‹ Histoire de la littérature ancienne et moderne, Volume 2Chapitre 9 sur 15 · O HISTOIRE · texte numérisé non relu

O HISTOIRE

à être considéré comme objet d'une discussion savante; enfin, puisque jusqu'aux vérités de la religion , tout fut décidé comtae un procès, et qu'on voulut, ainsi que Pascal l'essaya plus tard, donner à celles-ci une solution satisfaisante comme à un problème de géométrie. Je ne saurais trouver la philosophie et la manière de penser<tle Descartes aussi méritoires que celles de ces deux hommes. Son influence sur son siècle, ainsi que sur le siècle suivant, fut plutôt dangereuse et de nature à égarer les esprits que salutaire et vraiment avantageuse pour les sciences. En généra), Descartes me paraît fournir la preuve que Ton peut être comme lui ( et son siècle le reconnaissait effectivement pour tel) un grand mathématicien, d'après la méthode usitée et pratiquée jusqu'à présent pour cette science, sans être pour cela lin très-habile philosophe. À la vérité , les hypothèses et les tourbillons dont il prétendait faire dériver en physique non-seulement les individualités de la nature, mais encore l'origine de l'univers, sont depuis long-temps oubliés. En général, son système n a joui que d'une vogue passagère , et ne s'est point généralement répandu hors de France. Malgré cela, ses hypothèses philosophiques et ses tourbillons n'ont pas laissé d'exercer une influence marquée et prolongée sur

i'e&prit du dix-septième siècle, et par cela même aussi sur l'esprit du dix-huitième. Sa méthode surtout , ou, comme il s'exprime, sa manière particulière de commencer la philosophie, a trouvé beaucoup d'imitateurs. Il voulut être penseur original dans toute la force de ce mot. Pour cela il prit le parti d'oublier entièrement toutes ses connaissances acquises, toutes [ses croyances et toutes ses pensées, et de^recommencer par le commencement. Il est facile de concevoir que ce penseur original n'a pas ménagé les philosophes et les savans qui l'avaient précédé ; qu'il rejeta entièrement leur autorité, et considéra tous leurs efforts comme non avenus. S'il était possible de trancher tout-à-coup et au gré d'un caprice le fil de toutes les pensées qui nous ont été communiquées, pensées auxquelles le langage nous a déjà attachés d'une manière indissoluble, les suites n'en pourraient être que funestes et désorganisatrices. C'est comme si l'on croyait pouvoir, dans le monde politique, arrêter et entraver pendant quelque temps le ressort de la vie publique, et Substituer tout d'un coup à la constitution telle que se l'est faite une nation dans le cours et au milieu des vicissitudes des temps, un meilleur système de rouages et de ressorts, ou bien une constitution parfaite , basée sur les principes de

la pure raison d'Etat. Depuis deux mille ans, l'histoire de la philosophie constate suffisamment qu'il est aussi difficile d'atteindre la vérité par un pareil oubli et une pareille proscription subite de tout le passé, qu'une bonne constitution. La conséquence la plus naturelle est donc que l'on ne connaît point et qu'ainsi on ne saurait éviter les premiers faux pas ordinaires de l'esprit lorsqu'il essaie de rechercher la vérité avec ses propres forces; en sorte que l'esprit humain renouvelle inutilement et considère même comme des découvertes des erreurs qui ont déjà été commises un million de fois par les mêmes causes , et qui ont déjà été réfutées et modifiées à l'infini. Quant à l'oubli total de ce qui a été fait et tenté par ceux qui nous ont précédés dans le cours des temps, il est tellement impossible d'observer rigoureusement les voies de l'indépendance et d'une parfaite liberté d'esprit et de pensée, que Descartes n'est point le seul de ces penseurs indépendans méprisant et faisant table rase de tout ce qui a été dit et fait avant eux, dont les opinions les plus originales et les prétendues découvertes ne sont, en définitive, qu'empruntées à leurs prédécesseurs, quoiqu'elles soient autrement exprimées et présentées sous une forme différente, qu'elles ne soient souvent tirées que

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de souvenirs vagues et accompagnées d'une certaine illusion d'amour propre ; sans que leurs auteurs aient clairement et pleinement la conscience d& la source à laquelle ils ont puisé. On fait un grand mérite à Descartes d'avoir distingué de la manière la plus nette l'esprit de la nature. Il doit paraître bizarre, et l'on doit trouver étonnant, que l'on ait pu considérer comme une chose si neuve et si originale la distinction reconnue et établie entre la pensée et le corps. Mais Descartes ayant conçu cette distinction d'une manière purement mathématique et très-peu satisfaisante , on n'y gagna même rien , parce que l'on s'embarrassa dans des difficultés insolubles sur la différence qui existe entre l'âme et le corps, et sur la question de savoir comment il pouvait se faire que l'âme agît sur le corps et le corps sur l'âme. En général, depuis Descartes, le propre de la philosophie fut de flotter toujours incertaine entre le moi et le monde extérieur des sens. Tantôt on voulait tout faire dériver exclusivement du moi ; tantôt on se jetait à corps perdu dans le monde des sens, pour en tirer toutes les vérités imaginables, même ces vérités morales et divines qu'il ne saurait contenir. Mais, dans l'un et l'autre cas, la connexité entre le moi et le monde extérieur des sens demeura tout-à-fait in-

compréhensible, parce que l'on avait entièrement perdu de vue la région supérieure divine , qui est la base de l'un et de l'autre, et dont la lumière peut seule les éclaircir et les expliquer. Il manquait à lame un intermédiaire pour faire parvenir l'esprit à ta connaissance, et pour établir un accord dans le monde extérieur comme œuvre du Créateur. La philosophie de cette époque était en général éprise de la conscience abstraite de la pensée dialectique, dans le domaine de laquelle on ne saurait jamais trouver la vérité , et où elle ne saurait être conservée pure , quand bien même elle aurait été trouvée ou donnée auparavant. La lumière supérieure de la connaissance spirituelle, quoique inséparable de la religion , n'avait jamais été complètement produite au jour dans la science. Il ne s'en était échappé que quelques rayons isolés , interrompus , et comme dérobés à l'oppression dans laquelle était tombée toute science vivante pendant la domination du rationalisme. On fait aussi un mérite : à Descartes d'avoir prouvé l'existence de Dieu.

