CHAPITRE V
Romanciers et Nouvellistes.
Idée du genre.—Expression littéraire des siècles passés.—Le roman au XIXe siècle.—Qualités principales du romancier.—Le roman en Canada.— Ses inspirations.— Son thème favori.—L'histoire du Canada et les Nouvellistes.—Légendes.—Romanciers et Nouvellistes canadiens.—Eugène L’Ecuyer.—Patrice Lacombe.—Joseph Doutre.—Chauveau.—Cheva.lier —De Boucherville.—Taché.—De Gaspé, père et fils.—Gérin— Lajoie—Mme Leprohon.—L'abbé Casgrain.—Bourassa.—Faucher de St. Maurice.—Deguise.—Marmette.—Legenäre.—Melle Chagnon, etc: Résumé.
Une des plus brillantes formes, comme une des plus populaires, qu'ait revêtue la littérature au XIXe siècle, est le genre romantique. Dernier produit de l'invention littéraire, il a atteint, en quelques années, le degré de développement auquel étaient arrivés les genres les plus autorisés dans les siècles passés.
La littérature, je l’ai dit ailleurs, a d’abord débuté par la poésie, —poésies légères qui se faisaient l'interprète des sen-
timents spontanés du cœur humain. Mais cet accent lyrique devait bientôt prendre des formes plus grandioses.
Au seuil même du développement littéraire apparait la figure colossale de l’antique Homère. Deux fois son pinceau puissant laissa entrevoir l'étendue de son génie inventif dans deux poëmes différents d’intrigue et de récit, mais semblables de forme et de genre, destinés tous deux à servir de colonnes à l’édifice littéraire de l'humanité. L'invention des grecs guida Virgile chez les latins, et, l'Enéide vintse placer à côté de l’Jliade et de l'Odyssée. Chez les modernes, le genre épique a continué à occuper la place la plus honorable sur le parnasse. Chaque peuple peut montrer dans ses archives une grande épopée : Le Tasse a laissé /a Jérusalem Délivrée à l'Italie ; Milton, le Paradis Perdu à l'Angleterre; le Camoëns, Les
Lusiades à l'Espagne; Voltaire, la Henriade à la France: Klopstock, la Messiade à l'Allemagne.
Toute action n’est pas propre à devenir le sujet d’un poëme épique. Cette raison explique la rareté de ces chants. Pour escalader ces hauteurs il faut plus que le talent; il faut le génie qui donne aux ailes dorées de l'imagination une force extraordinaire. |
Les deux dernières épopées datent du XVIIIe siècle. Depuis cette époque il semble que le mouvement littéraire s'est déplacé pour s'inspirer à de nouvelles sources, dans de nou-
» veaux genres. Aprèsavoir fait le récit d'une action, on essaya de représenter l’action.
Dans le genre dramatique le poète s'efface pour laisser parler deë personnages ; de là un genre nouveau, double de sa nature, tantôt tragique, tantôt comique ; susceptible des plus hautes inspirations et des inventions les plus variées ; offrant, tantôt le spectacle des douleurs et des infortunes qui troublent la vie humaine, tantôt le spectacle des vices et des misères qui la dégradent ; exigeant, dans son ensemble et pour son succés, des qualités rares et précieuses ; empruntant à l’histoire, à la religion, à la morale , à la société, le fond de ses tableaux, le thème de ses chants et le récit de son action. Le genre dramatique a envahi le genre épique, de la même manière que ce dernier avait détrôné le genre lyrique.
Sans doute que ces différents genres se sont souvent croisés, qu'ils ont longtemps marché de pair; mais on retrouve dans l'histoire de la littérature la marque de leur lutte et l'indice de leur tendance d’empiétement.
