CHAPITRE ra. LA RÉVOLUTION
qui pensait que l'âme, à la résurrection, quoique ayant un corps, n'aura peut-être pas précisément le corps dans lequel elle aura vécu. Allez jusqu'au plus illustre, au savant Clarke, mathématicien, philosophe, érudit, théologien : il s'occupe à refaire Tarianisme. Le grand Newton lui-même commente l'Apocalypse et prouve que le pape est l'Antéchrist. Ils ont beau avoir du génie; dès qu'ils touchent 11 la religion, ils redeviennent surannés, bornés ; ils n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément choquent leur tête à la même place. Génération après génération, ils viennent s'enterrer dans le trou héréditaire avec une patience et une conscience anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile : cependant on consulte dans le trou ; on le fait carré, puis rond, on le revêt de pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré tous ces expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces traités, et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de travail perdu ; on s'étonne que, pendant tant de générations, des hommes si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis de lectures, si bien exercés par la discussion , ne soient parvenus qu'à remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à cette seconde scolastique, et Ton finit par découvrir que si elle s'est trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle ne s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action.
Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des apologistes et non pas des chercheurs. Ils
308 uvRE III. L'Age classique.
se préoccupent non de la vérité, maïs de la morale ', Ils s'alarmeraient de traiter Dieu comme une hypothèse et la Bible comme un document. Us verraient une disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du philosophe. Us auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte de péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute, chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes, sitôt qu'elles sont prouvées. Us écartent ces spéculations dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien conduire. Us ne l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès qu'il veut être indépendant ; ils exigent que la rais jn soit chrétienne et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme; ils la réduisent à l'humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du siècle, les libres penseurs s'élèvent ; quarante ans plus tard*, ils sont noyés dans l'oubli.
1. « The scripture is a book of morality and not of philosophy. Every Ihing there relates to practice.... It is évident from a cursory View of the Old and New Testament that they are miscellaneous books, some parts of which are history, others writ in a poelical style, and others prophetical, but the design of them ail is professedly to recommend the practice of true religion and \ii*tue.
(John Clarke, chapelain du roi, 1721.)
S. Burke, 133, Réflexions sur la Uévolutiofi française