‹ Histoire de la litterature canadienneChapitre 30 sur 66 · HORDE · texte numérisé non relu

HORDE

tains de combats et de gloire le remuaient profondément. Dès l’aube, on le voyait souvent, seul, pensif, appuyé sur la balustrade de la terrace Durham, la tète enfoncée dans un sombrero à larges bords, le regard vaguement tourné vers le golfe, l’âme plongée dans des rêveries sans fin.

Alors, —il me l’a dit lui-mème,—-il assistait par imagination, à toutes les phases de cette brillante épopée qui se déroulait sous les murs de Sébastopol. Il regardait passer, au milieu d’une auréole lumineuse, les éblouissantes cavalcades des états-maijors, les drapeaux déchirés et poudreux, les bataillons hérissés de baïonnettes se remuant dans la fumée et la mitraille.

“ T] entendait la fusillade, le canon, les fanfares du clairon, les mille hurlements de la mêlée, auxquels se mêlaient, par intervalles, les cris de Vive l'Empereur! Trompé par le prestige du nom, il croyait voir défiler devant ses yeux les vieilles phalanges de Marengo, d’Areole et d’Austerlitz, audessus desquelles lui apparaissait,dans un tourbillon de gloire, la grande figure pensive de Napoléon ! Alors le poète grandissait, grandissait ! D’immenses horizons s’ouvraient devant son génie. Il rentrait chez lui, et sous sa plume jaillissaient ces stropes puissantes, ces eclatantes métaphores, ces vers magiques qui frappèrentsi vivement les jeunes imaginations de l’époque.

“ Crémazie aimait la France avec idolâtrie, et ce fut le patriotisme qui le sacra poète.

“ De ce moment, ses brillantes effusions se succédèrent rapidement, et ceux qui avaient si vertement critiqué ses premiers essais, furent les premiers à s’incliner devant les magnifiques joyaux dont il enrichissait notre écrin littéraire. Crémazie chantait notre passé, réveillait nos glorieux souvenirs, couvrait de fleurs la tombe de nos pères dont il célébrait les immortels faits-d'armes. Il nous conduisait pour ainsi dire par la main à travers ce qu’il appelait, dans son langage superbe,

Tout ce monde de gloire où vivait nos Aieux ! “ Nous suivions avec lui les premiers pionniers canadiens

LRe0e

s’enfonçant dans l'épaisseur de forêts vierges, plantant la croix au milieu des peuplades.barbares, et faisant resplendir le drapeau de la civilisation aux yeux étonnés de l'enfant des déserts !

“« Avec quelle vigueur de pinceau il nous peignait les luttes héroïques de nos ancêtres! Avec quelles poignantes expressions il nous racontait les nâvrantes péripéties de notre histoire! Avec quelle sublime indignation il cinglait de son vers vengeur la figure du lâche Bourbon qui nous vendit !”

L'amour de la patrie a dicté à Crémazie des vers excellents. On ne lit pas sans émotion : Le vieux soldat canadien, Le drapeau de Carillon, Aux Canadiens-Français, La Fête nationale. Il s'est encore inspiré de la religion. Qu'on relise ses épitres énergiques intitulées : Castel fidardo et Le deux-centième anniversaire de l'arrivée de Mgr. Laval en Canada. Le poète a déployé toute la richesse de son pinceau, l'élégance et l'har- monie de son rhythme dans les Mille Iles et dans cette char. mante légende canadienne, La Fiancée du Marin. Mais les deux meilleurs morçeaux de poésie que nous ayons de lui sont, sans contredit, sa fantaisie des Morts et son poëme, La promenade de trois morts. Cette dernière production, dont malheureusement nous n’avons que le premier chant, peut, a elle seule, assurer l’immortalité à son autenr. On ne sait ce qu'il faut admirer davantage ou la richesse de la rime, ou le luxe des images, ou l'élévation des pensées, ou l'originalité du plan.