Mais. après que l'imagination, cette folle du logis comme l'appelle un philosophe, eut rempli sa course vagabonde et insonciante à travers les riantes régions de la littérature, la raison, à son tour, se rendit maîtresse du terrain et tenta de satisfaire l’invariable versatilité humaine. Le genre didactique ou philosophique s'adresse spécialement à la raison. Il embrasse tout ce qui forme le domaine de Pintelligence : religion, arts, science, morale. Il scrutine et décrète ; il examine et juge; il trace des règles et impose des convictions. Il est
destiné à vivre parce qu’il est un progrès sur ce qui précède, etaussi, parce que l'humanité, ambitieuse de développements, se fait journellement rationaliste et penseuse. La voie d’examen à tué la voie d'autorité, l'analyse a dévoyé la synthèse, Le philosophe écarte tout ce qu’il ne mesure pas: il s’appelle chiffre et nombre. Froid, il dédaigne les vains ornéments qui plaisent à l’imagination. Comme tous les autres genres, la philosophie a pour but d’instruire,—mieux que tous, elle atteint ce grand objet. |
Timide dans ses débuts, le genre historique a, avec le genre didactique, pris la place importante qu’il mérite. Longtemps
il a cotoyé les autres genres et à aucune époque sa défaveur. 4
n’a été manifeste. De nos jours il déploie un voile sur toute l'humanité qu'il tient dans ses filets. Et, on remarque que l'école historique contemporaine n’est parvenue à ces succès qu'en donnant la main à l’école philosophique. I/historien s'est fait censeur parce qu'il dit tout. Il ne lui suffit plus de raconter les faits, il lui faut en examiner les causes ; il recherche et commente. C’est un penseur scrupuleux et honnête travaillant pour le compte de la postérité. Il pénètre dans la nuit noire des temps, sépare les ténèbres d'avec la lumière à l’aide du sillon lumineux que lui donne le récit de Moïse, prend l’idée sociale à son origine, en suit le mouvement et la marche à travers les siècles. Ce mouvement, qui s'appelle civilisation, apparaît successivement sous les dehors de la barbarie et sous les traits austères de la féodalité. Nous le retrouvons ensuite sous les riches tentures de la royauté et jusque dans les‘ dissensions religieuses et les conflits sociaux. Enfin, il se manifeste à notre époque par l'influence printanière de la démocratie honnête, laborieuse et chrétienne.
Le XVIIIe siècle avait été tourmenté par l’armée philosophique qui imposait aux consciences la terrible dictature de l'examen et de la discussion. Nulle place pour les travaux légers. Les hommes sérieux étaient en honneur et le ton de la polémique faisait taire les inspirations étrangères à ce mouvement. On a remarqué que les goûts diffèrent avec les géné-
om
rations et qu'ils passent avec elles comme les modes. Rarement le fils aime à marcher sur la voie que s’est battue le. père. Il se fatigue de la profession de ses ancêtres, soit parce qu'on a voulu la lui imposer, soit parce qu'il aime mieux suivre les incidents d’une route qu'il ne connaît pas ou qu’il n'a vu que de loin. On se lasse d’un état comme on se rassassie d’un met. |
Ceci peut expliquer la faveur dont jouit le roman au XIXe siècle. Aux hommes sérieux ont succédé les hommes légers. La manie de philosopher gravement a été remplacée par* la manie de causer gaiement. A côté des grands arbres plantés par les ancêtres dans le champ littéraire, les petits-fils, pour varier le tableau, ont planté des arbrisseaux destinés à distraire les peuples du spectacle gigantesque et superbe, mais uniforme et silencieux, des hautes futaies. Ces jardiniers, si communs à notre époque, épris d’une ivresse toute paternelle pour leurs œuvres, s’abandonnent avec ardeur à leurs travaux ; et, il faut ajouter que si d’un côté, les retraites féeriques du XVITe siècle et les bosquets superbes du XVIIIe ne sont pas restés sans admirateurs, on ne saurait parcourir le vaste jardin de la littérature sans contempler parfois les oasis verdoyants de notre époque. Ces beautés variées complètent le tableau le plus enchanteur qui puisse s’offrir à l'œil du critique.
