CHAPITRE IV. ADDISON
il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. A Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par •Pope, il refusa d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son Essai sur la bonté; on voit que sans s'en douter il parle de luimême. « Les plus grands esprits, dit-il, que j'ai ren- « contrés étaient des hommes éminents par leur hu- « manité. Il n'y a point de société ni de conversation « qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou « quelque autre chose qui en ait l'apparence et en « tienne la place; pour cette raison, les hommes ont « été forcés d'inventer une sorte de bienveillance qui « est ce que nous désignons par le mot d'urbanité. » Il vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès. Quelques lignes plus loin il ajoute : « La « bonté naît avec nous; mais la santé, la prospérité « et les bons traitements que nous recevons du monde « contribuent beaucoup à l'entretenir*. » C'est encore
1. There is no sociely or conversation to be kept up in the world without good-nature or somelhing which must bear its appearancc, and supply its place. For this reason, mankind hâve been forced to invent a kind of artificial humanity, which is what we express by the word goodxbreeding.. . . The greatest wits I bave conversed willi are men eminent for their humanity.... Good-nature is generally bom wilh us; health, prosperity, and kind Ireatment from the world are great cherishers of it, where they find it.
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lui-même qu'il dévoile ici : il fut très-heureux, et son bonheur se répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements soutenus, en gaieté sereine. Dès le collège il est célèbre; ses vers latins lui donnent une place de fellow à Oxford ; il y passe dix ans parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le place au premier rang des 'whigs. Il devient député, secrétaire en chef dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les haines des partis l'épargnent /dans la défaite universelle des whigs, il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de Caton; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté, son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs, sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune, il se tient debout sans beaucoup d'effort par réflexion et snnsj-froid, préparé aux événements,
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acceptant la médiocrité, assis dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il quelque chose de plus engageant que la politesse et Télégance du monde, sans la v^erve factice et les mensonges complimenteurs du monde ? Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme heureux et bon, dont le savoir, le goût, Tesprit ne s'emploient que pour vous donner du plaisir î
Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que poli ; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son Speclator qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. 11 est naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il aétudié avec une conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les choses. Quand il a voyagé en Italie, c'a ^té à la manière anglaise, notant les différences des mœurs, les particularités du sol, les bons et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration, et je
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ne sais combien d'autres sujets *. Un lord anglais qui passe en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais. Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à la fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de cœur et de main à tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple éducation littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d*orner ou de publier des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur fournissent. Si les écrivains veulent inventer, il faut qu'ils regardent non les livres et les salons, mais les événements et les hommes; la conversation des gens spéciaux leur est plus utile que l'étude des périodes parfaites; ils ne penseront par eux-mêmes qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut agir et vivre. A lire ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique et le gouvernement lui ont donné la moitié de son esprit. Placer les gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler les motifs des hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique, être forcé de juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts présents et grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des adversaires, voilà les aliments qui
l. Voir, par exemple, son chapitre sur la République de S^iul- Marin.