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j'ai éprouvées, les souvenirs que j'en emporterai, tout cela je le dois à un des vôtres, à Garneau, votre historien national. C'est la lecture de son livre qui m'inspira l’idée de traverser l'atlantique pour m’assurer si réellement il y avait ici une civilisation aussi avancée et un peuple aussi magnanime.”
En effet, l'Histoire du Canada de Garneau est le livre qui a le plus fait connaître notre pays en Europe. Henri Martin, dans son Histoire de France parle ainsi de l'historien canadien :. “Nous ne pouvons quitter sans émotion cette Histoire du Canada qui nous est arrivée d’une autre hémisphère comme un témoignage vivant des sentiments et des traditions con: servés parmi les français du nouveau monde après un siècle de domination étrangère. Puisse le génie de notre race persister parmi nos frères du Canada dans leurs destinées futures, quels que doivent être leurs rapports avec la grande fédération anglo-américaine, et conserver une place en amérique à l'élément français.”
Et d’abord rien ne manque à cet ouvrage: grandeur dans. le plan, perfection dans l'exécution, chaleur de style, simplicité de narration, originalité, réflections naturelles, aperçus philosophiques des causes qui ont précédés où amenés les évènements, transitions habiles, coloris charmant, tout contribue à le rendre un des ouvrages justement estimés de la littérature canadienne. Rien donc de surprenant s’il & contribué à rehausser la patrie à l'étranger.
En 1864, M. Garneau livra à la Revue Canadienne la con: clusion de son ouvrage. Cette page parvint jusqu’au Comte de Montalembert qui exprima ainsi son opinion sur l’auteur : “ J'ai été surtout frappé d'un travail intitulé : Une Conclusion. d'Histoire “par M. Garneau. Je dirais volontiers avec ce! patriote écrivain: “Que les canadiens soient fidèles à eux. mêmes,” eh, j'ajouterai, qu’ils se consolent d’avoir été séparés. par la fortune de la guerre de leur mère patrie, en songeant que cette PDU leur a donné des libertés ÿ des droits que la France n’a su ni pratiquer, ni conserver.’
Le discours préliminaire dénote des connaissances profondes. sur l’histoire du genre humain. En quelques pages l’auteur
} passe en revue le travail admirable des âges, le progrès des trois derniers siècles, l’écroulement des vieilles institutions politiques qui s’affaissent au souffle de la liberté, cette déesse populaire qui fait aimer la vie en rappelant à l’homme que les gouvernements sont faits pour les peuples et non les peuples pour les gouvernements; l’affranchissement de la pensée et celui des individus, les bienfaits du christianisme dans son action civilisatrice, l’émigration européenne en Amérique, second débordement social depuis l’êre chrétienne ; les traits distinctifs des premiers établissements coloniaux dans le Nouveau Monde; puis des considérations générales sur la condition sociale du Canada depuis notre existence comme peuple. Le discours préliminaire est une des … meilleures pages de l’auteur.
. On a toujours considéré Garneau comme notre historien national, non seulement parceque son livre est l’apathéose impartiale des canadiens français et de la race latine en ‘Amérique, mais encore parcequ'il réunit en lui . l'idéal populaire et démocratique pris dans une large extension. Il n’attribue pas exclusivement l’avancement et le progrès “de la colonie à un parti, à une caste, à une ville, comme les äbbés Ferland et Taillon tendent à le démontrer; non, …Garneau prend le peuple canadien dans son ensemble, dans M son nnité, il nous le montre partout et toujours ce qu’il a été. Sans doute que Montréal et Québec sont les deux centres … culminents de ce fait complexe qu’on appelle l'établissement de la Nouvelle-France, mais il me semble qu’il serait injuste M de leur donner une part de gloire plus grande que celle Miqu'ils méritent, - Il ne faut donc pas séparer ou tout faire
converger vers ces deux villes qui ontété, à la vérité, à la tête . de grands desseins providentiels, mais qui n’en doivent pas - moins la réussite de leur projet à l’aide et à l’union intime ét morale des autres parties de la province.
Les deux premiers volumes racontent les événements qui sont survenus sous la domination française. Ce sujet était digne du pinceau de l’auteur. Avec quelle ardeur et quel Style ne raconte-t-il pas les faits nombreux et émouvants
Le:
dont le Canada a été le théâtre depuis sa découverte. Rien n'y manque : description topographique du pays, peinture des mœurs, habitudes, vices, défauts, qualités, usages et histoire des aborigènes, relation des entreprises guerrières,. progrès matériels, intellectuels et moraux de la colonie, succession des pouvoirs et des gouvernements, déductions philo sophiques et rapprochements marqués au coin d’une profonde \ sagesse. Le lecteur éprouve une douce émotion en lisant ces pages pleines de patriotisme dictées par l’amour de la vérité historique; ces pages sont destinées à vivre aussi longtemps que la langue française sera parlée en Canada.