! par la raison, avec la même rigueur qu'un pro-

! blême de géométrie. Ce mérite , si toutefois c'en

*t est un , ne lui appartient même pas ; car tout cela

j est littéralement emprunté aux anciens philoso-

j' phes du moyen âge , qui sont du reste tant ra-

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baissés par Descartes ainsi que par son siècle. Mais il est évident qu'ils avaient fait cela dans un sens et avec un esprit tout différent de celui de Descartes et des temps postérieurs, surabondamment confirmés par des preuves rationelles. La plus sublime des vérités, celle dont on peut d'ail» leurs se convaincre tout différemment et avec non moins de solidité , celle qui était devenue l'esprit de la vie intérieure, le centre des autres convictions, même de toutes les actions et de toutes les dispositions de la vie; voilà quelle était la pensée de ces anciens philosophes. Si chaque créature ou être organisé annonce d'une manière ou d'une autre la grandeur incommensurable de l'ouvrier céleste, la raison humaine, ordinairement si fière de sa force et de son habileté, devrait ajouter ses accens à ce chœur universel, destiné à célébrer les louanges du Très-Haut; ou bien, de même que, dans les affaires humaines, on considère comme le plus grand triomphe pour une cause juste et bonne, que son ennemi et son adversaire soit inévitable* ment forcé d'en reconnaître malgré lui la justice et la vérité, de même aussi la raison humaine devrait rendre témoignage de la vérité divine. Mais si l'existence de Dieu, que nous apprenons k connaître d'abord par le sentiment intérieur, est

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prouvée exclusivement et uniquement par la raison, comme dans Descartes, il en résulte que l'on met jusqu'à un certain point Dieu dans la dépendance de sa raison , ou même qu'on l'identifie avec elle. On n'a pu jamais réussir et on ne réussira jamais à démontrer l'existence de Dieu à ceux qui ne la sentent -pas et n'y croient pas, toutes les fois que cette clarté intérieure vient à manquer, ou que la conscience ne se fait plus entendre.

Les successeurs de Descartes et ses partisans formèrent en France une secte particulière dont la domination ne fut. que de courte durée. Cependant il y eut des esprits qui demeurèrent indépendant et fermes dans leur conviction religieuse, quoiqu'ils adoptassent ce système en tant qu'il pouvait se concilier avec leur manière de voir. Cette observation s'applique à Mallebran* che, qui ne put toutefois se tirer des difficultés insolubles que présente le système de De&cartes, surtout en ce qui concerne la relation entre la pensée et son objet extérieur, ainsi que la connexité entre l'esprit et la matière. Huet se rendit célèbre comme adversaire de Descartes, comme philosophe sceptique critique et comme défenseur de la révélation; et Féneloû écrivit, daos la plus belle langue de ce siècle, ce que son

esprit aimable lui inspira «ans se mettre aucunement sous la dépendance de cette cpntro verse philosophique et métaphysique. Un autre homme, dont j'ai tardé avec intention de parler jusqu'à présent, agit plus que tous ceux que je viens de citer pour maintenir en général les croyances religieuses : c'est l'homme qui , comipe écrivain , est reconnu le premier que la France ait jamais produit, sous le apport de l'éloquence et du style. Peut-être pourrait-on douter que l'éclat d'une pareille éloquence convienne aux vérités de la religion, et penser que pour la simplicité du christianisme une exposition tout-à-fait sans ornement et sans art est la meilleure de" toutes; mais alors même qu'il en serait ainsi, un orateur tel que Bossuet, doué d'un esprit si juste, si pénétrant et si énergique, s'exprimant de 1$ manière la plus noble, était un grand bienfait pour cette époque où la religion luttait et combattait encore, et où le triomphe de la vérité n'était pas encore tout-àfait assuré. Il faut donc prendre en considération cette circonstance que l'éloquence de Bossuet ne se bornait point à des sujets uniquement du ressort de la théologie, car tout ce qui dans la vie et dans la morale,' dans l'Église et dans l'État, dans la politique et dans l'histoire, peut exciter et inviter l'esprit à de profondes méditations,

était chez ce grand hpmme en relation avec ses opinions religieuses, et appartient au cercle des sujets auxquels il a consacré sa plume»

S'il était permis de comparer sous le rapport de l'exposition et du langage, un orateur à des poètes, je trouverais dans Bossuet quelque chose qui le place au-dessus même des plus grands poètes français ses contemporains. Le parfait et le fini dans l'art et dans le stylé sont renfermés dans une sphère déterminée , qui tient le milieu entre le sublime, le grand, et ce qui est tout-àfait poli et a par cela même du charme et de la grâce.

