lui sous un jour tout nouveau , il n'était p^s résulté que cette région supérieure et digne du monde intellectuel, qui est bien au-dessus de l'expérience sensible ordinaire, eût disparu ou fût. devenue invisible à ses yeux. L'opinion suivante , qu'Ha émise sur l'essence véritable d'une vue de la nature, philosophique et vraie, prouvera combien lui-même eut peu de part, je ne dirai point au

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matérialisme grossier de ses successeurs, mais même au panthéisme, né au dix-huitième siècle, en France et même çà et là en Allemagne, des sciences naturelles qui avaient fait tant de progrès et qui s'étaient enrichies de tant d'observations. Il prétend que la philosophie de la nature des anciens était vicieuse, en ce qu'ils considéraient la nature comrrie une image de la Divinité, tandis que, conformément à la vérité et d'après les doctrines du christianisme, i'homme seul peut être appelé une image du Créateur; parce que la nature n'est point un miroir, ni un reflet , ni une image de la Divinité, mais bien l'ouvrage de ses mains. Bacon entend ici par philosophie de la nature des anciens, ainsi qu'on le voit même par le résultat général qu'il lui attribue, non tel ou tel système en particulier, mais en gé* néral ce que les anciens savaient et pensaient de mieux en philosophie naturelle; et par là il voulait peut-être parler non-seulement de leur science de la nature proprement dite, mais encore de leur mythologie et de leur religion na tu* relie. Si d'après la doctrine du christianisme, Bacon accorde à l'homme seul la prérogative d'être appelé une image de la Divinité, il ne faut point entendre cela comme si cette dignité et cette noble qualité appartenaient à l'homme, parce qu'il est h. 13 *

le point culminant, le véritable éclat et l'essence intellectuelle la plus variée de la nature ; mais se- Ion lui, cette similitude et cette ressemblance lui sont échues en partage immédiatement par l'effet de l'amour et d'un souffle de la Divinité. Cette expression figurée, « la nature n'est point un miroir où se réfléchit la Divinité, ni son image, mais l'œuvre de ses mains, » alors qu'elle est comprise dans toute sa profondeur, renferme l'explication parfaite du véritable rapport qui existe entre le monde des sens et le monde intellectuel, la nature et la Divinité. Elle signifie avant tout que la nature ne s'est point produite elle-même, mais que Dieu l'a créée pour un but déterminé ; et, en général, ces expressions simples de Bacon sur la philosophie de la nature des anciens, sur la philosophie proprement dite, et sur celle du christianisme, constituent une règle facile à concevoir et clairement exprimée pour saisir le véritable milieu entre une adoration de la nature qui oublie Dieu, et cette sombre haine de la nature où tombe assez souvent une raison bornée , qui , uniquement concentrée sur la nature morale , se trouve hors d'état de s'expliquer la nature et ne comprend, par conséquent, que très-imparfaitement les choses divines . La juste distinction et le véritable rapport entre la nature et la Divinité

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sont le point important, non-seulement pour la pensée et pour* les croyances de l'homme, mais encore pour la conduite et pour la vie. Ce sujet et la sentence de Bacon qui contient le résultat proprement dit de toute sa manière de penser sur la nature, méritaient d'autant plus que j'en fisse mention, qu'aujourd'hui encore la philosophie se porte vers l'un ou vers l'autre de. ces deux points extrêmes : celui d'une divinisation de la nature, qui ne distingue point le Créateur de ses œuvres, ni Dieu de l'univers; ou d'un autre coté, celui de, la haine et de la dénégation de ces contempteurs de la nature, dont la raison est exclusivement concentrée sur leur moi. Le juste milieu entre ces deux erreurs opposées, ou la véritable intuitipn de la nature, se manifeste à la vérité immédiatement par le sentiment de notre alliance intime avec elle , mais en même temps aussi par le sentiment de l'intervalle immense qui nous se'pare d'elle et nous élève au-dessus d'elle, puis par l'investigation religieuse et l'admiration de tout .ce qui dans la nature annonce quelque chose d'autre et de plus élevé qu'elle, existant seul et par soi-même; signes qui,. pleins d'amour ou terribles, annoncent comme un code muet, ou comme un oracle, la main qui la créa ou le but pour 1er

quel elle a été créée.

