‹ Histoire de la litterature canadienneChapitre 36 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Poésie et Histoire.—Notre passé, source féconde en beautés littéraires. TR L travail accompli et celui qui reste à faire. —Nos.archives.—Manuscrits. 4 —Une suggestion.—Historiens canadiens.—Du Calvet.—Perrault.— Dr. Labrie.—Smith.—Michel Bibaud.—Gabriel Franchère.—Commandeur Viger.—L’'Abbé Noïiseux.—Bouchette, père et fils. —Faribault.—" 4 Hawkins.— Garneau.— Christie.— Brasseur de Bourbourg.— L'Abbé8 Gingras.—Maximilien Bibaud.—J. C. Taché.—Barthe.— Hector Langevin.—Hogan.—Roger.—L'Abbé Faillon.—L'Abbé Ferland.—Mgr. Lan- à gevin.— Borthwick. HE — Sata ee Morgan: — Taylor: — 4 Akins.—Mme. Day.

L'Abbé Tanguay.—Mer. Taché, +: Abbé Casgrain.—Tur re LAPS bé Daniel.—Lemoine.—L'Abbé Laverdière.—L'Abbé Chandonnet.— M L'Abbé Verrault.—Gonzalve Doutre.—Tassé.—Sulte, etc., etc. Trans : sactions de la Société Historique de Québec. ÉMembne de la Socicté M Historique de Montréal.—Résumé.—Condition exceptionnelle du Canada.—Garneau et nos archives.—Travaux Historiques publiés à rétran ger sur le Canada.—Montgomery Martin.—Murry.—Parksman.—Dussi- M eux.—Le père Martin.—Font Pertuis.—Lebrun.—Rameau.— Strauss.— “4 O'Callagan.— LaRoche Héron.— DeQuibusque.— Ampère.— Marmier, À ete.—L'école historique contemporaine.—ÿ$es préjugés.—$Sa mission.

La littérature des peuples anciens a commencé par la M poésie. ‘1

À l'enfance des sociétés, l'imagination jouait un role puissant sur les actions et les travers des hommes. -Cette déesse charmante, qui séduit l’oreille pour lui plaire, qui caresse « mollement les fibres intimes du cœur humain, qui touche aux | cordes sensibles des passions, la poésie, a été le premier « souftle du premier homme s'éveillant au spectacle ravissant de la nature, | “4

L'enfance des sociétés a conservé ce caractère. Les histo= riens ne racontèrent qu'après que les poètes eurent chanté. Le poëte s”’empare de cequ’il y a de plus suave,de plus varié, À

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de plus divin dans la nature ; il en compose un miel d’une

saveur délicieuse et présente à l’imagination des peuples en-

core jeunes un aliment propre à leur vie. L’historien, au

contraire, s'empare du fait, le dissèque, sacrifie l’art à la vé-

rité, la passion à l’impartialité, la variété à l'unité. il est calme, froid, posé, honnète, probe, parfois sévère. Nulle dé-

bauche de l'esprit, nul épanchement du cœur, nul écart de Style, nulle sympathie pour les personnes : il raconte le fait réel et juge les hommes et les choses, les yeux couverts de

J'antique bandeau de la justice.

De là, deux genres parfaitement distincts ; qui se sont suivis, succédés, et dont l’un, le premier, n'a été que l'indice, l'image embelhe, superfuite, exagérée de l’autre. Homère devait précéder Hésiode et Hérodote, parceque l’imagination et la passion parlent avant, ou du moins remplaçent trop souvent la raison. Enlevez les brillantes couleurs qui. revêtent le riche manteau d'Homère et il vous reste une charpente nue, un plan deformé, un squelette si vous voulez, Susceptible de revêtir les couleurs historiques. Derrière Pimpossible et l'imaginaire se cachent le vraisemblable et le réel. :

Mais, après que l'imagination, épuisée de ses courses folles à travers les régions de l'imaginaire, fut revenue au point de départ sans avoir satisfait ni la curiosité des peuples, ni leur désir de s’instruire, ni surtout les exigences de l’intellect, la froide raison marcha en éclaireuse, s'appuyant sur ses propres forces : dès lors l'humanité fit un pas dans sa marche progressive. Les nationalités naissantes ne s’abandonnèrent plus avec la même fougue sur la pente fleurie de la poésie. Les littératures modernes, à leur origine, offrent un aspect plus varié, plus élevé, plus rationel. Le poids de la raison et du froid calcul pèse davantage dans le plateau de la balance “littéraire. La vie active des nations de l’Europe, qui, pour la plupart, se donnèrent une littèrature nationale au XIe “siècle, était trop pleine d'initiatives, comparée aux modestes -débuts des vieilles civilisations, pour ne pas s'engager de suite dans la voie large et prosaïque du fait. La civilisation