Des deux cotés les déviations sont faciles et se rencontrent fréquemment. Il est des poètes 'et des écrivains grands et sublimes, qui ne sont ni parfaits ni harmoniques en tout point. Avec une parfaite uniformité, d'autres penchent vers la recherche et vers la mollesse, ou bien manquent de la force du sublime : ils sont nobles et beaux, mais sans grandeur. C'est ce que Voltaire avait en vue quand il faisait remarquer les défauts de ses deux prédécesseurs, que toute son ambitùjh était de surpasser dans la tragédie de sa nation. Il lui est facile de trouver dans Corneille des passages où la langue peut être présentée comme vieillie, encore rude, et comme vraiment blâ-

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mable par l'exagération et l'enflure* Je serais près* que tenté de penser qu'il a craint davantage Corneille, parce que son génie avait plus de rapport avec celui de ce grand homme; et qu'il a eu la confiance intime dé croire qu'il surpassait, par l'élan de la passion et par le feu qui lui était propre , Racine, dans lequel il sentait l'absence de ce sublime et de ce pathétique qu'il a portés au plus haut degré. Cependant son jugement à l'égard de Racine peut être regardé en général comme injuste. Alors même qu'on ne considérerait que la rhétorique des passions, parmi tant d'autres tragédies françaises dont les auteurs se sont proposé le xpême but, on en trouverait difficilement \me qui sous ce rapport pût être comparée à la Phèdre de Racine. Dans Àthalie respire l'élan d'une inspiration plus élevée; et dans ses autres tragédies, comme dans Bérénice, on remarque plutôt une exposition harmoniquement calme et des teintes plus douces : la nature du sujet l'exigeait. Cependant on peut accorder à Voltaire que Racine serait faien plus grand et plus parfait comme poète, si à cette perfection harmonique de langage et de versification qu'il possède, à cette noble et belle empreinte qui caractérise ses ex^ positions et ses idées ,*se joignait quelquefois un peu plus de ces élans sublimes dont Corneille est ii. U

souvent prodigue , et qui perdent par cela même de leur effet. Mais en ce qui concerne la langue et l'exposition, ces deux qualités se trouvent réunies dans Bossue t, autant que ce rapprochement est permis lorsqu'il s'agit d'un orateur, avec une pureté, une perfection et une noblesse de langage qui ne se démentent jamais. Il est, partout où le sujet le comporte, grand et sublime , sans cependant jamais tomber dans l'enflure. Je me range par conséquent avec plaisir de l'avis des critiques français quant au jugement qu'ils ont porté du magnifique talent de cet homme prodigieux et de ses écrits; d'autant plus que les écrits de Bossuet ne sont pas seulement un modèle de perfection pour le style et pour l'expression, mais une source riche et féconde où l'on peut puiser les vérités les plus salutaires et les plus sublimes.

On pourrait encore mettre en évidence sous un autre point de vue la supériorité de Bossuet comme orateur et comme écrivain , même sur les plus grands poètes de sa nation et de son siècle. Dans une foule de rapports essentiels la littérature française est une littérature imitée de celle des nations de l'antiquité qui furent le plus tôt civilisées, et basée en partie sur cette littérature, de même que celle des Romains était basée sur

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la littérature grecque. La chose n'est point blâmable en elle-même, elle est même à certains égards inévitable pour tous les peuples qui ont paru plus tard sur la scène du monde et s'y sont développés ; pour ceux-là surtout dont l'esprit, tel que celui des Français et des Romains, a plutôt une tendance vers la vie pratique extérieure, que vers l'activité intérieure dô l'esprit. On aurait grandement tort si l'on voulait mettre la littérature romaine sur la même ligne que la littérature grecque, en ce qui concerne le génie de l'invention. Mais je me suis déjà efforcé de démontrer à mes lecteurs comment cette littérature a un mérite tout particulier, précisément à cause des idées et des sentimens vraiment romains qui y dominent, et par la grande idée de Rome qui respire dans tous les ouvrages et dans tous les auteurs romains. Une pareille grande idée, dominant tout, donne un contrepoids intérieur et inspire au génie de la fermeté, du caractère et de la dignité. C'est là justement ce qu'opère dans Rossuet la conviction religieuse qui l'animait, l'idée de la religion catholique et de la lumière . qui en émane pour l'histoire , la politique et la science; conviction qui chez lui n'était point devenue une croyance fondée sur l'habitude, mais Tâme de sa vie, une seconde nature et une

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manière de considérer le monde, qui embrassait avec clarté tout ce qui était placé dans la sphère de l'auteur. C'est pour cela qu'il est si original dans son genre , qu'il agit si librement et d'une manière si indépendante avec les anciens, qui furent cependant ses modèles pour le style ainsi que pour l'art oratoire, ses maîtres et ses sources pour l'histoire* Si l'esprit de Bossuet avait do* miné généralement, la religion, le christianisme auraient pu être daus la France catholique, et à un plus haut degré, ce qu'était pour les Romains, même comme auteurs , l'idée de leur patrie et de Rome avec tout ce qu'elle leur inspirait , et auraient pu fournir un puissant contrepoids à la liberté intellectuelle, contre les modèles de l'antiquité qui entravaient et écrasaient souvent le génie. Mais il en a été si peu ainsi, que le poète le plus distingué, et en même temps le plus religieux que la France ait jamais produit , fut arrêté au milieu de sa carrière et empêché d'atteindre une plus grande perfection, par la discordance qui existait entre sa conviction intime et Fart dramatique qu'il traitait d'après les anciens. On sait comment Racine , qui avait adopté les opinions des jansénistes, s'égara dans son art par une austérité et une religiosité déplacées, et persista long-temps à ne pas vouloir travailler pour le

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théâtre, qui ne lui paraissait plus digne que de ses mépris. Ces inquiétudes morales exagérées du poète peuvent paraître estimables dans l'homme, et l'on trouve également dans sa vie privée et dans ses lettres beaucoup de traces de ce sentiment profond dont ii était animé. Alors même que cette opinion, que le théâtre doit être abso^lument condamné, ne serait pas fondée en vérité, il est à remarquer cependant que l'art tragique et l'exposition dramatique de cette époque offraient beaucoup de choses qui dans la réalité ne concordaient point avec la doctrine et la morale chrétiennes. C'est toutefois la preuve d'une grande désharmonie ; et il eût infiniment mieux valu que Racine eût su mettre d'accord ses croyances religieuses et son art. Il essaya de le faire et en montra le moyen dans son Athalie;mais combien sous ce rapport l'art poétique des Espagnols n'est-il pas encore infiniment au-dessus de celui des Français! Chez ce peuple si éminemment catholique, la religion et la fiction, la vérité et la poésie furent toujours dans la, plus parfaite harmonie.

