‹ Histoire de la litterature canadienneChapitre 14 sur 66 · PARA 1 LL · texte numérisé non relu

PARA 1 LL

c'était autrefois la Nouvelle-France ; c’est aujourd’hui le Canada... | Depuis cette époque, quels changements! Les forêts sont disparues, la colonisation a défriché des terrains fertiles, la civilisation a pénétré dans ces solitudes sauvages; des villes populeuses sont disséminées ça et là, actives et commer- çantes, riches et prospères; des institutions sages et libres y progressent, assurant le bien-être à la société et la liberté à Pindividu.

Mais aussi quelle lutte! quel travail! Deux grandes phases divisent l’histoire de la colonie : la domination française et la domination anglaise. Chacune de ces deux époques est caractérisée par des luttes différentes. Dans la première,nos pères luttèrent contre l’astuce du terrible enfant des bois: dans la seconde, ils défendirent dans les parlements leurs * droits nationaux menacés par les descendants d'Albion. Rien de beau comme le coup-d’œil que nous offre l’histoire de notre passé. Garneau l’a pleinement démontré dans son grand monument national (1). ‘“ L'histoire de la découverte et de l'établissement du Canada, dit-il, ne le cède en intérêt à celle d'aucune autre partie du continent. La hardiesse de Cartier, qui vient planter sa tente au pied de la montagne d’Hochelaga, au milieu des tribus indiennes à près de trois cents lieues de l’océan ; la persévérance de Champlain, qui lutte avec une rare énergie, malgré la faiblesse de ses moyens, contre l’apathie de la France et la rigueur du climat, et-qui, triomphant enfin de tous les obstacles, jette les fondements d’un empire dont les destinées sont inconnues ; les souffrances des premiers colons et leurs sanglantes guerres avec la fameuse confédération iroquoise ; la découverte de presque tout l’intérieur de l'Amérique Sep: tentrionale, depuis la Baie d’Husbon jusqu'au Golfe du Mexique, depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'aux nations qui habitent les rives occidentales du Mississippi ; les expéditions guerrières des Canadiens dans le Nord, dans l'Ile de Terre-

(1) Histoire du Canada

ap

neuve, et jusque dans la Virginie et la Louisiane; la fondation par eux ou leurs missionnaires des premiers établissements européens dans les Etats-Unis, du Michigan, de l'Ouisconsin, de la Louisiane et de la partie occidentale du Texas, voilà, certes, des entreprises et des faits bien dignes de notre intérèt et de celui de la postérité, et qui donnent aux premiers temps de notre histoire un mouvement, une variété, une richesse de couleurs, qui ne sont pas, ce nous semble, sans attraits.”

En effet, quoi de plus grand, quoi de plus noble, quoi de plus généreux, quoi de plus fécond que cette sève française, cette poignée d'hommes de la race latine, semée sur les bords du St. Laurent ! L'avenir dira peut-être que cè sang français a été placé en Amérique, au milieu.d’un monde matériel, comme la France en Europe, pour régénérer ces peuples et perpétuer le règne des idées. Dieu l’a voulu: Gesta Dei per Francos R

Cette action providentielle ne tardera pas à s’accomplif d'une manière plus manifeste encore. Tout le monde est dans l'attente d’un grand évènement politique qui aura des conséquences incaleulables. Le régime colonial a trop duré, ou du moins, à fait son temps. La tutelle ne va plus au peuple canadien. Donnez-lui tous Îles privilèces acquis aux nations indépendantes, enlevez ce bandeau qui laisse supposer la minorité, et vous en ferez un peuple grand, capable de vivre de lui-même, jouissant de toutes les prérogatives qui accompagnent la majorité; vous le placerez dans sa véritable sphère d'action, attirant chez lui le courant de limmigration étrangère et retenant dans son sein sa propre population. Alors, s’agrandissant, se repeuplant, devenant prospère et forte, la nation canadienne jouiera d’une influence véritable sur les destinées américaines, influence que sa condition actuelle, sa pauvreté et sa pénuerie matérielle lui enlèvent.