.me de Dante a précédé le lyrisme de Pétrarque, en Italie.

moderne, héritière des lumières de l’antiquité, mit à contri. bution ces progrès pour suivre un mouvement ascentionnel. S'il est vrai de dire, en thèse gènérale, que la poèsie a bercè« l'enfance des Ie du moins faut-il restreindre considéras blement cette proposition lorsqu'on veut en faire l'application | à la civilisation moderne. Les écrits de Vilhardoin et de Froissart, en France, n’ont pas été précédés de beaucoup par les chants des Trouvères et des Troubadours. Thibaut de Champagne n’a jamais eu plus de mérite et joui d’une plus” grande popularité que Christine de Pisan. Les antiques an- à nales de l'Espagne, que la patience de quelques bénédictinsM a depuis livrées au public, sont antérieures à tous lés cancio= « neros et aux romanceros de la vieille Castille. Le philosophis-m

En Angleterre, la muse saxonne s'inspire à l’ombre des cloîtres des événements de chaque jour, et l'historien Guidas, | qui vivait au VIsiècle, fait bonne figure au milieu des poète. ; reaux de l’époque. Les minesaengers et les meistersaengers préféraient la forme dydactique aux chants légers, et tous les“ nielelungen de la vieille confédération germanique préludèrent, \ une littérature DU réaliste. Les romans de chevalerie, qui \ n'étaient encore qu’une sale et grossière ébauche du progrès des langues modernes, se sont évanouis, en un instant, AUX premières lueurs du positivisme.

La poésie n’a pu survivre à ces désastres qu’en assumant | | un caractère propre et particulier à chaque genre : elle dûtu s'élever à des hauteurs inaccessibles au commun des mortels, pour ne pas être détrônée par l’orgueilleuse prose devenue à tout jamais le costume léger du PHSieRe du publiciste ot î de l'historien. FA Ce qu’a été le rôle de l’histoire au Canada, au début de. notre littérature, c’est dire qu'il à été humble et modeste. L'histoire n’eùt pas mème à lutter contre les empiètements M de la poésie. Cette rivale n'existait pas ; car, je s'appelle | pas poésie ces petites tartines rimées que nos pères, dans leur M moment de bonne humeur, chantonnaient en abattant les broussailles qui obstruaient l'entrée de leur maison en bois

rond. C’est tout au plus un sentiment poétique agréable à ‘constater,une disposition qu'ils avaient héritée des Normands et des Bretons leurs pères. L'histoire marque plutôt les premiers débuts de notre littérature. Les hommes lettrés étaient rares sous la domination française, mais le peu qu'il y avait prenaient des notes pour servir à l’histoire de la Nouvelle-France. Ces relations, grossières dans la forme, mais pleines d’attraits dans le fond, contribuèrent à l'édification du grand temple historique de notre pays. Aussi, la critique aime-t-elle à citer les noms de Champlain, Charlevoix, les RR. PP. Jésuites, Lescarbot, Sagard, la Mère Marie de lIncarnation, etc. Si le passé est connu, nous le devons à ces humbles travaux et aux manuscrits déposés dans les grandes “bibliothèques publiques d'Europe et d'Amérique. La plupart de ces relations nous ont été données par les missionnaires, ces vieux pionniers disséminés sur le continent comme autant de jalons dans un désert.

Comme chez tous les peuples qui ont vieilli, l’histoire du Canada offre de grandes beautés et de hauts enseignements. Un passé accidenté, des actions héroiques, des luttes sans trève : luttes contre la forêt, contre les ennemis de la Fran-

“ce, contre les peaux-rouges, contre la misère et la faim ; le travail lent de la civilisation et de la colonisation s’opérant au sein des sombres forêts d’une terre vierge ; l’agonie sociale et le dernier effort de la France abandonnant le Nouveau-Monde ; la découverte successive des différentes parties du continent américain ; les premiers établissements et les principaux essais de colonisation ; les luttes parlementaires et le réveil national revendiquant les institutions qui font la gloire des peuples libres ; les difficultés, les dangers et Îles

obstacles suscités par le mélange des races :—toutes ces cauges et tous ces faits variés, qui se rencontrent au sein d'une

. population disséminée, aussi bien que chez un peuple de quarante millions d'hommes, offrent au génie de l'écrivain un

. champ fécond qu’une plume habile peut remuer sans épuiser.