Le troisième volume comprend l’histoire du pays sous l'administration anglaise jusqu’à l'union, en 1840. C'est lan tâche favorite de l’auteur parcequ'il y déploie toute sa verve patriotique et éloquente pour plaider les intérêts, les droits et les franchises politiques et civiles de ses compatriotes. Avec quel entrain ne passe-t-il pas en revue la période des luttes parlementaires ? |
On sait que la première édition de l'Histoire du Canada à été retirée de la circulation aussitôt que mise en vente. Des critiques acerbes, venant surtout du clergé de ce pays, reprochaient à Garneau de donner, dans plusieurs questions, la prédominance aux intérêts temporels sur les intérêts spirituels; de condamner ensuite l'intervention du clergé dans les affaires temporelles sous la domination française, notamment à propos des difficultés produites par le commerce de l’eau de vie; enfin, de désapprouver le gouvernement français qui empêchait toute émigration d'Huguenotss en ce pays, quand ils étaient les seuls colôns disposés à émigrer en: Amérique. Afin d’avoir la paix Garneau consentit à corn riger certaines parties de son ouvrage qui n’en est pas moins, auprès de certains esprits, entaché de gallicanisme. Il est facile de comprendre que l'historien a subi cette influence” sans l’accepter volontairement. C’est afin de rendre son livre plus acceptable à la majorité des lecteurs canadiens, qu'il a dû accepter les conseils, les avis et les remontrances du clergé canadien; mais le premier jet a été le fruit de sa”
pensée intime, l'opinion raisonnée du philosophe et du penseur, elle prévaudra, Voici le jugement que M. l'abbé H. R,. Casgrain porte sur Garneau. ‘Pour apprécier avec justice et impartialité l’œuvre de M. Garneau, il faut se reporter à l’époque où il a commencé à écrire. Il traçait les premières pages de son histoire au lendemain des luttes sanglantes de 1837, au moment où l’oligarchie triomphante venait de consommer la grande iniquité de l’union des deux Canadas, lorsque par cet acte elle croyait avoir mis le pied sur la gorge de la na- . tionalité canadienne. La terre était encore fraiche sur la tombe des victimes de l’échafaud, et leur ombre sanglante se dressait sans cesse devant la pensée de l'historien ; tandis que du fond de leur lointain exil, les gémissements des Canadiens expatriés, leur prêtant une voix lugubre, venaient troubler le silence de ses veilles. L'horizon était sombre, l'avenir chargé d’orages, et quand il se penchait à sa fenêtre, il entendait le sourd grondement de cette immense marée montante de la race anglo-saxonne qui menaçait de cerner et d’engloutir le jeune peuple dont il traçait l’histoire, comme. elle avait déjà submergé deux nationalités naissantes de même origine: au sud, celle de la Louisiane; au nord, celle de cette infortunée Acadie, jetée aux quatre vents du ciel. Parfois il se demandait si cette histoire qu'il écrivait n'était pas plutôt une oraison funèbre.
# L'heure était done solennelle pour remonter vers le passé et le souvenir des dangers qui menaçaient la société canadienne prête un intérêt dramatique à ses récits. On y scrrb quelque chose de cette émotion du voyageur assailli par Ia tempête au milieu de FOcéan, et qui, voyant le vaisseau = en péril, trace quelques lignes. d'adieu qu'il jette à la mer, pour laisser après Jui un souvenir.
“Au milieu des perplexités d’une telle situation, le patrio- tisme de l’historien s’emflammait, son regard inquiet scrutait - l'avenir en interrogeant le passé, et y cherchait des armes et des moyens de défense contre les ennemis de la nationalité M canadienne. Car l'Histoire du Canada n’est pas seulement M
an livre, c’est une forteresse où se livre une bataille qui est déjà devenue une victoire sur plusieurs points, et dont l'issue définitive est le secret de l'avenir. Ce coup d'œil jeté sur l’époque peut servir à expliquer, sinon à justifier, certaines erreurs d’appréciations que l'auteur a d’ailleursloyalement reconnues plus tard: illusions d’une âme généreuse, que la vérité réfute, mais qu’elle respecte et honore.