Le roman, telle est donc la forme légère et diaprée qu'a prise l’engouement littéraire à notre époque. On le rencontre partout, il se mêle à tous les sujets, il les traite tous avec la mème aisance, la même grâce : philosophie, histoire, morale, science, esthétique. Il s'empare des sujets les plus arides pour les revêtir des mille paillettes dorées de l’imagination. Si sa désinvolture est légère et vive, ce n’est souvent qu'un artitice pour tromper le lecteur. Il cache sous les fleurs des vérites étonnantes. Le lecteur boit goutte à soutte cette potion, trop souvent malsaine, etne s'arrête que lorsqu'il l’a ‘épuisée. x 4
‘On ferait donc une erreur grave si on pensait que le roman me doit être qu’un récit d'aventures diverses imaginées seule-
—2Ti
ment pour amuser. “ Le divertissement, dit Huet, évêque : d'Avranches, que le romancier habile semble se proposer pour but, n’est qu’une fin subordonnée à la principale, qui doit être l'instruction de l'esprit ou la correction des mœurs. Aussi, censurer le ridicule et les vices, montrer les tristes affets des passions désordonnées, s’efforcer toujours d’inspirer l'amour de la vertu, qu’elle seule est digne de ses hommages, qu’elle seule est la source de notre bonneur,—tel est le principal devoir du romancier. Ce n’est qu’en le remplissant qu’il peut faire un ouvrage qui tourne à sa propre gloire, ainsi qu'à l'avantage des mœurs de la société. Le romancier doit toujours présenter la vertu sous des couleurs favorables 4 et attrayantes, la faire respecter, la faire aimer dans le seim même des plus affreux malheurs et des plus grandes disgräces ; il doit peindre le vice sous les couleurs les plus noires et les plus propres à nous inspirer l'horreur qu’il mérite, futil monté au faîte des honneurs et parvenu au comble de la
plus brillante prospérité. Tout citoyen qui s'écarte de ce 10
principe n’est FES ni du nom d’honnête homme ni de celui de bon citoyen.
Le roman, en Canada, por te un caractère tout particulier, il est essentiellement national. Il à beaucoup contribué à donner à notre littérature son originalité, si tant est qu’elle. en à une.
On rechercherait en vain dansles récits de nos nouvellistes ces intrigues de boudoirs, cette accumulation de sentiments, 4 tous aussi invraisemblables les uns que les autres, ces trames 1 F
qui se dénouent que pour se renouer de nouveau avec de nou-
velles complications, cette superfétation de sentiments, ce 4
luxe de personnages et de types la plupart absents de ESS. société, ces galanteries qui efféminent et ces beaux riens qui ne servent souvent qu’à fausser le jugement chez les hommes
et le sentiment chez les femmes: Nos romanciers ont rejeté: 4 tout cela, et n'ont rien emprunté, sous ce rapport, aux éCri-. MA vains transatlantiques. 4
Rarement la scène se passe ailleurs qu’en Amérique et à même presque toujours au Canada.
Un sujet vaste, se prètant à de nombreux développements, s'offre naturellement à l'invention de nos nouvellistes. Nous avons chez nous tout ce qu’il faut pour servir de thèmes aux romans honnètes. N’avons-nous pas notre passé, notre his. toire fertile en beaux dévouements, en traits d’héroïsme, en:. anecdotes touchantes ? N’avons-nous pas nos forêtsavec leur poétiques aspects, les peuplades indiennes avec leur mythologie bizarre, leurs mœurs originales et la lutte qu’elles ont soutenues contre l’homme civilisé ? N’avons-nous pas nos légendes, les aventures de nos coureurs des bois et de nos voyageurs de là-haut 7 Il y a tout un monde légendaire et fantastique, tout un drame palpitant d'intérêt dans le grand acte de la colonisation de l'Amérique, J’imagine un homme de talent travaillant à un tel sujet : sa plume crée des personnages grands comme les héros de l'antiquité, des martyrs dignes des premiers temps de l'Eglise, des défenseurs de nos libertés et de nos droits nationaux; la scène s'étend de l’Ac tlantique au Pacifique, des froides régions du pôle nord aux zônes tropiques; le récit se déroule dans les bois, dans les montagnes, sur les fleuves et sur les lacs ; le peintre anime ce tableau des riches couleurs de Pimagination: c’est l’indien avec son tomahawk, c’est la bête fauve guettant sa proie dans le ravin, c'est la vie de famille dans le wigwam, c’est le souvenir de la patrie absente et les liens d’amitiés qui rattachent les personnages du livre à la mère-patrie, c’est le frôle canot d'écorce portant le héros du livre à travers les récits, luttant contre l’homme, contre leséléments, contre lui-même ; et, par-dessus tout, l'œil de la Providence, éclairant la voie aux premiers colons et ralliant leur courage au pied de cette croix plantée à Hochelaga par Jacques-Cartier, foulant pour la première fois le sol de la Nouvelle-France. Oui,. s'il est parmi nous un écrivain au génie inventif, a ‘ilne: Craigrié pas de se hasarder dans la nuic de notre passé Il trouvera de3 aliments à sa flamme. Il y a là, en tee une brillante é épopée qui ressemblerait aux nielelungen de la: nuageuse Allemagne, aux cancioneros de la GET fes Espagne et aux védas de l’ancienne Néerlande.