En voici la substance. C’est le premier novembre: le soir est triste et froid. Au fond du cimetière les morts remuent dans leur bière. Ils se lèvent et marchent en silence au milieu des ténèbres. Trois compagnons se donnent la main et se promènent à travers les déserts, formant une blanche

- colonne. L'un est un vieillard, le deuxième appartient à

l'âge mur, le troisième est un adolescent arraché la veille des bras de sa mère. Le vieillard prend Ia parole et raconte à ses deux compagnons une scène passée dans une tombo voisine à la sienne, C’est le Ver, le Roi du tombeau, dont la

voix est comme un glas, dont l’haleine est glacée comme: lé:

vent un jour d'hiver, qui frappe à la porte du tombeau et. 4 vient attaquer sa victime au lendemain même du trépas. A M

cette première morsure le corps frémit, s'agite et se tord: Un. M long dialogue s'engage entre le Ver et le Mort dans lequel la puissance. du premier fait contraste avec la faiblesse du second. Une goutte d’eau traversant les pores de la. terre. vient se déposer sur la figure du mort: ‘“ c’est une larme de: ma mère, s'écrie-t-il, répandue sur le tombeau de: son enfant.” Le ver lui-enlève cette illusion. Leé silence: se fait. Puis le Ver fait entendre ‘un cri strident et mord les flancs de sa victime. A ce cri les vers des tom-. Ji beaux voisins se réveillent et s’acharnent à leur pâture. Une immense clameur s'élève comme un chant qui monte de l’enfer; c'est le carnage des vers s'’acharnant à la pourriture des cadavres, Puis le vieux mort se tait, Tous trois, silencieux. et mornes, s’en allaient, escortés d'un vautour attiré par leur chair. Alors, le plus jeune des trois élevant la voix, dit: Ce cadavre auquel le Ver a dit: Je suis ton Roi, c'est moi c'est. ma voix que vous avez entendu; mais cet océan de dou-

leur que l’on nomme la tombe, ce Ver, ce Roi-Bourreau qui vit de sa victime :

Me faisaient moins de mal que cette voix stridente Du ver qui déchirait de sa bouche écumante

Ce souvenir sacré, dernier reste du coeur!

Douter si l’être pur à qui l’on doit. la vie

Sur son fils verse encore une larme bénie !

Le poëme s'arrête là. Quel malheur qu’il n'ait pas été achevé! Je ne puis, à la vérité, me faire une idée des actions et des faits que le poëte aurait développés dans la suite de cette étrange création, Mais il est évident qu’il se serait efforcé de développer l'action du poëme dans un monde inconnu, se prêtant à toutes les combinaisons de la légende et de la mytologie: On voit de suite la grandeur de ce: sujet et l'originalité de cette conception. Il y a des flots de poésie dans cette première partie. L’imagination de l’auteur déploie une force incroyable. Elle s'élève

jusqu'aux hautes régions de l'infini et de l’incommensurable. On voit là, se remuant et s’agiant, tout un monde fantastique qui se réveille le soir du jour consacré au souvenir des morts ; des bruits mystérieux s’échappent du sein des forêts sombres ; les feuilles s’agitent et les branches ploient sous un effort inconnu ; la lune a des reflêts pâles et tristes qui enveloppent cette nature ensevelie dans le silence de la nuit ; les oiseaux nocturns saluent les passants .de leur voix attristée ; on entend le sifflement de la bise à travers les og décharnés des squelettes ; les flots du St. Laurent semblent être une voix qui pleure; la cloche fait retentir d'heure en heure dans un ciel nuageux un glas retentissant ; des soupirs s'échappent des roseaux et les morts se donnent :

De leur bouche sans lèvre un horrible baiser.

Ce sujet, comme on le voit, se prête à de grandes beautés ét à de nombreux développements. L'artiste y trouve tout le charme fantastique de la légende; le chrétien, toutes les beautés qu’inspirent les cérémonies de cette fête religieuse ; le philosophe, un vaste champ ouvert aux conceptions de l'intelligence, On peut ajouter à cela la license du poète qui dore des mille paillettes de l’imaginationles faits les plus invraisemblables du domaine de la fiction.