» Aussi, des hommes de mérite, des citoyens éclairés et vertueux, se mirent-ils à l'œuvre, et aujourd'hui, nous pouvons

étudier les époques lointaines de la colonie, éclairés au flam: beau des écrits historiques de Garneau, Ferland, Bibaud, et tant d’autres écrivains recommandables qui ont surgi comm par enchantement à notre époque.

Ces causes expliquent sans doute l’ardeur avec laquelle n08 meilleurs littérateurs se sont livrés aux travaux historiques ; 1 car, l’histoire a été de beaucoup le genre le plus et le mieux | cultivé parmi nous. Cette mine reste encore inépuisée en dépit des fouilles considérables qu'on y à pratiquées. Nos | antiquités canadiennes féront, pendant longtemps, l’objet des études et des travaux des écrivains soucieux de laisser der rière eux une réputation durable. On ne saurait d’ ailleurs. É trop encourager la jeunesse studieuse et avide d'entreprendre % et d'écrire, à se livrer à ces études. Ces travaux ont pour résultat de faire connaître la patrie à l'étranger et de cultiver parmi nous cette fleur divine du patriotisme, en découvrant la grandeur de notre passé et l'éclat des actions de nos pères. 4 Il ne manque pas d'écrivains qui ont CS d'écrire w l’histoire du Canada dans son ensemble, quoiqu’à des points | de vue différents ; mais ce qu'on a peut-être trop négligé, 1 c'est la spécialité nos ou l'étude des différentes épo-. ques et même l’histoire particulière de certaines régions du pays. Il va de soi qu'un coup d’œil d'ensemble ne peut eme" brasser jusque dans ses particularités les événements divers de la vie d’un peuple, tandis que l'analyse de périodes déterminées permet à l'écrivain de s'arrêter aux détails. Il y a certainos phases de notre histoire qui n’ont pas encore été. traitées convenablement. Ces lacunes sont plus nombreusès qu’on serait tenté de le supposer en présence du travail ac. à compli. “00 Il y à bien aussi la mine inépuisable de nos archives. Quel pays n’a pas ses manuscrits ! Le Canada n’est pas en arrière“ des autres peuples sous ce rapport. Seulement, ces trésors sont épars, et pour les atteindre il faudrait s’aventurer dans | la poussière des voûtes publiques de France, d'Angleterre et. des principales villes d'Amérique. Ce serait un cri tra- à

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vail bien méritoire que celui de collectionner ces vieilles pages rongées chaque jour par la dent du temps. II y a certains manuscrits surtout, d’une importance telle pour nous, que la législature du pays ferait acte de prévoyance en les faisant imprimer aux frais de l'Etat. On ne devrait jamais oubiier qu'une nation n’est pas seulement riche de ses institutions, de ses finances prospères, de son commerce florissant, mais “encore de tout ce qui peut instruire les générations de l’expérience d’un passé, hélas ! toujours trop tôt oublié.

Jetons un coup d'œil rapide sur les travaux de nos histo- ‘riens.

. En lisant la seconde partie de l’histoire du Canada, on aperçoit une figure rayonnante qui brille dans la galerie des glorieux défenseurs de nos droits. Cette figure, ce type, ce “patriote, c’est Du CALVET.

Arrêté le 27 Septembre 1780, à cause de ses idées libérales, on le conduisit en prison d’après les ordres du farouche Haldimand. On lui enleva ses papiers, son argent, et on ne Jui fit subir aucun procès. Mis en liberté, Du Calvet passa ‘en Angleterre pour demander justice au roi et là, sollicita, auprès des ministres, le rappel d’'Haldimand, afin, disait-il, de l’accuser devant les tribunaux anglais. On-ne fit aucune

- attention à sa requête. Aussi énergique qu'infatiguable, il publia alors son volume de lettres,

‘ Ces lettres, dit Garneau, (1) écrites avec emphase et dans “un style violent et emporté, annoncent toutefois un esprit fier et indépendant. Du Calvet y mêle habilement sa cause avec celle du pays, et expose des vérités au gouvernement qu'aucun autre homme n'aurait osé proféref même tout bas. Dans ses élans de rude éloquence, il lui échappe des exclamations pleines d’orgueil national et d’une noble indignation.”