On a généralement compris que les récits canadiens pouvaient davantage intéresser le lecteur canadien. Nos nouvellistes, à peu d’exceptions près, se sont done contentés d’explorer le champ fertile de notre histoire. Peut-être même est-on tombé dans le défaut de cette qualité en évitant d’agrandir le cadre de la narration. Nos romanciers n’ont pas encore déployé de grands efforts d'imagination. Nos romans, ou si on l’aime mieux nos esquisses de mœurs, portent un caractère primitif, qui les rapproche de l'histoire ou de la chronique. Il y a comme une trop grande simplicité dans la relation des événements. L'intrigue est trop peu compliquée et souvent le livre manque d'intérêt. On semble ignorer les secrets de cet art difficile qui réunit la souplesse du style à la peinture exacte des mœurs, la variété des scènes et des tableaux à la simplicité de la narration, l'exécution mâle des caractères à la deseription des beautés de la nature. Mais ces défauts se corrigeront certainement. Puisse-t-on avoir assez de goût pour éviter le gouffre de l’invraisemblable.
Nos légendes forment la partie la plus originale de notre littérature; c’est, un peu, le plus clair et le meïlleur de notre gloire littéraire. Chaque peuple a ses légendes, les peuples du Midi comme ceux du Nord. Les nôtres ressemblent aux aventureuses prouesses des Normands et des Bretons, quelque fois elles portent ce caractère fécrique et fantastique qui caractérise la grande et vaporeuse nature du Midi. Les exploits de nos pères, leurs superstitions, leurs longues guerres contre de tou ennemis, leurs courses dans des pays sauvages, —tous ces sujets se prêtent aux couleurs vives et, variées.
Je conscille à celui qui veut consacrer son tn: et son talent à écrire des nouvelles, de lire l'Histoire du Canada de Garneau. Il trouvera presqu’à chaque page le sujet d’un beau roman. Le roman historique est seul appelé à vivre en Canada. C’est du moins celui qui doit attirer davantage les - sympathies de nos littérateurs.
Le Répertoire National de 1848 renferme les écrits “el FR
de nos plus anciens romanciers ; je veux parler de EUGENE L'EcuyER, ci-devant notaire à Québec, et ParrrcE LACOMBE, en son vivant notaire à Montréal. Tous deux ont écrit entre 1846 et 1850, et pour préciser d'avantage, je pourrais dire 1844. |
Eugène L’Ecuyer qui cultivait la prose à une époque où les littérateurs étaient rares, où il n'y avait pour ainsi dire qu'un groupe restreint de publicistes, d’annalistes et de poètes médiocres, n’a pas toute la facilité, la richesse, la souplesse, l'éclat et l'invention des romanciers du jour. Cependant ses écrits (qui ne sont pas très nombreux malheureusement) offrent quelques beautés de coloris qui font le grand mérite de ses nouvelles. Son roman, Za fille du brigand, qui prend une centaine de pages du Répertoire, n'est pas une esquisse de mœurs Canadiennes. Je ne pense pas non plus que ce fut là l'ambition et l'intention de l’auteur, autrement il n'aurait pas atteint son but.