Avec l'abondance renaîtront la confiance, le crédit, le travail. L’aisance sociale fera la fortune des arts et des lettres. Spectacle étonnant! L'idéal, cette chose immatérielle, ce principe pur et divin dont le germe, animé par le souffle

puissant du Créateur, participe de l’âme humaine, a besoin, chaque fois qu’il veut prendre une forme sensible, des secours efficaces de la matière. Le sentiment du beau, fleur tendre et insensible, ne croit qu’à l'ombre des broussailles de la vie pratique. Le son du métal réveille les plus belles inspira tions. Le prosaïsme de la vie réelle donne le bras, avec un sans-gêne tout cavalier, à la légère donzelle de l'imagination qui s’honore de ce rude et grossier dameret. Bref, il en est des progrès littéraires comme de tous les autres : il faut l’encouragement. |

‘“ Le sentiment poétique d’un peuple, à dit un critique, cette force intime, cette puissance personnelle qui donne l'enthousiasme et qui le dirige, veut un centre d’action et un but: que ce soit la religion, la gloire ou la liberté, peu importe, maïs avec un levier, il faut un point d'appui.”

Notre point d'appui sera l'Indépendance du Canada, et notre but, la domination, par les idées, sur le continent. Voilà notre tâche et notre gloire future.

Les grands événements provoquent les talents et amènent sur la scène littéraire des peuples les favoris des muses C’est pourquoi l’époque qui suivra sera plus illustre en littérateurs que celle qui est passée. Cette ère nouvelle sera marquée par une grande manifestation d'idées et de sentiments.

En attendant que ces heureux résultats puissent se manifester d'une manière sensible, étudions la première période de notre jeune littérature. Je trouve en elle quelque chose de grand, de majestueux et de naïf tout à la fois. On le sent, élle s’est inspirée tout d'abord de la religion et de la patrie. C’est toujours de la sorte que les peuples ont ‘commencé à chanter. La poésie héroïque etsacrée a présidé à l'enfance de toutes les nations. Dans la poésie canadienne, il y a quelque chose de grand en ce qu’elle s’est inspirée des beautés grandioses de l'Amérique, de noble en ce qu’elle raconte les souffrances et les privätions de ces courageux colons qui défrichèrent le sol de l'Amérique, tenant la pioche d’une main et un mousquet de l’autre; naïve, parce qu’elle a

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toute la simplicité et la bonhomie admirables de nos pères ; patriotique, quand elle rappelle leurs exploits gigantesques ; religieuse, quand elle parle du missionnaire, ce pionnier avancée de la civilisation américaine. Il faut remonter à l'arrivée du colon français en Amérique pour trouver les premiers germes de cet art divin, implanté sur notre sol au milieu des tribulations et des souffrances. Les colons l’emportèrent de France, la patrie des belles-lettres, et, dans leurs généreux projets, ils s’emparèrent du sol en faisant résonner l'écho des forêts vierges de leurs chants patriotiques. Au milieu des souffrances, des misères, des fatigues, des privations, des dangers, des guerres, des surprises, n08 pères ne perdaient pas leur caractère spirituel, enthousiaste et amoureux de la gaie science: ils chantaient! Une partie de ces chants à été recueillie par un de nos artistes, M. Envesr GAGNON; ils forment une mosaïque, vénérée autant pour sa vétusté que pour ses couleurs originales. Nos longs hivers, nos cimes couronnées de neige, les ondes du St. Laurent, nos sites superbes, nos côteaux fleuris, Les plaisirs de la table et ceux de l'amour, tel était le thème varié de ces chants. Au milieu des bois, entourés de sauvages et de bêtes fauves, en proie à la faim, aux fatigues, exposés à la rigueur du climat, les premiers colons se laissaient aller à leur humeur poétique et gauloise. Durant le jour, ils chantonnaient des refrains en faisant des abattis: le soir, ils rimaient des couplets ou contaient des contes en faisant la guerre aux moustiques qui bourdonnaïient à leurs oreilles.

La poésie a done veillé au berceau de notre enfance. « Avant que'des idées grandes et puissantes, dit Isidore Lebrun (1), soient venues à la France, lorsque la vie

monotone s’usait dans la superstition et dans l’absolutisme,

cherchant, par des plaisirs frivoles, à se débarrasser comme de pensées coupables, des plus généreuses inspirations, la chanson érotique et bachique fut en grand honneur. Les Canadiens répètent incessamment nos anciennes ballades.

(1) Tableau des deux Canadas.

Dons.

L'enfance est bercée aux airs normands: point de festin, au village, sans des rondes françaises ; et, à la ville, les toasts manqueraient de solennité, si chaque convive n’accompagnait le sien de couplets de sa composition.”