Le parti des jansénistes a donné à la France plusieurs écrivains très-distingués. Je me bornerai à nommer Pascal. Mais toutes leurs controverses ont exercé en général une influence fâcheuse

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sur la littérature française. Il suffira d'en rappeler en peu de mots l'objet : c'était une discussion aussi ancienne que la raison humaine, et dont celle-ci est incapable de donner la solution. Elle roulait sur le libre arbitre de l'homme, et sur la question de savoir comment ce libre arbitre pouvait se concilier avec les lois impérieuses de la nature, ou avec l'omniscience et l'omnipotence du Tout-Puissant. Mais c'est précisément parce que cette controverse est entièrement du ressort de la raison humaine, que l'on n'eût jamais dû la placer sur le terrain de la religion. Aussi ses défenseurs et ses ministres n'y ont -ils jamais pris qu'une part purement négative, uniquement pour éviter les deux extrêmes, qui sont également condamnables ; et lorsqu'aux cinquième et sixième siècles, la doctrine du libre arbitre et du mérite de l'homme par sa vertu fut exposée de manière à faire penser qu'il était entièrement indépendant de Dieu, et n'avait aucun besoin de son aide , les défenseurs de la vérité combattirent cette doctrine, la réfutèrent et la condamnèrent; de même qu'aux seizième et dix-septième siècle, on repoussa l'erreur opposée, qui consistait à refuser à l'homme tout esprit de liberté et de spontanéité pour faire son salut et atteindre sa destination, et à le soumettre à une prédestina-

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tion absolue, doctrine conforme à celle dés anciens relativement à un destin inexorable , ou à la croyance des Mahométans en un destin qui" détermine tout d'avance. Cette controverse eut aussi des résultats très-fâcheux, par la manière dont elle fut conduite. Les Lettres Provinciales de Pascal sont devenues classiques dans la langue française, tant par l'esprit dont elles étincellent que par la perfection du- style; mais si l'on veut Tes apprécier d'après leur contenu et leur esprit, elles ne méritent pas d'autre nom que celui de chef-d'œuvre de sophistique. L'auteur y déploie en effet toutes les ressources du sophisme pour représenter sous des couleurs aussi méprisables qu'odieuses les jésuites ses adversaires. Quiconque connaît l'histoire de cette époque et des opinions qui y dominèrent ne disconviendra point, même aujourd'hui, que les droits de la vérité ont à cette occasion subi de graves atteintes; mais alors même que cet écrivain distingué, qui fut le précurseur de Voltaire sous le rapport de l'esprit^ du génie et de la perfection du langage, eût moins souvent blessé la vérité qu'il ne le fait, quelles conséquences funestes ne devaient pas produire cette ironie amère et cet esprit de contradiction dans le domaine de la religion ! Et un homme tel que Pascal employait de pareilles ai>

mes contre les jésuites uniquement parce que ceux-ci ne pensaient pas comme lui, et qu'il les détestait personnellement; et cependant Pascal était attaché par conviction à la religion, qu'il voulait même prouver géométriquement! Mais ne pouvait-on pas tourner bientôt ces armes contre la religion elle-même? C'est effectivement ce qui arriva. L'art du sophisme, développé par Pas-, cal avec tant d'esprit, dans le style le plus facile, devint uq instrument terrible et dangereux, et un glaive tranchant entre les mains de Y'oltaire, qui trouva un riche arsenal dans Bayle. Déjà, avant lui, ce dernier avait fait usage de ses vastes connaissances littéraires, pour accréditer partout des doutes, des objections et des railleries contre la religion, et pour diriger de tous côtés comme une petite fusillade contre la forteresse des croyances qui n'avait pas encore été ébranlée.

En général, dans la dernière moitié du dixseptième siècle, les opinions philosophiques allèrent toujpurs de mal en pis; l'exemple de Hobbes prouve combien il était facile de passer de la nouvelle méthode de Bacon, et toutefois sans la faute de ce grand homme, à l'incrédulité et au matérialisme le plus décidé. Toutefois le siècle n'était pas encore assez mûr pour la doctrine illimitée du droit du plus fort, que Hobbes adopta

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dans toute sa plénitude. Avec ses idées athées sur Je monde politique et le monde physique , il au^ rait dû arriver un siècle ou un siècle et demi plus tard. Au contraire Locke fut plus généralement goûté, parce que sa manière de penser n'était paa autant en contradiction avec les principes de mo-« raie et avec les sentimens moraux reconnus de son époque ; et que sa théorie, quoique poussée un peu loin, était cependant facile à concevoir pu du moins paraissait telle. C'était cependant le même système, avec cette différence toutefois qu'il était beaucoup plus dangereux, parce que sous cette forme de modération l'erreur pouvait s'accréditer d'autant plus facilement. Il est très- &isé de concevoir qu'aucun genre de croyance, qu'aucune espérance d'une vie future ne pouvaient se maintenir, dm moment que l'on admettait que toute vérité est renfermée dans la sphère étroite de nos sens et de l'expérience sensible. Dans Locfce même la croyance à une divinité pouvait se concilier avec ses autres opinions et pensées, parce qu'il arrive très-souvent que c'est justement celui qui fraye le premier une route nouvelle à l'esprit et qui la parcourt, qui n'aperçoit point les conséquences qui en dé-» rivent immédiatement, ou feint du moins de ne point les apercevoir. Selon ce système, pris dans

toute sa rigueur, il faut s'en rapporter exclusivement à la sensibilité, à l'expérience des sens et aux jouissances qu'ils peuvent procurer, et renoncer à toute pensée puisée à une source plus élevée. C'est ainsi que beaucoup de gens ont vécu f au compte et au nom de Locke, en s'estimant cependant des penseurs libres de tout préjugé. Mais lorsqu'on réfléchit davantage sur ce qui fait, à proprement parler, l'objet de cette expérience sensible, puis sur la puissance qu'elle assume, ou qui naît et résulte de son mélange, on voit naître une foule de doutes et de systèmes qui ont un côté bizarre, ainsi que cela arriva particulièrement en Angleterre. La question de savoir ce qu'il y a et ce qui se passe en réalité derrière ce tableau si animé du monde'des sens, ne saurait être écartée, quoique l'on annonce . souvent que l'on y renonce. C'est ainsi que cette doctrine si modeste d'abord, qui déclare qu'il n'y a pas d'autres connaissances que celles qui sont puisées dans les sens et dans l'expérience, n'est communément qu'un matérialisme décidé,, non reconnu expressément , mais voilé. Le matérialisme prit cette tournure en France ; mais il eut bientôt jeté le masqué.