Cette nouvelle n’a de canadien que le nom de l’auteur et l’endroit où les événements se développent. Les personnages sont des Québecquois qui ressemblent beaucoup aux bandits des Alpes ou aux corsaires d'Afrique. On est pas peu surpris d'entendre le romancier vous dire que Québec fut infesté, il y à quelques années, par une troupe de brigands qui tenaient leur repaire dans les gorges du Cap Rouge. Cette petite histoire, bien rendue en certains endroits et qui annonce certainement de la facilité et du talent pour le genre romantique, me fait un peu l'effet d’une amplification de collége. J'y lis des descriptions de beautés féminines fort surannées. Qu’on me fasse grâce des cous d’albâtre, des lèvres de corail et des joues au vif incarnat ! J'admets qu'une femme soit belle et j'aime qu'elle le soit, mais je jalouse ces beautés de marbre qui n'existent que dans l'esprit des poètes et des artistes. Je suis réellement faché de ce que L’Ecuyer ait jugé bon de donner à son héroïne les traits et la ressemblance que le vaillant chevalier de la Manche admirait tant chez la Dulcinée de Toboso. Je consens cependant à ne pas éclater de colère et pour rester bon prince avee
SOS ee
Eugène L'Ecuyer, je le remercierai, au nom de mes compatriotes, pour avoir cultivé, à une époque ingrate, le bel artde Dumas.
Ces essais ont porté des fruits ; &’est d’abord une lecture honnête : iln’y a pas une jeune fille qui ne puisse lire la nouvelle de L’Ecuyer- Je ne promets pas qu'elle y trouvera des. scènes émouvantes, des situations dramatiques, encore moins ce sel piquant et cet élégant badinage qui distinguent les romanciers français ; mais en revanche elle trouvera peut-être sa propre histoire, celle d’une jeune fille qui par suite d’aventures très simples est séparée de sa famille, tombe entre les mains d’un chef de brigands qui l’adopte comme sa fille et qui, par une autre aventure très simple, est frappée à la vue d’un jeune homme allumant dans son pauvre cœur de dix-huit ans l'incendie souvent désastreux de l'amour. Ë
Deux autres compositions tout courtes, intitulées : La. 1 campagne et La Toussaint sont dues à la plume de M. L'Ecuyer. Elles sentent le rhéteur de fort loin : l’auteur en était à ses coups d'essais.
Patrice Lacombe se rapproche beaucoup plus de nous. I est plus naturel dans son récit: La terre paternelle. C'est une véritable esquisse de mœurs qui n’a, suivant moi, que le tort d’être trop courte.
Le sujet de cette petite nouvelle, on le sait, se répète chaque jour dans la vie réelle en Canada. C'était une brave famille que les Chauvin, du Gros Sault, près de Montréal. Ils vivaient heureux sur un beau patrimoine, orgueildu cultivateur. De père en fils il avaitété embelli et bonnifié. Le dernier des Chauvin à trois fils. Le plus jeune, Charles, part pour les pays d'en haut. Le père sent le besoin de se reposer,
il faut l'avouer un peu avant le temps : il se donne à rente à 10
son fils ainé qui se ruine par de mauvaises spéculations. La misère atteint la famille qui vint se fixer à Montréal. Le
patrimoine des Chauvin était passé en des mains étrangères, ‘a
Quinze années s'écoulent, quinze amnées de nusère et de regrets. Charles revient et apporte l’aisance et la joie dans cette famille attristrée. Lie patrimoine est racheté, un rayon
LU
de bonheur vient 1lfuminer les derniers jours du père Chauvin.
La scène de Ia donation devant le notaire, ainsi que celle de la criée des annonces à la porte de l’église, sont au naturel. M. Patrice Lacombe écrit avec facilité, je pourrais presque dire avec pureté. Il saisit bien le coloris de nos mœurs. canadiennes.
Le roman n’a pris de véritables proportions que depuis les dix dernières années. Quelques essais dignes de remarques datent cependant d’une époque antérieure, entr’autres : Les Fiancés de 1812 par M. Joserm Dourre. Cet essai de littérature canadienne remonte à 1844.