« Le style est à la hauteur de la pensée, et révèle un écrivain d'élite. Il a de l'ampleur, de la précision et de l'éclat: mais il est surtout remarquable par la verve et l'énergie. C’est une riche draperie qui fait bien ressortir les contours, dessine les formes avec grâce, et retombe ensuite avec noblesse et dignité. Il s'y mèle parfois, disent, | certains critiques français, une sorte d’archaïsme, qui, loin d'être sans charme, donne au contraire, au récit je ne sais quel caractère d'originalité à la fois et d'autorité.
« Mais le style de l’historien du Canada se distingue surtout par une qualité qui fait son véritable mérite et qu’expliquen l'inspiration SOUS laqueile l’auteur à écrit. C’est dans un élan d'enthousiasme patriotique, de fierté nationale blessée, qu’il a conçu la pensée de son livre, que $a vocation d’his torien lui est apparue. Ce sentiment, qui s'exaltait à mesure qu'il écrivait, à empreint son style d’une beauté mâle, d’une ardeur de conviction, d’une chaleur et d’une vivacité d’exz… pression, qui entraînent et passionnent,— surtout le lecteur | canadien. On sent partout que le frisson du patriotisme &. passé sur ces pages. É
& L'avenir sanctionnera le titre d'Historien National que les contemporains de M. Garneau lui ont décerné. Uar, outre | ses qualités éminentes, c'est lui qui, le premier, à pénétré dans le chaos de nos archives et penché le flambeau de l8 | science sur ces ténèbres. D'autres parmi ses émules, profi- | ‘tant de ses travaux et marchant à sa suite dans les sentiers qu’il a frayés, pourront lui disputer la palme de l'érudition, | mais nul ne lui ravira cette gloire. Avant lui, on n0,
connaissait, à part quelques fragments plus ou moins COM, plets, que l'histoire du P. de Charlevoix, qui # arrête à 1740, | près d’un quart de siècle avant la conquête. |
“ Depuis lors, on peut dire que tout était à créer. Les seuls ouvrages qui eussent quelque autorité, avaient été écrits dans un esprit hostile, et dans le but d’avilir le caractère canadien.
“C’est M. Garneau, le premier, qui, à force de patriotisme, de dévouement, de travail, de patientes recherches, de veilles, qui ont usé ses jours, fané sa vie dans sa fleur, est parvenu à venger l'honneur de nos ancêtres outragé, à relever nos fronts courbés par les désastres de la conquête, gén un mot, à nous révéler à nous-même,
“ Qui donc mieux que lui mériterait le titre glorieux que la voix unanime des Canadiens, ses contemporains, lui a décerné ? Nous avons donc. droit de l'espérer, l'avenir gunira au présent pour le saluer du nom d’'HISTORIEN NATIONAL.”
. Nous devons encore à la plume de Garneau la Relation d'un voyage en Angleterre et en France dans les années 1831, 1832 et 1833. Iciencore se révèle le talent de l'historien, ce talent de narrer si particulier à certains écrivains. Garneau n'était pas un homme superficiel, ses connaissances étaient M fort étendues. Il juge les hommes et les institutions d’une M manière tranche et impartiale, avec une grande profondeur Mmde vue. La description qu'il fait des villes de Londres et Paris est détaillée. Il peint la physionomie physique de ces deux grandes cités, leurs rues, leurs monuments, leur commerce, avec une précision et une vérédicité qui dénotent Pobservateur scrupuleux, l’économiste distingué. L'organisation sociale des deux pays n’est pas moins bien développée. Quelques obscurités de langage, quelques imparfections de = style, l'emploi peut-être trop fréquent de barbarismes, malheureusement trop en usage parmi nous, peuvent diminuer maux yeux du puriste les écrits de Garneau, mais en dehors de bi ces défauts, ils ont reçu parmi nous un accueil aussi flatteur . que mérité.
RoBerT CHRISTIE naquit à Windsor, dans la Nouvelie- " Ecosse en 1788,et mourut à Québec en 1856. Etudia le droit Met fut admis au Barreau. Représenta le comté de Gaspé.
En chambre, il prit une part active en faveur du parti anglais. En 1829, il fut chassé du Parlement pour avoir
conseillé le gouverneur de démettre les juges et autres nu employés civils de leur fonction. Fut de nouveau reélu et …
chassé une seconde fois. Ce ne fut qu'après l’Union des deux provinces qu’il put siéger. Défait en 1854, il se retira de la vie publique. Fut un des collaborateurs réguliers de la Gazette et du Mercury de Québec, deux journaux bien connus par leur fanatisme. |
C’est sous l'empire de ces sentiments et au milieu de l’agi-
tation de sa vie publique que Christie écrivit: À History of the late Province of Lower-Canada parliamentary and poli: tical, from the commencement to the close of its existence. | as a separate province ; embracing a periods of ffty years, +
that is to say from the erection of the Province, in 1791, to
the extinquishment thereof, 1841, and its reunion with Upper
Canada, by act of the imperial Parliament.