Newton a dû aussi contribuer indirectement, quoique son intention ne fût point telle, à la phi;

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losophie du dix-huitième siècle, en ce que les partisans de la nouvelle philosophie invoquèrent sa grande autorité , et se fondèrent sur les découvertes qu'il avait faites en physique, pour prétendre que l'on pouvait, en mettant la religion à l'écart, tout expliquer et obtenir tous les résultats possibles par la physique seule. Mais Newton et Bacon se seraient séparés avec étonnement et indignation de ceux qui les divinisèrent au dix-huitième siècle. Les successeurs philosophiques de Newton , tout en admirant son beau génie, lui ont souvent reproché son attachement au christianisme, comme une faiblesse d'esprit, étonnante dans un si grand homme. Dans plusieurs de ses sentimens sur la Divinité et sur ses rapports avec la nature, on aperçoit non -seulement un sentiment inspiré, mais un sens profond et ce cachet particulier qui prouve qu'il avait beaucoup réfléchi ; souvent on y découvre des méthodes particulières sur les sujets les plus élevés de la méditation, quoiqu'il ne fût point, à proprement parler, un philosophe et qu'il ne voulût pas entendre parler de métaphysique.

Au dix-huitième siècle les Anglais, qui étaient en général supérieurs à tous les autres peuples d'Europe, tinrent aussi le sceptre dans le monde littéraire. Toute la philosophie française mo-

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derne est sortie de celle de Bacon, de Locke et de quelques autres Anglais; cependant les Français n'en adoptèrent le système que dans ses traite fondamentaux. Mais bientôt ce système prit en France une forme toute différente de celle qu'il avait en Angleterre. En Allemagne, au contraire, le nouvel essor de la littérature au milieu du dix-thuitième siècle reçut principalement de la poésie et de la critique des Anglais 3a première étincelle et sa direction dominante.

Ce fut Voltaire qui introduisit le premier en France la philosophie de Locke et de Newton,, Il est remarquable qu'il emploie rarement la grandeur admirable de la nature, telle qu'elle se montrait alors de plus en plus à découvert par les progrès de la science, pour y puiser un motif de louer son céleste auteur, et qu'il s'en sert au contraire presque toujours pour rabaisser l'homr me , pour le déprécier comme un vermisseau insignifiant, en comparaison de tous ces soleils et de toutes ces sphères étoilées : comme si l'esprit, comme si la pensée qui embrasse tout ce monde de soleils et d'astres , n'était point quelque chose de bien plus beau et de bien plus noble ; comme si Dieu ressemblait à un monarque humain, qui, parmi les millions d'individus soumis à sa puissance, pourrait courir risque d'oublier les habi-

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tans d'un petit village situé à la frontière de son vaste empire et qu'il n'aurait jamais vu. En général, le dix-huitième siècle n'a fait presque continuellement qu'un usage funeste aux vérités d'un ordre supérieur, des progrès des sciences naturelles qu'il reçut du dix-septième comme un précieux héritage. On ne trouve dans Voltaire ni un: véritable système d'incrédulité, ni en général des principes solides ou des opinions philosophiques arrêtées, ni une manière particulière d'émettre le doute philosophique. De même que les sophistes de l'antiquité faisaient briller leur esprit, en exposant et en soutenant tour à tour et avec la plus belle éloquence les opinions les plus opposées; de même aussi Voltaire écrit d'abord un livre pour la Providence, puis un autre dans lequel il la combat. Ici , du moins , il est assez sincère pour que l'on puisse facilement reconnaître auquel des deux ouvrages il a travaillé avec le plus de plaisir. En général , il s'abandonnait, suivant son caprice et suivant les circonstances, k l'esprit de plaisanterie que lui inspirait sa répugnance pour le christianisme, et en partie aussi pour toute espèce de religion. Sous ce rapport, son esprit agit comme un moyen désorganisâtes pour l'anéantissement de toute philosophie grave, morale et religieuse- Cependant je pense

que Voltaire a été encore plus dangereux par les idées qu'il a accréditées sur l'histoire, que par ses railleries amères contre la religion . De même qu'il avait senti ce qui manquait à sa nation sous le rapport de la poésie, de même aussi il sentit ce dont elle manquait sous le rapport de l'histoire. Depuis le cardinal de Retz, les richesses de la France en mémoires et monumens historiques écrits avec véracité et attrayans par leur contenu, s'étaient tellement accrues qu'elles forment aujourd'hui presqu'à elles seules une littérature particulière. C'est là sans contredit un des côtés les plus brillans de la littérature française prise dans son ensemble. De cette manière, sans doute, le ton de l'histoire devient trop celui de la conversation; elle se perd trop dans les détails, et finit par se résoudre, au grand détriment de la vérité historique, en un déluge d'anecdotes. Mais alors même que Ton éviterait de pareils défauts, et qu'on traiterait ces mémoires avec une grande habileté et beaucoup d'esprit, ils ne formeraient cependant, en définitive, qu'un genre ; ce ne seraient tout au plus que des travaux préparatoires et des matériaux pour une histoire, et non une histoire clans le sens rigoureux de ce mot : du moins existe-t-il un intervalle immense entre les mémoires historiques les plus spirituellement