“ La littérature, dit l'auteur dans sa préface, à éprouvé en Canada le même sort que les découvertes chaque fois qu'elle y a tenté quelqu'effort, c’est-à-dire qu’il a fallu l’annoncer comme une chose inouïe. Mais, ses partisans, plus malheureux encore que les inventeurs des arts, n'ont pu parvenir à convaincre le public de son utilité et de sa comptabilité avec le caractère canadien. Les écrivains étrangers ont toujours joui parmi nous d’une célébrité que commandait une respectueuse admiration etsemblait interdire le désir de limitation. Telle est la généralité de ce préjugé en faveur de l'étranger que, ‘sur quarante mille hommes lettrés, on en trouvera pas qui ne sont possédés de fureur pour les productions européennes, et à peine en rencontrera-t-on mille qui liront avec plaisir le travail d’un de leur concitoyen, de quelque genre qu'il soit. On pourrait mêmedire qu'il y a plus que du préjugé contre ce qui est indigène …..qu'il y à une véritable antipathie. Ceci semblera peut être outré; mais une expérience acquise, les listes de souscriptions à la main, peut parler hautenant.”
Ces paroles sont autant de ‘vérités, car si l’on en juge par l'insouciance de notre temps, on reconnaitra qu’en dépit des efforts de quelques hommes courageux la même apathie qui
se faisait remarquer il y à trente ans se fait encore sentir de nos jours. Avouons cependant que le préjugé mentionné par M. Doutre à un peu perdu de:son intensité. Des écrivains
nationaux, pleins de mérites d’ailleurs, ont écrit des livres estimés de leurs compatriotes.
Les Fiancés de 1812, reconnaissons le de suite, ne sont pas un livre qu’on peut proposer comme modèle, ils ne marquent pas les dernières limites que peut atteindre le genre romantique, Mais le grand mérite de l’auteur est d’avoir fait avancer d’un pas la littérature nationale et de marquer une ère nouvelle, non seulement à cause du mérite implicite de l'ouvrage mais surtout à cause des bons résultats produits par son apparition. C'était un magnifique exemple donné à une foule d’imitateurs qui entrèrent dans la même voie. C’est aussi ce qu'exprime fort délicatement l’auteur à la fin de sa préface : “ Notre but principal, dit-il, est de donner quelqu’essor à la littérature parmi nous si toute fois il est possible de la tirer de son état de léthargie. Nous nous consolerons volontiers des critiques si l'humilité de notre nom peut faire comprendre à nos jeunes amis qu'ils sont plus capables qu’ils ne le pensent.”
Les Fiancés de 1812, on le reconnait à une simple lecture, sont l'œuvre d’un jeune homme. L'auteur n’était qu'étudiant en droit à l’époque où il le composa. On y trouve des endroits faibles, des imperfections de style et des tours hardis que le bon goût réprouve, des incorrections de langage et l’expression de quelques sentiments faux, excusables du reste à cause de l’âge de l'écrivain encore peut initié aux mystérieux replis du cœur humain. Ces défauts cependant sont rachetés par l’ensemble des qualités.
La deuxième partie surtout est de beaucoup la meilleure ; on voit que l'auteur s’est perfectionné même dans son premier travail, ce qui indique de la facilité et du goût. J/histoire de Gustave est écrite avec entrain, chaleur et passion. En certains endroits le romancier s’efface derrière le moraliste. L’intrigue peut être mieux conduite, les incidents peuvent être plus variés sans cesser d’être moins vraisemblables. Gonzalve, le héros du livre, agit par honneur ; Alphonse par devoir; Louise est le type de la femme honnête, amoureuse. fidèle et constante ; Alpina est passionnée, infidèle, faible, et cependant toujours aimante et toujours attachée ; Gustave con-
serve un certain lustre de noblesse en arrivant presqu’aux derniers degrés de la dégration ; St. Felmor résume dans son âme altière toutes!les mauvaises tendances de l’homme haineux et vindicatif. Mais la passion dominante que l’auteur a voulu développer, c’est l'amour. Il lui prête, en certains endroits,
un langage vraiment lyrique. Les défectuosités du plan et lobscurité dans l’intigue et dans la marche des événements sont les deux grands défauts du livre. On voit que le roman- -cier n'avait pas arrêté son canevas avant de le remplir, ce qui fait que les intrigues, quelqu'unes d’entre elles du moins, “touchent à l’invraisemblance. Elles ne ressortent pas naturellement du récit. Mais j'y vois déjà une grande facilité, de l'imagination et de la sensibilité.
… Voué entièrement à la pratique de la profession d'avocat, M. Doutre n’a pu, depuis cette époque, consacrer ses talents “à la littérature nationale. C'est une véritable perte car il ‘aurait pu élever un monument superbe à la gloire des lettres canadiennes.