La Promenade de troïs morts serait certainement le chef d'œuvre de Crémazie, si l’auteur eut pu compléter ce poëme. Son ode intitulée Les Morts offre plus de perfection dans l'ensemble. M. l'abbé Casgrain a mis en regard cette ode avec la pièce de Lamartine: Pensée des Morts, et l'avantage reste au poète canadien dans cette lutte. |

I1 est régrettable pour la littérature canadienne que des circonstances malheureuses aient brisé l'avenir de Crémazie. Son talent était encore susceptible d’accroissement ; il aurait pù, en mürissant ses études, varier ses couleurs et donner à sa palette une plus grande étendue. Son talent est classique personne ne le conteste : seul peut-être, parmi tous nos poètes, il sait se soutenir. Comme l'aigle, il vole au-dessus de ses confrères et la force de ses ailes le soutint à des hauteurs d’où il jette un regard orgueilleux. C'est le premier de

nos poètes dans l’ordre chronologique qui aitétudié les auteurs classiques et qui se soit débarrassé du mauvais goût engendré par l’école de l’abbé Delisle au XVIIIe siècle. Il n’a peut-être pas toute la vigueur de Fréchette ni la grâce de Lemay, mais il ne manque pas de ces belles qualités, outre qu'il les surpasse tous par l'inspiration, la pompe, l'élévation de la pensée. L'idée est toujours dominante; son vers toujours substantiel. Plein d'enthousiasme, il a des poésies qui le font surnommer le Thirtée du Canada, comme il en a d’autres, dans le genre élégiaque et tendre, qui nesont pas inférieures aux Nuits de Young ou aux strophes touchantes de Millevoye.

“ Le défaut de Crémazie, dit M. Fréchette, était la négligence. Il ne travaillait pas assez son sujet. De là, des faiblesses, des répétitions, une certaine monotonie dans la forme, une trop grande propension à tourner dans le même cercle d'idées. Mais quelles images! quelle ampleur destyle, quels coups d'ailes magnifiques! On respire, en le lisant, je ne sais quel parfum de sauvage grandeur. Tantôt sa strophe roule comme un bruit pesant d'artillerie; tantôt elle éclate comme une fanfare de cuivre. Parfois elle gronde comme le vent d'hiver dans les forêts du Nord, et parfois on croirait entendre les accords majestueux de l'orgue soufflant sous les pilliers des vieilles cathédrales. Il y a des pages qui à elles seules sufiiraient pour faire la réputation d’un poëte !”

Un soldat de l'Empire ; sa pièce à la mémoire de M. de Fenouillet; une légende indienne et un poème sur la mer, n’ont jamais été publiés.

Pauz STEvens est le Lafontaine du Canada. C’est à peu près le seul écrivain qui se soit adonné à l’apologue.

Il naquit en Belgique. Lors de son arrivée en Canada, il prit la rédaction de La Patrie, journal publié à Montréal. Il occupa, plus tard, une chaire de littérature au collége de Chambly. En 1860, on le retrouve encore à Montréal rédigeant, en compagnie de MM. Sampé et Sabatier, l’Artiste. Depuis lors, M. P. Stevens est resté précepteur dans la famille De Lery. Tes devoirs de sa nouvelle charge l'ont sans doute empêché d'écrire, car nous n'avons rien de lui

US depuis 1867. C’est une véritable perte pour la littérature de notre pays. Mais espérons que le digne précepteur nous ménage quelque bonne surprise, ainsi que la rumeur se plaît à le répéter. 3

Les Fables de M. Stevens forment un joli volume in-8 de 120 pages. L'impression de cet ouvrage date de 1857. On se plaît à reconnaître que ces apologues ont beaucoup de mérite. Jen’y retrouve pas le naturel charmant et la naïveté incomparable du grand fabuliste Lafontaine, ni même la grâce et le luxe poétique de Florian, mais j'aime cette simplicité et ce choix précis d'expression qui incrustent la pensée dans le style. L’apologue appartient au genre philosophique : elle est enseignante. C’estencore le principal mérite des écrits du fabuliste canadien. La moralité découle natu. rellement et sans effort du corps de la fable; la plupart du temps, c’est une vérité générale, plus ou moins piquante, exprimée d’une manière vive et courte.