L'histoire du Canada de Christie, embrassant une période. de cinquante années (1791-1841), traite des événements les”
plus importants pour le peuple canadien. En effet, la Cons-
titution de 91, en donnant au Bas-Canada un gouvernement modelé sur celui de la Grande-Bretagne, assurait au pays
une stabilité dont il ignorait le secret depuis la Cession à
l'Angleterre. Dès lors surgirent dans les parlements ces luttes mémorables entre le parti canadien français et le parti anglais ou tory. Au premier abord on éprouve des craintes | légitimes sur l'impartialité d’une plume anglaise traitant ces. questions. On est prêt à condamner, à porter un jugement défavorable avant même d’avoir lu la première page. du livre. Îlétait bien difficile en effet pour Christie de se tenir | “dans les limites de la justice et du droit, de rendre à César ce, qui appartenait à César, lorsque lui même avait pris en, chambre une part active dans les luttes qui ont amené 37. Aussi, son livre n’offre-t-il pas toute l’intégrité, l'impartialité, | la bonne foi et la modération désirables. Trop souvent il | refuse de donner crédit aux canadiens de ce qui leur appars, tient. Il dénature les faits en certains endroits; dans d’au- |
tres il donne aux événements des causes tantôt fausses, tantôt imparfaites. Ces erreurs sont assez nombreuses, mais il y a encore plus que cela:— il y à par tout le livre l'esprit systématique. C'est, on le voit, un écrivain chargé par son parti de faire plier les événements à ses idées. Christie perpétue Smith de triste mémoire.
Je ne veux pas dire cependant que Christie soit aussi offensant, aussi injuste et aussi impartial que son devancier : non, il y met des formes, il discute même en certains endroits tandis que Smith dit crûment ce qu’il pense. Au reste, le cadre de Christie est fort modeste : il se contente d'analyser, ou mieux, de reproduire le document officiel. on histoire ne lui coute pas énormement de travail, c’est une
œuvre indigeste. La première fois qu’il lui est passé par la IMtête de laisser une histoire à la postérité, il s’est probable-
ment accoudé à une table, dans la bibliothèque du parlement;
|" à, il a fait dresser autour de lui une copie des journaux de
l'assemblée législative et il en a extrait les procès verbaux des sessions. C’est là son histoire, ou plutot, c'est là la charpente de son livre. Il en abrit les joints avec ses réflexions et ses remarques plus ou moins justes. J’y recherche en vain les qualités qui font les grands historiens: l’in-
k tégrité, l'unité, l’impartialité, l'originalité, l'élévation dans le M'étyle et les idées. C’est un texte officiel de la première page - à la dernière. Les réflexions philosophiques sont absentes : et les discussions savantes font défaut.
Cependant, j'ai déjà eu occasion de le dire, l’époque com-
M prise entre 1791 et 1841 est une des plus belles de notre Mhistoire. Elle mérite d’être traitée avec une certaine pro- M fondeur de style et d'idées. Plus que toute autre elle se - prête à l'élévation des pensées et à la discussion des ques- M tions constitutionelles et des franchises populaires. Mais je } crois qu'un anglais peut difficilement écrire cette partie de |" nos annales, à moins de refouler des sentiments naturels à Mious les hommes et qui s'imposent aux plus grands philo-
sophes, aux sages et aux esprits naturellement modérés et tolérants. Pour écrire dignement cette partie de notre
histoire il faut une plume trempée aux sources du plus pur
pariotisme. Il faut la plume de Garneau, mais cet historien
n’a pu, dans son grand travail, que résumer dans un court,
éspace cette belle page de notre passé. Reste donc Bédard qui a traité spécialement le sujet; mais il l’a fait à la façon
de Christie, en compilateur, en sorte que la plus belle partie |
de notre histoire reste encore à écrire.
L'histoire de Christie comprend six volumes in-12, de 450 pages environ. Dans le dernier l'auteur publie un grand nombre de documents inédits qui serviront certainement
à édifier le grand monument réservé à l'architecte den
Vavenir.
De ce que Christie ne s’est pas toujours montré aussi Im-
partial qu’il aurait dû l’être, il ne s’en suit pas que son œuvre ” soit dépourvue de mérite. Non, cet écrit répondait certaine-
ment à un besoin puisqu'il a été publié en 1848, époque à
laquelle aucun historien anglais n’avait encore traité cette