On a encore de lui une légende intitulée : Le frère et la sœur (1848), Le concours de Boucherville (1851), Les sauvages du Canada (1852), Les chartes du Canada, et un grand nom-
bre d'essais lus à l’Institut Canadien. Ces écrits marquent de la facilité et de la vigueur ; la diction est coulante, riche, expressive. L'idée est dominante. L'auteur recherche un «peu trop l’antithèse, on reconnait de suite un disciple et un “admirateur de Victor Hugo. M. Doutre n’en demeure pas moins un des meilleurs écrivains du Canada Ilyades … pages dans son plaidoyer de la cause Guibord qui peuvent être présentées comme modèle de style.
nn M. Doutre à été intimement mêlé à la rédaction des jour- “naux du parti libéral depuis 1848. Il a contribué pour une Mlarge part à la rédaction de l'Avenir et du Pays. C’est là “qu'il s’est réellement formé. Ses écrits sur la politique ont tout le mérite qui convient à ces sortes de productions. Si “tous ses articles de journaux pouvaient être réunis ils forme- “raient plusieurs volumes, pleins d’idées, de bon sens, de logi-. nque, de lucidité, et de sentiments nobles et patriotiques. Les
rares loisirs que la pratique de’sa profession lui a laissés, ils
les a sacrifiés à la défense de son parti. Si l’on en excepte l'Hon. L. À. Dessaulles qui, lors de son passage dans le
journalisme, fournissait des arguments à tout son parti. | politique, M. J. Doutre n’a peut être pas de rivaux dans la
polémique. ÆEn feuilletant les files de l’Avenir et du Pays
on peut indiquer du doigt tous les bons articles qui sont sortis …
de sa plume. Sa réputation comme publiciste n'est pas superfaite ; il l'a méritée par un travail continu et efficace. C'est un homme qui a noblement gagné ses épaulettes dans la lutte de la vie.
11 y a quelque vingt ans M. P. J. O. CHAUVEAU publiait
son roman de mœurs canadiennes, Charles Guérin, ouvrage
qui parut d’abord en partie dans lAlbum de la Revue Cana- à
dienne et qui fut publié en entier vers 1853,
Jusqu’alors la réputation littéraire de M. Chauveau se bornait à ses essais de poésie, petite pièces détacliées qui ins diquent de la facilité mais qui ne marquent point, comme je l'ai dit ailleurs, un talent véritable pour la poésie. En consacrant ses loisirs à la prose, l’auteur de Charles Guérin a suivi
une pente naturelle. Il a toutes les qualités qui font les
bons littérateurs et si les préoccupations de la politique ne l'eussent pas détourné de cette voie il aurait conquis par sa plume une place plus élevée que ne pourra jamais lui donner l'histoire lorsqu'elle le jugera comme homme d'état.
Chartes Guérin est un livre qui peut s’analyser briève-u
ment, parce que l’auteur s’est plutôt efforcé de peindre que de raconter. Iln’y a là, dans ces trois cents pages, aucune de ces aventures, de ces intrigues, de ces invraisemblances, de cette profusion de personnages et de types qui font le caractère distinctif des romans du jour. ‘Ceux, est-il dit dans la préface, qui chercheront dans Charles Guérin un
drame terrible et pantelant.…… seront bien complètement …
désapointés. C’est simplement l’histoire d'une famille canadienne contemporaine que l’auteur s’est efforcé d'écrire...