Mais les Contes populaires; Ottawa, 1867, pp. 252, in-80, ont contribué, plus encore que les Fables, à faire la réputation de M. Stevens. Ces contes ont tout le charme, le naturel, la grâce, l’enjouement, la simplicité et l’abandon que requiert ce genre de littérature. Perrault les signerait tous sans exception, parceque tous ils pourraient lui faire honneur. Ces pages fournissent encore une agréable récréation à la jeunesse et dérident même parfois l’homme le plus grave. Elles contribuent dans les campagnes à faire s’ecouler, joyeuses et instructives, les longues heures de nos veillées d'hiver. L'auteur n’a donc pas entrepris une œuvre inutile, et il a réalisé le précepte d'Horace: Le parfait littérateur est celui qui est aussi utile qu’agréable.

ALFRED GARNEAU semble avoir hérité de son illustre père son amour pour les travaux de l'intelligence et ses belles qualités de poète. Il a beaucoup aïdé son père à préparer le troisième volume de l'Histoire du Canada. Il a lui-même écrit quelques pages d'histoire, entr'autres: Les Seigneurs de Frontenac. Ce travuil parut dans la Revue Canadienne de 1866. Il prépare actuellement une nouvelle édition de l'Ærs toire du Canada.

ce NO

Ses pièces de poésie ont été publiées dans les journaux de Montréal et de Québec, principalement dans le Foyer Canadien. M. Hector Fabre l’appelle ‘un versificateur brillant et un ciseleur habile.” C’est un éloge très flatteur et je le crois mérité. Mspérons que M. Garneau, qui n’a pas cessé pour toujours d'écrire, redoublera d'efforts et qu'il remportera de nouvelles palmes. Une de ses meilleures productions est intitulée: Le bon pauvre. M. Garneau est trop avare .de ses productions. Tout le monde cependant s'accorde à dire qu'il aurait atteint, surpascé peut-être nos meilleurs versifcateurs, s'il eut cultivé le don précieux qu'il a reçu de:la nature.

BLaiN DE Sr. AUBIN est né en France et il y.a fait ses pa des. Il est gradué de l? Université de Paris.

Il s’est: fait, en Canada, une réputation bien méritée delittérateur. Ses compositions poétiques sont pleines de sel et d'esprit. La chanson parait être son genre favori. Je con. geille à M. Blain de St. Aubin de réunir dans un recueil la collection éparse de ses œuvres. Il doit cela à son talent et à sa réputation. |

Nous avons de lui deux lectures en prose : La guerre, des milices canadiennes ; Le passé, le présent ét l'avenir probable de la langue française en Canada. Il a également publié dans Ja Revue Canadienne un essai sur la littérature canadienne. Le style de tous ses écrits est pur et correct.

Louis Josepx CyPRIEN Fiser occupe une place marquante parrni les poètes canadiens. Il naquit à Québec, en 1827. Dès sa jeunesse, alors qu'il n'était qu'étudiant, il montra un goût prononcé pour la littérature. $es premières compositions dénotent un talent précoce et une riche imagination.

M. Fiset descend d’une des plus anciennes familles canadiennes. Son père, l'honorable Louis Fiset occupa plusieurs “emplois publics, particulièrement celui de juge ‘pour -le District de Québec.

Aprés.avoir été admis,au barreau, ilabandonna la pratique de cette profession pour se consacrer entièrement à la littérature. , En 1861 il fut nommé Protonotaire pour le Distric

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de Québec, poste qu’il occupe encore. Son talent pour la poésie s’accrub avec les années. Ses compositions se font remarquer par une imagination féconde, une versification délicate, gracieuse et élégante. Presque toutes ses poésies ont été publiées dans les revues littéraires de Québec et de Montréal, entr'autres, La Ruche Littéraire, les Soirées Canadiennes et Le Foyer Canadien. Il rédigea pendant quelques . années le Journal de l’Instruction Publique. Test un de ceux “qui ont lé plus contribué par leur zèle comme par leurs écrits “à la fondation de l’Jnstitut Canadien de Québec, dont il fut président en 1856.

