CHAPITRE II. DRYDEN
choses aillent selon les lois naturelles; au contraire, on exige volontiers qu'elles aillent contre les lois naturelles. La déraison en fait le charme. Il faut que ce nouveau monde. soit tout imaginaire; s'il ne Tétait qu'à demi, personne n'y voudrait monter. C'est pourquoi nous ne montons point dans celui de Drydcn. Une reine qu'on détrône, puis qu'on rétablit à Timproviste; un tyran qui retrouve son lils perdu, se trompe, adopte une jeune fille à sa place; un jeune prince qui, mené au supplice, arrache l'épée d'un garde et reprend sa couronne, voilà les romans qui composent sa Reine vierge et son Mariage à la mode. On devine quel air les dissertations classiques ont dans ce pêle-mêle; la solide raison rabat coup sur coup rimagination sur le pavé. On ne sait s'il s'agit d'un portrait ou d'une arabesque ; on reste suspendu entre la vérité et la fantaisie ; on voudrait monter au ciel ou descendre enterre, et l'on saute au plus vite hors de l'échafaudage maïadroit où le poète veut nous jucher.
D'autre part, quand Shakspeare veut, non plus éveiller un songe, mais imprimer une croyance, il nous dispose encore et par avance, mais d'une autre façon. Naturellement nous doutons en face d'une action atroce; nous devinons que les fers rougis qui vont brûler les yeux du petit Arthur sont des bâtons peints, et que les six drôles qui font le siège de Rome sont des figurants loués à trente sous par nuit. Contre cette défiance, il faut employer le style le plus naturel, l'imitation circonstanciée et crue des mœurs de
Itf2 UVRE m. L'ÂGE CLASSIQUE.
corps de garde et de cabaret ; je ne croirai à la sédition de Jack Cade qu'en entendant des paroles fangeuses de luxure bestiale et de stupidité populacière; il faut me montrer les quolibets, le gros rire, l'ivrognerie, les habitudes de boucher et de corroyeur, pour que je me figure un attroupement et une élection. Pareillement, dans les meurtres, faites-moi sentir la flamme des passions grondantes, l'accumulation de désespoir ou de haine qui ont lancé la volonté et roidi la main ; quand les paroles effrénées, les soubresauts du délire, les cris convulsifs du désir exaspéré, m'auront fait toucher tous les liens de la nécessité intérieure qui a ployé l'homme et conduit le crime, je ne songerai plus à regarder si le couteau saigne, parce que je sentirai en moi, toute frémissante, la passion qui Ta manié. Est-ce que j'ai besoin de vérifier si Cléopatre est morte ? Le singulier rire dont elle éclate quand on apporte le panier d'aspics, le brusque roidissement nerveux, le flux de paroles fiévrtuses, la gaieté saccadée, les gros mots, le torrent d^idées dont elle déborde, m'ont déjà fait mesurer tout Tabîme du suicide*, et je l'ai prévu dès l'entrée. Cette furie d'ima-
1, He words me, girls, he words me, that I should not By noble to myself ; but hark thee, Charmion...,
Now, Iras, what think'st thou ?
Tbou, an Egyptian puppet, shalt be shown In Rome, as'well as 1. Mechanic slaves, "With greasy aprons, rules and hammers, shaU Uplift us to the view....
Saucy lictors Will catch at us like strumpets; and scald rhymer» Ballad us out o'tune; thequick comedians Extemporally will stage us, and présent Our Alexandrian revois; Antony