C'est à peine s’il y à une intrigue d'amour dans l'ouvrage
pour bien dire, le fonds du roman semblera à bien des gens,
un prétexte pour quelques peintures de mœurs... 2
Deux frères, deux adolescents, Charles et Pierre Guérin, assis, “ le dernier soir des dernières vacances,” sur les bords “du St. Laurent, causent de leur vocation réciproque. L’ainé, Pierre, a des goûts pour les voyages, il rêve de faire fortune par de là les mers ; Charles se sent porté vers l’état ecclésiastique. La nuit est belle, le paysage splendide. L'auteur en “profite pour faire une longue description, fort bien touchée. Pierre part pour un long trajet, Charles reste seul avec sa mère et sa sœur. Il se décide à étudier le droit et se rend à Québec dans ce dessein. | … Dans le voisinage de la famille Guérin demeure un certain Wagnaër avec sa fille, Melle. Clorinde. Ilest veuf. Con- “voitant les biens de Mme. Guérin, il demande sa main mais “échoue dans son entreprise. Alors il intrigue pour faire “marier Charles à Clorinde. Cette dernière se prête à ces “intentions ; elle fait visite à la sœur dans le but de rencon- Mtrer le frère, ils se voient, s’aiment |
Dans le bureau de son patron Charles a une humeur maus- :sade, fait des vers au lieu de lire Pothier, puis ennuyé de la
vie s’en va à la campagne en compagnie de Jacques Lebrun, venu par hasard au bureau de son beau frère, l'avocat Dumont.
Ici, nouvelles amourettes. Lebrun a une fille; Charles noue de nouveaux serments avec Marichette, charmante brunette qui a été élevée au couvent mais qui, à son retour dans la
famille, a repris les travaux rustiques sans répugnance. Charles s'amuse tant qu’il peut ; c'est là qu'il assiste à ces partis de tire, à ces bals de campagne, à ces courses dans les “bois, à ces fêtes dans les érablières et aux cabanes à sucre. Pirais il est forcé de retourner soudainement dans sa famille. . I revoit Clorinde et la charmante intrigue si bien qu’il ou- : blie Marichette.
Le romancier introduit iei un nouveau personnage, l'avocat Henri Voisin, l’homme qui voulait faire son chemin coûte que coûte. Ce muscadin a des intentions sur Clorinde. Voyant
Charles lui barrer le chemin, il jure de le perdre. Il ourdit » si bien ses trames que Charles est ruiné par des emprunts et » des endossements que la famille est obligée de solder pour
sauver l'honneur des Guérin. La misère entre dans cette
maison jadis à l’aise. Le patrimoine paternel y passe. Mme
Guérin ne peut survire à tous ces désastres, elle en prend
une maladie et meurt. Pierre revient sur la scène, il a été” fait prêtre dans les missions étrangères. Le patron Dumont”
meurt à son tour ct laisse une partie de sa fortune à Charles”
qui finit par épouser la fidèle Marichette. Louise Guérin
s’unit au Dr. Guilbault, ami de Charles, et Clorinde prend le voile.
Charles Guérin, le héros du livre, personnifie cette jeunesse bouillante, enthousiaste, aventureuse, indécise, irrésolue, pleine d'illusions, en un mot telle qu’elle sort de nos maison$ d'éducation. C'est l'imagination qui le guide et il est”
malheureux par oubli de ses devoirs. Il ya dans sa nature
quelque chose d’étrange, d’indéfini, de vague ; il y a du mon“
dain et aussi un reste de bons sentiments qui finirent par le«
fixer et le ramener à la sagesse après qu'il les eu longtemps
combattus. Un dégoût prononcé pour les choses utiles et" sérieuses, une passion précoce pour le far niente lui font per
dre des avantages précieux : de là remords, lutte entre sa raison et ses tendances perverses. Mais à côté de l'étudiant
en droit il y a l'étudiant en médecine, Jean Guilbault, carac-*
tère aimable, jovial, dévoué, honnète, aux convictions profondes. Charles Guérin se nourrit de fictions, il passe les plus
belles années de sa vie dans une espèce de rêverie poétique
incompatible avec les travaux sérieux; Jean Guilbault, au contraire, n’agit que d’après les données de sa raison, il prend le monde tel qu’il est et va droit au but. Voisin est le type de l'avocat à la conscience élastique. Sa grande
ambition était une clientèle payante, et que d’intrigues, den
ruses malhonnètes, de bassesses pour y parvenir !
Les caractères de femmes sont bien tracés ; il y a du naturel. Louise et Marichette ne vont pas jusqu’à tomber
en pamoison si un refus ou un incident quelconque viennent
briser Jeurs espérances. Si leur amant les abandonne, ellés”
reçoivent ce choc très froidement et s’en consolent comme
elles peuvent. Fidèles, constantes, elles ne désespèrent pas X , À .
et trouvent à la fin la réalisation de leurs vœux.