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écrits, et l'art d'écrire l'histoire tel que l'entendaient les anciens, on Machiavel parmi les modernes. La littérature française pouvait citer quelques historiens pleins de vivacité, des ouvrages . sur l'histoire ancienne du pays, bien coordonnés et bien compilés, également recommandablés sous le rapport du style : mais elle ne possédait point une histoire nationale vraiment classique, un graqjl ouvrage historique vraiment original. Voltaire sentit aussi cette lacune dans la littérature de son pays, et voulut la combler par suite de ce désir de gloire qui le caractérisait et qui le portait à vouloir traiter tous les sujets. Aujourd'hui on reconnaît généralement, même en France, qu'il n'a point réussi en ce point sous le rapport de l'art; et que, comme écrivain historique, et sous le rapport de l'exposition et sous celui du style convenable à l'histoire, il ne saurait soutenir la comparaison, je ne dirais pas avec les anciens, mais même avec les bons historiens anglais, tels que Hume et Kobertson. Son esprit n'en a pas moins agi généralement sur la manière d'envisager l'histoire, même parmi les Anglais, particulièrement sur celle de Gibbon, et est presque devenu la manière de penser en histoire qui domina dans le dix-huitième siècle. L'essence de cette manière d'envi-

fcager l'histoire, dont Voltaire est le créateur, consiste dans la haine qui éclate partout, à toute occasion et sous toutes les formes imaginables, contre les religieux et les prêtres, contre le christianisme et contre toute religion. Dans ce point de vue politique domine une prédilection étroite, inapplicable à l'Europe, pour tout ce qui est républicain; et souvent, avec une fausse appréciation et une connaissance très-imparfaite du véritable esprit républicain et de la véritable république. Les successeurs de, Voltaire allèrent jusqu'à détester ouvertement toute royauté et toute noblesse, et par conséquent aussi, en général, l'ancienne organisation politique et sociale, qui fut alors dépréciée et dédaignée sans retenue, sous le nom de constitution féodale, quoique Montesquieu en eût reconnu le mérite et en eût Caractérisé la nature particulière avec un génie admirable. Les progrès que l'investigation approfondie de l'histoire a faits depuis dix ans, commencent à démontrer combien l'école de Voltaire a présenté de choses sous un faux jour, combien la vérité historique a dû en souffrir, et combien tout le passé a dû en être défiguré ; car lorsque la philosophie du dix-huitième siècle se fut anéantie elle-même , et que la religion qu'elle voulait détruire fut sortie victorieuse de la lutte y

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tout dans l'histoire et dans le passé reparut dé plus en plus sous son jour véritable. Cependant il reste encore à rectifier beaucoup de falsifications, d'erreurs historiques et de préjugés concefnant le passé. Pans aucun autre sujet la philosophie du dix -huitième siècle n'a aussi bien réussi à faire dominer généralement sont esprit et à jeter des faciles profondes, que dans l'histoire, où le but de cette philosophie et ^ fau* frappent moins les yeux de celui qui ne fait point de recherches par lui-inêinè , que lorsque cet esprit se manifeste sans déguisement sous forme de doctrine et d'opinion philosophique.

H y a en outre dans Voltaire quelque chose de personnel qui rétrécit et fausse sous un àtftfë rapport sa manière d'envisager l'histoire, tï laisse trop apercevoir cfu'il considère les temps antérieurs à Louis XIV comme ayaînt été dé$ temps de ténèbres,, et il présente assez clairement toutes les autres nations comme des barbares. Louis X1V> ce 'monarque tant vanté, joue dans le drame dé l'histoire du monde et de l'psprit humain, telle que Voltaire la considérait, le grand rôle qui l'oblige à prononcer le. premier ce mot créateur: «Que la lumière soit,» siu; ce chaos de barbarie basé sur la ruine de tous les autres temps et de toutes les autres créations. Gepenu. 15

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dànt les grands écrivains du siècle de Louis XIV, Locke et Newton eux-mêmes, ne sont Considérés au fond que comme les premiers rayons précurseurs de l'aurore qui commence à poindre. Dans l'opinion de Voltâ$re> tous ces flots de lumière qui devaient résulter de 4a liberté de penser et des découvertes dans les sciences, étaient réservés à une époque un peu plus reculée et plus rapprochée de Un. Quelque penchant qu'il eût à rendre hortimage à-la vanité de sa nation , il avait cependant parfois dés momens d'humeur et de mécontentement où il s'exprimait à son égard avec sincérité et même avec atnertume, comtne dans ces mots : « Il y a du tigré et du singe dans la nation française,* qu'on eut pu facilement rétorquer contre lui-même; tant il était impossible à cet esprit mordant de traiter un sujet quekon^ que avec l'attention convenable et une gravité soutenue! En flattant la vanité de sa nation, il lui donna pour long- temps une fausse direction, dont les suites funestes n'ont commencé à diminuer que lorsque les Français ont repris vis-à-vis des autres nations une attitude naturelle et plus convenable, et qu'il y a eu entre eux et les autres peuples plus de rapports réciproques.

Montesquieu a contribué au développement de la philosophie et de la manière de penser du dix-

huitième siècle, parce qu'avec toutes ses observations et toutes ses pensées politiques souvent si profondes et si savantes, ii n'a point donné à ses lecteurs une mesure solide et un centre d'unité qui, il est vrai, était alors déjà perdu dans la plupart des domaines de la pensée et de l'activité des hommes. Ainsi donc l'ébranlement général de tous les principes ne fut qu'augmenté par cet écrivain si grand et si distingué par ses connaissances, son esprit et l'énergie de sa pensée, parce que, dépourvu d'un pareil point d'appui , l'esprit du siècle était ballotté sur la vaste mer de toutes ces connaissances et de tous les systèmes politiques, comme 4in navire par les vagues, lorsqu'il n'y a plus à bord ni ancre ni boussole.