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L'influence que Hugo Grotius exerça, dans le dix-septième siècle et dans une grande partie du dix-huitième, sur le monde pratique et politique, ainsi que sur la morale des nations dans leurs rapports respectifs, ne fut pas moindre que celle de Bacon sur la philosophie et sur l'esprit humain en général; et ce fut évidemment une in* fluence très-heureuse et très-salutaire. En effet, le lien religieux qui auparavant unissait les nations de l'Occident en un seul corps politique étant alors rompu, la politique de Machiavel, qui fce tenait aucun compte de la justice et de ce qui est sacré parmi les hommes, devenant toujours de plus en plus la règle d'après laquelle on agissait, ce fut un bienfait immense que de donner de nouveau à l'Europe , qui s'épuisait elle-même dans les guerres civiles, un droit général pour les peuples séparés par leurs croyances religieuses, enflammés par les passions, égarés et abusés par -une politique fallacieuse. Aussi la doctrine de Grotius fut-elle reconnue désormais comme règle. C'est une pensée consolante, qu'un savant, un penseur ait pu , sans aucune autre puissance que celle de son génie et d'une volonté noblement inspirée, devenir ainsi le véritable fondateur d'un droit des gens nouveau. De même qu'il s'est acquis par là l'estime de son siècle, il a mérité la

vénération et la reconnaissance de la postérité. Considéré comme système, le droit des gens fondé et introduit par Hugo Grotius et ses successeurs paraîtra très-défectueux, et ne pourra que difficilement soutenir l'épreuve des objections d'un sceptique. Le lien religieux de l'ancienne union politique des Etéts de l'Europe ne pouvait, à proprement parler, être remplacé. Dans l'absence de ce lien, désormais rompu, k justice ne fut principalement fondée que sur la destination et les dispositions sociales innées chez l'homme, et qui lui appartiennent aussi essentiellement que nécessairement. Plus les successeurs de Grotius fondèrent le droit général sur la nature et sur la raison exclusivement, et le puisèrent à ces sources détournées; plus, en agissant ainsi , ils mirent de côté la relation de la jus* tice avec sa source première , et plus il était impossible que la théorie du droit des gens et même la diplomatie ne s'égarassent pas d'un côté dans un dédale de subtilités et de controverses en partie insolubles, et d'un autre côté, ne fussent point poussées à des conséquences tout -à -fait barbares et erronées. En effet, que n'a-t-on pas fait du droit naturel et de la politique fondés sur la raison , dans la dernière moitié du dix - huitième siècle, tant sous le rapport de la théorie que sons

celui de la pratique ? Ce fut toutefois un grand bonheur que ce droit des gens, de nouveau répandu et généralement reconnu depuis Grotius, pût opposer une digue suffisante, du moins pendant tout un siècle et même plus, au torrent de la désorganisation qui commença à exercer ses ravages de 1648 à 1740. De graves et publiques injustices furent à la vérité commises de la part d'un Etat à l'égard d'un autre ; mais ces injustices excitèrent des réclamations générales. C'était déjà un grand avantage que la puissance et la cupidité fussent gênées par diyerses formalités juridiques, et fussent obligées d'observer du moins une apparence de justice. De 1 740 à 177a, les effets bienfaisans de cet état de choses se firent encore sentir, et même, quoique à un moindre degré , depuis 1 époque où la justice européenne éprouva une seconde atteinte grave et générale , jusqu'aux temps plus récens où l'on a vu changer totalement les rapports des Etats et des peuples , et en même temps mettre de côté les règles suivies jusqu'alors, mais que l'on ne trouvait plus applicables.

Parmi les écrivains qui ont exercé l'influence la plus grande et la plus décisive sur le monde pratique et sur les rapports politiques de l'Europe, apparaît en première ligne Grotius ; et son

influence fut la plus salutaire de toutes, soit que nous la comparions à celle que Machiavel exerça avant lui , soit à celle que Rousseau obtint après lui.

Outre la peine qu'il s'était donnée pour rétablir et faire reconnaître la justice et sa théorie, Hugo Grotius travailla avec la même énergie de volonté à présenter la vérité de la religion soutenue des preuves les plus convaincantes elles plus irrésistibles. JJn des résultats indirects du protestantisme fut que la religion continua d'être un objet de controverse, et qu'on la traita par conséquent toujours davantage comme affaire d'esprit; ce qui d'ailleurs existait déjà primitivement dans l'esprit du fondateur de ta deuxième secte des Protestans , c'est-à-dire dans l'esprit de Calvin. Dans cet essai, qui parut de plus en plus un besoin de l'époque, Grotius a trouvé plusieurs successeurs, et l'intention qu'il eut en le composant est incontestablement des plus louables ; mais, envisagé en lui-même, cet ouvrage pourrait plutôt'être considéré comme une preuve que le sens religieux devait avoir déjà beaucoup perdu , puisque ce qui, d'après sa nature particulière, ne peut être qu'une chose de sentiment et de croyance, commença à être traité plutôt comme une chose du ressort de l'esprit, et

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