CHAPITRE I. LA RESTAURATION
toute force l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre Tafifaire, déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme par enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau couple part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un grand fils bien découplé, fort mal disposé en faveur.de ce mariage, lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un père puisse faire et l'événement le ; plus heureux dont un fils puisse se réjouir. Quel que fût l'homme et quelle que fût Taffaire, il persuadait; nul ne lui résistait, tout le monde tombait sous le charme. Quoi de plus difficile, étant laid, que de faire oubher à une jeune fille qu'on est laid?
Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un créancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est arrêté pour dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur rébarbatif, l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte , l'enveloppe de considérations générales et de haute éloquence, si bien que M. Henderson offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres sterling, insiste , et , à la fin , à ?a grande joie , obtient la permission de les prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à gagner la confiance; rarement le naturel sympathique, affectueux et entraînant s'estdéployé plus entier : il sédui-
sait, cela est à la lettre. Au matin, les créanciers et les visiteurs remplissaient toutes les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé, avec tant d'ascendant et de grâce, que les gens oubliaient leurs besoins, leurs demandes, et semblaient n'être venus que pour le voir. Sa verve était irrésistible; point d'esprit plus éblouissant; il était inépuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en idées neuves; lord Byron, qui était bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni imaginé de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit à l'écouter; nul ne l'égalait dans un souper; même ivre, il gardait son esprit. Un jour il est ramassé psr la garde, et on lui demande son nom ; il répond gravement: « Wilberforce. » Avec les étrangers, avec les inférieurs, nulle morgue, nuUeroideur; il avait par excellence ce naturel expansif qui se montre toujours tout enjier, qui ne se réserve rien de luimême, qui s'abandonne tt se donne ; il pleurait en recevant de lord Byron une louange sincère, ou en contant ses misères de plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces effusions ; elles mettent d'abord les hommes sur un pied de paix, d'amitié; ils quittent tout de suite leur attitude défensive et précautionnée; ils voient qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils se livrent; Tépanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on voyait jaillir chez Sheridari la verve impétueuse etétincelante; l'esprit partait, pétillait comme une fusillade ; il parlait seul, avec un éclat soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq heures du matin. Contre un tel besoin d'impro-