Les occasions de$e livrer à des pensées et à des dispositions sublimes, à des vues et à des sentimens religieux, sont si nombreuses, et l'on pourrait même dire, répandues dans la nature d'une main si libérale, que nous ne devons pas nous étonner si nous voyons plusieurs grands naturalistes français ne prendre aucune part à l'esprit d'irréligion qui dominait dans leur patrie, ou du moins ne pas s'y embarrasser autant, et s'élever à des vues plus élevées et plus spirituelles. C'est ainsi que Buffon, quoique plusieurs de ses opinions ne s'accordent point avec la reli-

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gion positive, que beaucoup d'autres ne puissent point soutenir l'examen de la philosophie, et quoique lui-même ne fut pas entièrement étranger à cette manière toute matérielle de considérer le monde, qui se répandait sur tout, me semble cependant appartenir, du moins sous un point de vue relatif, à la classe de ces hommes du dix-huitième siècle qui étaient animés des meilleures intentions, même sous le rapport des sentimens religieux et de la disposition d'esprit; et cela est incontestablement vrai des écrivains postérieurs. Je ne rappellerai à mes lecteurs que le zèle si sincère dont Bonnet était animé.

Ia culture et l'organisation sociales s'étaient tellement éloignées en plusieurs points de la nature, dans l'Europe moderne fc et surtout en France, que l'on pourrait peut-être pardonner à un esprit éminemment investigateur et inquiet de s'être jeté précisément dans l'extrême opposé. Toutefois l'exemple de Rousseau prouve le mieux combien l'adoration et l'admiration exclusives de la nature, appliquées à l'homme, sont un guide et un appui peu sûrs pour la vie. Sous le rapport des sentimens et du zèle dont il était animé, Rousseau est infiniment supérieur, comme penseur, non -seulement à Voltaire mais encore à tous les autres philosophes français du dix-huK

BE LA LITTÉRATURE. a ag.

tiêroe siècle ; et sous ce double rapport, il eu diffère totalement et est un homme à part. Néanmoins il a peut- être- t?xerçé une influence encore plus funeste sur sa nptioA et sur son siècle. Ce n'est que lorsqu'une 4me fortement pas** sionnée aspire à la vérité, et que la cherchant dans une facile voie elle ne la trouve point et saisit au lieu d'elle l'erreur, que celle-ci prend un caractère vraiment terrible et dangereux, et petit même entraîner des esprits plus nobles, lorsque là manière générale de penser manque de solidité. J/esprït de Voltaire à beaucoup contribué à ébranler, cette, fermeté dans les sentimens et les vieux principes de foi, de moralité; et par là il a frayé la voie à Rousseau pour entraîner, par le charme de son éloquence inspirée, dans le tourbillon de l'esprit du temps, des esprits qui ne se fussent point laissé égarer par un simple esprit de so* phisme. Il est vrai que le tableau que Rousseau fait de l'état de nature sauvage et sa théorie rationelle d'un état pleinement démocratique, inspirèrent d'abord plus d'étonnement qu'ils ne convainque rent les esprits; mais comme il réussit à devenir en matière d'éducation le fondateur d'une méthode et d'une époque nouvelles, et comme, d'après ses principes, l'éducation fut commencée et meftée à fin en laissant agir la nature seule, sans croyance

a3o HISTOIRE

positive et sans avoir égard à l'enchaînement de toutes les individualités dans leurs rapports civils, nous ne devons point être étonnés qu'un siècle plus tard on ait considéré comme exécutables les plus bizarres de ses idées politiques basée» sur la nature. De même que Ton ne se servit en grande partie des progrès qu'avaient faits les sciëêces naturelles, que pour corrompre les principes moraux, pour attaquer les croyances des t hommes et pour nier l'existence dé toute di«* vinité ; de même l'on fit aussi au dix-huitième siècle Une application tout-à-fait fausse de l'histoire des hommes et des peuples, qui avaient pris de £i prodigieux accroissemens, Rousseau admirait et idolâtrait les sauvages, et en cela il eut beaucoup d'imitateurs. Mais, quel que fut le talent avec lequel on sut embellir et orner le tableau que les auteurs de voyages nous ont tracé des aborigènes d'Amérique et des sauvages en général, pour en faire jaillir l'idéal d'un pur état de nature, cependant la coutume de manger les hommes, répandue, non-seulement parmi les Cannibales, mais aussi parmi tous les autres sauvages, principalement parmi ceux de l'Amérique, tempéra quelque peu les élans de l'enthousiasme de ces admirateurs; jusqu'à ce que le siècle, libre enfin de tous préjugés, s'éleva à une hauteur telle

que ce vice sauvage ne parût plus aussi grave ni aussi important.

Dans Voltaire ainsi que dans d'autres écrivains français qui sont venu§. après ljii, on aperçoit une prédilection aussi outrée pour l'extrême op; posé qui offre le. contras te le plus, frappant avec la liberté sauvage, c'est-à-dire pqyr les Chinois, dont la vie sociale, excessivement policée, et.orr ganisée avec l'uniformité la plus rigoureuse, ressemble à peu près à ce que plus tard on a appelé, par un terme technique particulier, le despotisme 4ël^ raison. Une nation qui, ainsi qu'on le prétend , possède, depuis des milliers d'années une morale pure sans religion , et qui eut des gazetu tes imprimées plusieurs siècles avant les Européens ; une nation qui confectionne les plus beaux ouvrages en porcelaine, qui prépare le papier, ce grand véhicule du siècle, d'une manière infiniment plus fine et plus belle qu'on ne le fait en Europe même, devait plaire au-delà de toute expression à un siècle qui voulait substituer de plus en plus une police bien organisée à la religion et aux inspirations morales désormais inutiles, qui consi? déraille perfectionnement de quelques fabriques comme la destination unique et la plus haute de la société humaine, et qui envisageait comme Far pogée 4e la révolution la prétendue morale pure

gui, sans exposer à aucune extravagance, conduit uniquement à l'observation de toutes les lois de police et à la propagation générale d'un travail industriel, bienfaisant et salutaire. Toutefois l'Europe moderne serait à plaindre, si, comme on vient de se convaincre par une expérience récente que l'imitation des Caraïbes ne saurait avoir lieu pour l'époque actuelle, elle ne pouvait se persuader, par l'expérience, quelque passagère, que fut son influence, que ce despotisme de la çaisoa, que cette uniformité qui chez les Chinois (lomipeçt dans la s^ciét^ et dans les détails de 1^ yie privée, n'opèrent point de "résultats bienfaisans, ne conviennent point à l'homme et ne sont point fondés en vérité. '■"'"' "'•";■