“ Nos souvenirs populaires,” écrivait en 1833 un Canadien distingué, “nos contes de vieilles, nos chansons, nos proverbes, nos superstitions, tout en nous est normand ou breton. Les contes de la mer bleue, du merle blanc, etc. ; les chansons: Dans les prisons de Nantes, A St. Mülo, C’est la belle Françoise, À Rouen, etc. ; les histoires des fifollets, de la chasse galerie, du lutin qui fait trotter les chevaux, etc., ces contes, ces fadises là me font plaisir, à entendre. C’est quelque chose que les Anglais ne savent pas, quelque chose par quoi nous sommes distincts des Ecossais. J'ai beaucoup vécu, quoique jeune, avec les aïeux de la génération actuelle et avec leurs bisaïeux, au moyen des récits des vieillards: je me ferais, au besoin, généalogiste des migrations les plus reculées de la population du pays. Je. vois donc avec regret que nos contes s’oublient, que nos vieux dictons cessent d’être entendus du peuple : c’est autant d’effacé de notre nationalité.”

La chanson, la romance, la légende, les contes, voilà donc le véritable fondement de notre littérature. Ajoutons à cela quelques mémoires ou relations et nous aurons une idée de la littérature à cet âge héroïque.

La première période de notre histoire, la domination française, offre bien peu de matériaux à l'historien littéraire. Les premiers eolons savaient mieux manier la pioche que la plume. Cependant, cette première partie de notre histoire n'est pas sans offrir quelques considérations. Nous pouvons suivre du moins les efforts des colons pour généraliser l’édur cation et les obstacles sans cesse renaissants qui s’opposèrent à ces généreux desseins.

Les premiers Récollets qui foulèrent le sol du Canada, arrivèrent, au nombre de quatre, en 1615. Ils furent Îles premiers éducateurs du peuple dans la religion et les lettres. Ils établirent des écoles primaires, où ils enseignaient à lire et à écrire, à Montréal, Québec et Trois-Rivières.

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Les Jésuites arrivèrent dans la colonie en 1625. Ils fondèrent un collége classique à Québec en 1635. “Québec n'avait encore que cent habitants, remarque Isidore Lebrun, quand les Jésuites y élevèrent un collége, et les sauvages eux-

mêmes eurent plus d'institution que les Limoussins et les

Champenois” (1). Garneau observe, de son côté, que “le: jésuite RÉNÉ DE REHAUT, fils du marquis de Gamache, jeta leg fondements du collége de Québec, en 1635, dans l’année même que Champlain expirait.”” (2). |

En 1635, le R. P. LALLEMANT commença les premières écoles régulières pour la jeunesse française de Québec, et le P. LEJEUNE se chargea, ou plutôt, continua de faire l’école aux petits sauvages résidant à Québec et dans les environs.

La sœur Bour&gors jeta, à Montréal en 1659, les fondements de cette congrégation, qui fut si utile au pays pour l'éducation des jeunes filles. “IT’éducation des garçons, remarque Garneau, fut abandonnée entièrement à la direction du clergé, qui fut le seul corps enseignant, à peu d’exception près, avec les religieux, sous la domination franaise. Le gouvernement ne s'occupa jamais de cet objet si important, si vital. Soit politique, soit désir de plaire au sacerdoce en lui léguant l’enseignement, il laissa le peuple dans l'ignorance; car alors, il faut bien le reconnaître, les clergés, comme les gouvernements sous lesquels ils vivaient, considéraient l'instruction populaire comme plus dangereuse qu'utile. Le Canada fut encore moins exempt de ce préjugé funeste que plusieurs autres pays. Il n’y fut jamais question de plan général d'éducation; il n’y eut jamais d'écoles publiques dans ces paroisses qui restèrent plongées dans les ténèbres ; et chose inouie, l’imprimerie ne fut introduite en Canada qu'en 1764, ou 156 ans après sa fondation.

‘Les maisons d'éducation, nécessairement peu nombreuses, étaient en général confinées aux villes. Les séminaires de Québec et de Montréal, ouvrirent des classes pour les enfants. Les Récollets firent aussi l’école dans leur monastère. Mais

(1) Tableau statistique et politique des deux Canadas. (2) Histoire du Canada.