À Québec, sa réputation littéraire est si bien établie qu’on le pria, en 1860, d'écrire une ode pour saluer l’arrivée du : Prince de Galles au Canada. (Cette composition mérita les éloges flatteurs qui lui furent adressés par le jeune prince. Parmi ses meilleures compositions lyriques, on cite encore - Lavoix du passé, Méditation, Le poète à la muse, Le vœux de Mariette, &c. |

En 1867, M. Fiset obtenait la médaille d'argent, au concours de poésie de l’Univérsité Laval, sur le sujet suivant : “La Découverte du Canada. Voici comment s'exprime le “rapport du jury. “Une grande observation dans les idées et dans le style, une heureuse variété de rhythme adopté avec art aux différentes parties du sujet, du mouvement, de

J'éclat, un véritable souffle lyrique, qui se soutient presque (d’un bout à l’autre du poème: tant de si belles et de si pré- ‘'cieusés qualités ont voilé aux yeux du jury, un peu d’indé- ‘cision dans le plan, quelques lenteurs dans le début, d’ailleurs bien versifié, quelques taches dans le style et dans l’expres- ‘sion. Lies deux premiers chants ont paru mériter une men- ‘fion toute particulière pour lagrandeur des idées et la beauté soutenue de la versification.” (1)

Le reproche le plus grave qu'on peut adresser à MC ‘Fiset provient de l’excès d’une qualité : la délicatesse dans le choix des expression etdans le tour de la phrase. Il est si recherché,

(1) Revue Canadienne, vol. IV. 786. nt

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si délicat, si prudent qu'il devient maniéré. Il est souvent | +

prèt à sacrifier le sens à la rime et le fond à la forme, ce qui faisait dire à Cremazie: ‘“ Fiset s’anime, la rime le mène.”

Espérons qu'un si beau talent contribuera encore à enrichir la littérature de notre pays.

J'aurai occasion d'apprécier plus tard le talent’ de M. BasiLE ROUTHIER comme prosateur ; maintenaut j'ai l’intention d'examiner ses titres comme poète.

M. Routhier s’est d’abord fait connaitre comme versificateur par plusieurs pièces de poésies fugitives qui indiquent un goût prononcé pour le beau. Ses compositions sont éparses dans nos revues littéraires, et il est à désirer que l’auteur, d'ordinaire assez soucieux de ses productions, les réunisse dans un recueil. Cet écrivain a concouru en 1867, et a obtenu la médaille de bronze sur le sujet: Za découverte du Canada. Voici ce qu’en pense le secrétaire du jury dans son rapport: ‘“ Le No. 10, qui a pour épigraphe ces paroles de la Genèse: Ægredere de terra tua......et vent in terram qua in monstrabo tibi, faciam que te in gentem magnam, aurait sans doute déterminé les suffrages du jury, si l’auteur eut joint à un sujet bien entendu, à un goût déjà formé, à une versification généralement bonne, à l’entrain de sa pensée, des tableaux plus complêts et plus larges, une plus grande variété de détails poètiques.” (1)

M. Routhier a fait de bons vers, et il en aurait fait de meilleurs encore s’il eut continué à cultiver les muses. Mais je m'aperçois qu'il a échangé la palette du poète pour le burin du prosateur. Je n’ai pas le courage de l’en blâmer. Il connaît parfaitement sa langue. Il est pur dans le choix des expressions. Il manque peut-être de naturel, ce qui n’est pas un léger défaut. Cela provient sans doute de ce qu’il recherche l'effet en se proclamant puriste.

L'écrivain le plus fécond qu'’ait produit jusqu’à ce jour la muse canadienne est sans contredit LEON PAMPHILB Lemay.

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(1) Revue Canadienne, vol. IV. 785.