Voltaire et Rousseau sont les écriv&hft qui ont le plus influé sur la maniéré de pen^r du di^huitième siècle. D'autres ont puissamment contribué à faire persévérer l'esprit du temps, à le. Élire avancer dans là direction qu'il avait une fois prise, à lui donner de plus grands développement, et à rendre généralement dominante la philosophie des sensations dont Locke fut l'auteur, mais aux principes de laquelle ils donnèrent un caractère plus décidé et des conséquences plus hardies. On peut voir par Helvétius, quels furent les résultats que cette philosophie produisit sur

la vie; car, lorsque cet écrivain présenta l'égoïsme, la vanité et les jouissances des sens comme les seuls ressorts, comme la seule chose réelle dans la vie, et comme le seul but raisonnable d'un homme éclairé, on se borna à dire qu'il avait deviné le secret général de l'univers. Suivant h doctrine d'Helvétiu$,ce n'était point l'esprit qui différenciait l'homme des animaux, car tout est matière suivant lui, mais les mains et les doigts; avantage que le singe partage évidemment à quelques égards avec l'homme. A cette époque, quelques philosophes commencèrent même à douter réellement de cette différence entre l'homme et le singe ; et la discussion s'éleva sur la question $e savoir s'il n'était pas possible qu'il existât quelque gradation entre l'homme et le singe, ou qu'il en eût existé. Il eût été à désirer que Rousseau se fut déclaré ouvertement contre le philosophe Helvétius, afin de lé combattre; chose qu'il avait l'intention de faire dam le principe, çt qu'il a négligée par des considérations purement personnelles. D'après sa méthode et sa manière particulière, cette discussion Veut déterminé et excité à développer d'une manière plus précise sa philosophie et sa manière de penser particulière : ce qui eût été certainement trèsavantageux aux deux adversaires; car t à çpté

des éléraens de destruction que contenait cette philosophie , se trouvaient aussi le germe et la base première de beau coup de bien. Il était entièrement opposé à la philosophie du sensualisme qui dominait alors, il haïssait cordialement cette fausse science ; et bien quil n'eût jamais pu luimême trouver la véritable, il disait cependant sous ce rapport bien des choses qui semblaient paradoxales à cette époque, et qui, aujourd'hui , nous semblent être la voix et le sentiment de la vérité qui se fait entendre au milieu du désordre général des erreurs. Mais il ne put jamais réussir complètement parce qu'il était trop seul, et qu'il était toujours trop dominé par la fausse idée que lui donnait son admiration aveugle et absolue pour la nature. Aussi, continuellement entraîné au-delà des bornes, ne put-il jamais parvenir au» repos intérieur, et parmi tant d'hommes dans l'erreur, est-il le seul qui nous inspire une profonde commisération. Diderot marque le dernier degré dans la marche de la philosophie fran^ çaise au dix-huitième siècle ; mes lecteurs n'ignorent pas en effet que c'est lui qui fut le véritable centre, l'âme, non-seulement de l'Encyclopédie, mais encore du Système de la nature et de plur sieurs autres ouvrages athées écrits dans le même esprit. Il a beaucoup plus agi en secret

qtf ouvertement; il était infiniment supérieur st Voltaire et à Rousseau , en ce qu'il était plus libre qu'eux de toute .vanité d'auteur, et qu'il était uniquement occupé d'atteindre le but qu'il avait en vue. Ce qui l'animait, c'était une haine vraiment fanatique, non - seulement contre le christianisme, mais encore contre toute espèce de re-* ligion. L'opinion favorite de sa secte est que la religion n'est qu'un amas de superstitions grossières , quelle n'est que le produit accidentel de la crainte inspirée , par les révolutions de la nature dont la terre porte encore des traces si visibles, aux restes d'une race d'hommes à moitié désorganisés. Dans plusieurs de leurs ouvrages ,. ces philosophes n'ont pas honte de prononcer le nom d'athéisme, et ils disent ouvertement que, pour que l'espèce humaine devienne réellement heureuse, il faut que l'athéisme soit érigé en système généralement dominant ; mais les tentatives partielles que l'on a faites à cet égard ont complètement échoué. La production la plus monstrueuse de ce système athée, est cette explication mythologique du christianisme, suivant laquelle le Christ, simple symbole astronomique, n'a jamais existé en réalité, et qui fait correspondre les douze apôtres aux douze signes du zodiaque.

Quand on eut ainsi dérivé des sciences naturelles

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un nouveau paganisme complet, qu'on eut entièrement falsifié dans tous ses détails l'histoire des hommes et des peuples,. il ne resta plus qu'à rappeler et à rétablir l'ancien paganisme et l'ancienne mythologie, et qu'à lui donner cet ta direction et cette application anti-chrétiennes, pour enlever à l'histoire de l'univers son point d'appui et changer sa base en une vaine fable et en un symbole. La manière de penser qui résulte de ce système pour la vie, se résout en ce vœu si connu et exprimé avec tant de clarté long-temps avant Ja révolution française, que l'on puisse égorger le dernier des rois avec les boyaux du dernier des prêtres.

DE LA LITTÉRATURE. Ïà3*7

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