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les Jésuites étaient ceux qui, par leur état, devaient se placer à la tête de l’enseignement et lui donner de l'impulsion. Ils furent moins heureux en Canada qu'ailleurs ; leurs classes furent, de tout temps, peu considérables; on n’y comptait qu'une cinquantaine d'élèves du temps de l’évèque de St. Vallier. Aucun d’eux n’a laissé un nom dans les lettres. Contents d’une cer‘aine mesure de connaissances suffisantes pour le courant des emplois, ils n’ont produit, en aucun genre de science, des hommes profonds; il faut même convenir qu’il y avait peu de secours, peu de livres et peu d’émulation: Le gouvernement se donnait bien garde de troubler un état de choses qui rendait les colons moins exigeants, moins ambitieux et par conséquent plus faciles à conduire, car Pignorance et l'esclavage existent toujours ensemble. Telle est, en peu de mots, l’histoire de l'éducation en Canada durant ‘le premier siècle et demi de son existence; c’est la page la plus sombre de nos annales; et nous en sentons encore les pernicieux effets.” E

En 1722, M. de Vaupreurz établit huit maisons d'école, en différents endroits du pays, pour contribuer à l’enseignement avec les Jésuites, les Récollets et les Frères des écoles chrétiennes. |

Le séminaire de St. Sulpice de Montréal fut fondé en 1647, par les prêtres de l'Ordre de St. Sulpice de Paris.

En 1663, Mar. LAVAL, premier évêque du Canada, fonda le séminaire de Québec, désigné alors sous le nom de Missions étrangères, et en 1668, il établit le Petitséminaire ou Collége de Québec, qu’il confia aux soins des membres du séminaire de Québec pour aider à donner l'éducation classique à la jeunesse du Canada. Dans les commencements, l'instruction qui se donnait dans cet établissement se bornait à apprendre aux élèves à lire, à écrire, le catéchisme, les prières, le chant grégorien, le service des autels, etc.; et les classes françaises et latines allaient chez les Jésuites, où les jeunes gens termi- naient leurs cours d’études classique, après quoi, ils revenaient faire leur cours de théologie au Grand séminaire, où allaient

op

à l'établissement de St. Joachim, apprendre l’agriculture ou des métiers (1).

Les élèves du séminaire de Québec continuèrent à aller chez les Jésuites jusqu’en 1759. Il est sorti du collége de Québec des sujets distingués dans toutes les sciences, dans: les

professions libérales et le clergé : quinze évèques ont reçu.

l'instruction dans cette maison.

Le collége de Montréal, qui est une fondation du séminaire, date de 1773. Ce collége prit d’abord naissance au presbytère de la Longue-Pointe, sous la direction de Messire J. B. CURATEAU DELA BLAISERIE; puis institué dans le château de Vaudreuil, bâti en 1723. Mais le château de Vaudreuil, ainsi que l’église des Jésuites, érigée sur le même terrain en 1692, étant devenus la proie des flammes en 1803, le collége de Montréal fut bâti en 1804, à l’endroit où nous le voyons

aujourd’hui et fut ouvert à la jeunesse en 1806. . Parmi les

anciens élèves de cette maison, on cite l'historien MICHEL Braun, le juge O’Suzzivan, l'Hon. D. B. Vicer, l’'Hon. Hueues Heney, Mromec-Prerre Vrau, V. G., CHARLES Du- CHARMES, féndateur du collége de Ste. Thérèse, N. DUrFRESNE, membre de St. Sulpice, M. P. MranauLr, fondateur du collége de Chambly, Enras McDoNaLD, pendant 40 ans professeur au collége de Montréal, J. Bre. ST. GERMAIN, archi-prêtre, fondateur de l'académie de St Laurent, le COMMANDEUR VIGER, premier maire de Montréal, JEAN JACQUES LARTIGUE, premier évèque de Montréal, et M. A. DANSEREAU, ancien curé de Lachine. Onze évêques sont sortis de cette institution, Jusqu'en 1790, on n’enseignait pas encore la philosophie en Canada. Le premier professeur de cette science fut M. Ianace LECLERC, professeur au collége de Montréal. L'Hon. D. B. Vicer fut un des premiers élèves de ce professeur. Les réclamations des Canadiens avaient attiré l’attention des ministres anglais. On résolut de faire une enquête sur les affaires de la colonie. Lord Dorchester était venu avec des ordres à ce sujet. Trois systèmes de gouvernement

(1) Dr. Meilleur, Mémorial de l'Education, 49.

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