CHAPITRE ni. LA REVOLUTION
qu'il abolit; à son avis, nous ne connaissons ni substances, ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attaché à un fait , c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la coutume; « les événements semblent être par nature isolés et «séparés*; » si nous leur attribuons un lien, c'est notre imagination qui le fabrique ; il n'y a de vrai que le doute ; encore faut-il en douter ; la conclusion est que nous ferons bien de purger notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le public vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme; il voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme souverain Juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la spéculation est tombée pins bas. Reid n'entend même pas les systèmes qu'il discute ; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un système,
1. After the constant conjunction of two objects, beat and flame Ibr instance, weiglit and solidity, we are determined by cuâtom alone to expect the one from the appearance of the otber. AU inferences from expérience are effects of custom not of reasoning..,, Upon the whole, there appears not, throughout ail nature, any one instance of connexion which is conceivable by us. Ml events seem entirely loose and separate; one event follows anotber; but we can never observe any tie between them. They seem conjoined, but never connected.
312 • LIVRE III. L'Age classique.
ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les gens de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique ; pour les intéresser, il faut qu'elle se réduise \ la psychologie. A ce titre, elle est une science d'observation, positive et utile comme la botanique ; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la théorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury, Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de préférence; c'est là qu'ils ont trouvé leurs idées les plus originales et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il enrôle les plus indépendants à son service, et ne leur permet de découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois, littérateurs par excellence, et qui d'esprit sont français ou francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C'est cette pensée qui rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre, comme lien de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis \'instinct le soutenait; à présent l'opinion le consacre, et c'est la même force secrète qui, par un travail insensible, ajoute maintenant l'autorité de ropinion à la pression de l'instinct. C'est le sens moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral qui de la conscience publique le lait passer dans le monde littéraire, et de populaire le rend officiel.