II naquit à Lotbinière en 1837. Il fit de bonnes études au séminaire de Québec et il se destinait au sacerdoce, mais sa santé délicate l’empècha de suivre cette vocation. Après avoir tenté pendant quelque temps l'étude aride du droit, il se livra tout entier à ses goûts littéraires. Après avoir voyagé aux Etats-Unis, à peu près comme Jérôme Paturot, à la recherche d’une position sociale, il revint au Canada et s’engagea comme commis chez un marchand de Sherbrooke. Cette occupation était trop contraire à ses goûts pour qu’il ÿ demeurât Icngtemps. Il endossa de nouveau la soutane et étudia la théologie pendant deux ans à Ottawa. Des raisons de santé l’obligèrent de nouveau à renoncer pour toujours à la vie ecclésiastique. Il termina ses études légales et fut nommé traducteur à la Chambre des Communes. Aujourd’- * bui M. Lemay est bibliothécaire du Parlement Local de la province de Québec.

M. Lemay est un de ceux qui a le plus fait pour grossir notre bagage littéraire. Outre ses pièces détachées qui sont très nombreuses, il a encore écrit trois poëmes de longue haleine. Commençons d’abord par ses Æssais poétiques. L'œuvre capitale de ce volume est sans contredit la traduction d’'Evangeline de Longfellow. |

J'avais lu, il y a déjà quelques années, l’Evangeline de Longfellow et j'en avais emporté un souvenir agréable. Ces douces mélodies caressaient encore mollement mon oreille, ces vrais accents faisaient battre mon cœur au souvenir de cette touchante histoire de l’Acadie. Mais je viens de lire de nouveau, cette fois dans notre idiome, le poème de Longfellow ; je me hâte d’ajouter que la traduction de M. Pamphile Lemay n’est pas indigne de l'original. Cette richesse . de poésie, ce luxe d'images et de comparaisons, ces belles descriptions empruntées à la nature, cette haute expression de la douleur humaine, ces notes plaintives et tendres, ces sentiments délicats, je retrouve tout cela dans la traduction du barde canadien.

Evangeline n’est pas un chant secondaire ; c’est un poème qui n’a peut-être pas de rival dans le champ de la littérature

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plan pourrait avoir plus d’ampleur; l'intrigue, être plus com- #4 pliquée. Toutefois, cette charpente simple est recouverte avec 44 une si grande variété de guirlandes, de festons et de treillis, … avec une verdure si odorante, que l'esprit captivé par cet M étalage enchanteur remarque à peine les défectuosités mini. «4 mes du plan. On n’y trouve pas la mâle et imposante beauté de ces édifices superbes qui étonnent par la grandeur

et la masse; c’est au contraire un charmant petit cottage | enfoui au fond d’un val, entouré de bosquets en fleurs et dont la toiture perce coquettement une épaisse couche de M feuillage. On sent que l’auteur a moulé son œuvre au coin » d’un génie inspirateur. L’étincelle poëtique brille à chaque | vers. Il y a comme un feu divin qui embrase tous ces beaux sentiments, toutes ces nobles pensées. Les douleurs de père,

de mère, d’épouse, d’amante, de citoyen sont peintes et copiées d’après nature. L'auteur est avant tout un grand peintre. Il a étudié la nature dans ce qu’elle a de plus enchanteur et il a sondé tous les replis secrets du cœur humain. Ce petit poëme me rappelle la brillante émeraude qui étincelle de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. J’y retrouve la muse plaintive de Young, les accents prophétiques d’Ossian, les plaintes amères de Tennyson, les accents éloquents de Shakespeare ; des strophes qui ont la richesse et le vernis doré des ballades brumeuses du nord ; la douceur de Lamartine se mêlant aux accents désespérés de Millevoye.

Le poëme se divise en deux parties. La première raconte

le bonheur des Acadiens, vivant sur la terre natale au sein des joies pastorales et du bonheur domestique ; la seconde | rapporte l’histoire douloureuse de la dispersion de ce peuple . infortuné. Le poète commence par une invocation aux vieilles forêts de l’Acadie noyées dans la pénombre et drapées dans leur feuillage sombre, aux sapins résineux et aux. cèdres altiers qui jettent à chaque brise une plainte sauvage. Hélas ! qu'est devenu ce peuple brave et hospitalier qui habitait ces bois antiques ? Que sont devenus ces jolis « villages avec leur toit de chaume et la petite Eglise avec son

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