L'ouvrage de Du CALVET a été imprimé à Londres en 1784, il est intitulé: Appel à la justice de l'Etat ou Recueil de Lettres au Roi, au Prince de Galles, et aux Ministres avec une gettre à messieurs les Canadiens, où sont fidèlement exposés les

… (1) Histoire du Canada, vol. ITE p. 51.

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actes TE de la violence arbitraire qui a régné dans la Colos aie, durant les derniers troubles, et les vrais sentiments du Cana | da sur le bill de Québec et sur la forme de Gouvernement la plus à propre à y faire renaître la paix et le bonheur public. | Pierre du Calvet était un ancien juge de paix de la ville de. Montréal. 4 Son livre est une page éloquente de l’histoire de Ia tyran- | à nie organisée par le gouverneur Haldimand contre les Cana. ! diens-français. Le style pourrait être plus pur et plus clair, | les expressions mieux choisies, l’ensemble du livre offri plus d'ordre et de méthode ; mais la cause des Canadiens ne. saurait être exposée avec LIL de véhémence, de conviction» et de patriotisme. L'auteur fait ressortir l'époque de 17 74. à 1791 dans tous ses détails. Il trace les résultats de la législature impériale sanctionnant l’acte de Québec. Parlant. au nom des Canadiens-français, il expose le sentiment vérita ble de ses compatriotes touchant cette législation. C'est pourquoi son livre est devenu un document sacré dans nos | | annales historiques ; c’est un écrit éminemment national. I] esquisse dans l'introduction les malheurs qui l'ont amené à en appeler au roi. Dans sa lettre au roi, il demande le rappel d'Haldimand qui organise la tyrannie au nom du sou-« verain dans la Province de Québec. IL décrit dans la lettre au Prince de Galles, le mécontentement qui règne dans la Colo-. nie et conclut à des mesures efficaces pour adoucir la situation qui est faite aux sujets anglais. Il sollicite Le rappel du : gouverneur et se plaint des délais apportés par le ÉOUvE ment à l'exécution de la justice dans ses lettres aux ministres. Dans l’épitre au général Haldimand, l’auteur l’avertit des démarches qu'il a faites pour le poursuivre devant les tribu“ naux de Londres. Enfin, il expose dans sa lettre aux Cana°m diens, l’histoire des tyrannies exercées dans la Province, durant les troubles de 1775. Cette partie est la plus intéressante de l'ouvrage parcequ’elle prend un caractère moins personnel. Ce n’est plus la cause d’un citoyen indignement: | traité, mais c’est la cause même du peuple ; c'est la discus= sion sur le bill de Québec, ses propriétés et ses impropriétés, |

ses défauts et ses qualités ; c'est l'enquête générale sur l'administration de la justice ; c’est enfin l'examen d’un système. de lois propres à satisfaire le peuple. Dans cette partie auteur entre dans l'examen de plusieurs points importants. à I termine en réclamant l’tablissement d’un gouvernement constitutionnel, dont il posait ainsi les bases : : 1°. Conservation des lois françaises.

2°. Loi d'Habeas Corpus.

8=. Jugement par Jury.

- 47. Inamovibilité des conseillers législatifs, des juges et même des simples gens de loi durant bonne conduite. . 5°. Gouverneur justiciable des lois de la Province. 6°, Etablissement d'une chambre d'assemblée élective. 7°. Nomination de six membres poûr représenter le Camada Fa le parlement impérial, trois pour le district de uébec et trois pour le district de Montréal.

©, Liberté de conscience ; personne ne devrait être privé de ses droits politiques pour cause de religion.

“conseil supérieur.

10°. Etablissement militaire : création d'un régiment “canadien à deux bataillons.

11°. Liberté de la presse.

12°. Colléges pour l'éducation de la jeunesse ; emploi des Mbiens des Jésuites pour cet objet, conformément à leur des- Mination primitive. Ecoles publiques dans les paroisses. 13°. Naturalisation des canadiens dans toute l'étendue “de l'empire britannique.

Cette constitution, comme on le voit, était plus complète “que celle qui nous fut donnée en 1791. Ce livre a beaucoup contribué à nous faire accorder un gouvernement électif,

Un des partisans de DuCalvet le dépeint en ces termes : “petit de taille, beau de figure, noble d’attitude, sage de ca- “ractère, chaud de cœur, étant taillé dans le granit des héros de Rome et de Sparte dans leurs meilleurs temps.”

Le livre de DuCalvet est donc très précieux ; c'est mal- | + qu’il soit devenu si rare. Seulement, il ne faudrait

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©. Réforme de la judicature par le rétablissement du #

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