‹ Histoire de la littérature canadienne [microforme]Chapitre 40 sur 52 · VO · texte numérisé non relu

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que la grande république américaine trouverait assez de force, de grandeur et de dignité morale pour faire disparaître, quelque années plus tard, une tache et une plaie qui faisaient ls désespoir et la honte de l'humanité au XIXe siècle.

Puis, passant du Sud au Nord, des climats doux à la zône glaciale, le romancier transporte son récit au Canada. Malheureusement il semble que l’auteur, habitué à écrire sous l'influence bienfaisante des tièdes rayons du Midi, a perdu cette vigueur d'imagination au souffre glacial de nos longs hivers. L'intérêt va en diminuant vers la fin, et la deuxième partie est bien inférieure sous le rapport du style et de l’invention à la première. Ceci s’expliquera davantage lorsque le lecteur apprendra que la première partie a été écrite par l'auteur dans sa jeunesse, et la seconde dans sa vieillesse, Toutefois, le romancier est toujours grand, il sommeille tout au plus. Il s'éveille à propos d’un épisode qui, à lui seul, suffit pour racheter toutes les longueurs de cette deuxième partie du travail. ÆEn liant à son récit l'émouvant épisode de la révolte de 1837, l’auteur a donné un cachet national et patriotique à son roman. Il met en scène plusieurs person, nages de ce temps et les incidents de St. Charles et de St. Denis retrouvent sous sa plume tout l’intérèt palpitant qu'ils ne manquent jamais d’avoir pour nous.

Il y a quelque chose dans le talent de M. de Boucherville qui ne se retrouve que chez les grands romanciers : l’art de narrer joint à l’art de décrire. La topographie des lieux est parfaite. Il vous conduit par la main. C’est étonnant de naturel et de vérité. On le suit à travers une foule de détails que l’auteur accumule à dessein pour se donner ensuite le plaisir de les écarter, et qui loin de l’embarrasser dans sa marche semblent au contraire faciliter ses élans d'imagination. Entrez avec lui dans une de ces vieilles auberges, où l’on y vend de la boisson sans licence; il saura vous décrire toutes les particularités du lieu : le plafond noir et fumé, des barils entassés les uns sur les autres, peints en jaune avec l'annonce en lettres rouge indiquant le rhum, le whisky ou le gin ; les tables de jeu, la lumiére blafarde qui éclaire la figure avinée de soiffeurs, etc.

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Les caractères sont parfaitement tracés et se soutiennent jusqu'au bout. Les personnages sont peut-être trop nombreux, ce qui contribue à amoindrir l’individualité de quelques-uns d'eux. Pierre de St. Luc, le héros du livre, est le type du gentilhomme au cœur noble et généreux ; le Dr. Rivard, la personnificstion de l'hypocrisie et de la dépravation, un autre Tartuffe doublé d'Harpagon, aux sentiments bas et infâmes ; la sauvage inclination de l’homme ennemi des institutions sociales se rencontre dans Antonio Cabrera, bandit des An tilles, un autre Fra Diavolo, le digne pendant de “11 Porporato ” de Paul Féval. Les caractères de femme sont plus faibles que ceux des personnages mâles; ils se ressemblent tous... Files aiment, mais à peu près de la même manière.

L'auteur qui, soit dit en passant, est un peu poète par na”

ture et dont l'originalité du caractère ressemble beaucoup à de l’excentricité, se plait à créer des caractères imaginaires. Il réussit mieux à décrire les passions populaires et à tracer les caractères ignobles. C'est justement parce qu'il a une haute perception du beau qu’il sait si bien déterminer les véritables couleurs du laid. Les Coco-Létard sont une véritable conception dans le genre que j'indique. Trim et Tom, ces deux noirs qui s’attachent à Pierre de St. Luc avec l'instinct et l'amitié que le Terreneuve porte pour son maître, nous peignent l'empire que l’homme civilisé peut exercer sur l’être inculte et barbare. Le romancier a encore des traits paiticuliers et des couleurs natives pour peindre les boulés, les forts de la halle, les voyageurs de cages, qui se personnifient dans Jos. Montferrant et qui, pour la plupart, ne connaissent d'autre mérite que celui de la vigueur physique, de la force brutale et de l’agilité dans la boxe.

Le roman de M. de Boucherville fera pendant longtemps encore les délices des lecteurs canadiens. C’est sans contredit le meilleur ouvrage dans le genre qui ait été écrit en Canada. Le Jucques et Marie de Bourassa, le Jean Rivard de Gérin-Lajoie, le Charles Guérin de Chauveau, comme œuvres de style et comme peintures de mœurs, offrent de grandes beautés; mais comme récit mouvementé, drama

ent tique, au point de vue de l'intérêt et de l'exécution, le livre

UX, de M. de Boucherville est supérieur. C’est une véritable

uns création de l'imagination et un magnifique échantillon du , du genre romantique s'inspirant à la source de la fiction. Elle | d, la se rapproche tout-à-fait du roman et l’auteur a su éviter le | utre défaut commun au grand nombre de nos nouvellistes : il a nes ; animé son récit des riches couleurs de la fiction ; il intéresse, ions Il y a un mot célèbre dans l’histoire de notre littérature ;

An” c'est une parole empruntée à un écrivain étranger, recueillie 1 pO- avec empressement par quelqu'un des nôtres et placée

plus comme épigraphe sur le couvert des Soirées Canadiennes, | blent un de nos moilleurs recueils de littérature nationale. Ce | re. mot, c’est celui de Charles Nodier : Hâtons nous de racon- | r na” ter les délicieuses histoires du peuple avant qu’il les ait ou- | pà de bliées.”? | es. Il Cette phrase résume le besoin qui se faisait sentir de concer les signer pour toujours sur le papier les récits légendaires qui | haute prirent naissance à une époque reculée de notre histoire et | vérita- que le peuple a conservés par la tradition orale, ritable Je l’ai dit au commencement de ce chapitre, la légende est m, Ces la forme la plus nationale qu’ait encore revétue la littérature nstinct légère parmi nous ; parce qu'elle rappelle le passé, le bon us pei- vieux temps; parce qu'elle évoque le souvenir des ancêtres, r l'être rapproche la génération d'aujourd'hui à notre primitive his-

paiti- toire et qu’elle rajeunit le veillard. La légende est essentiellelés, , les ment canadienne ; elle résume les mœurs, les goûts,les tendan-

nifient ces, les usages, les défauts mêmes des premiers colons français. Ï aissent Elle exhale un parfum de poésie qui se déteint sur toute

a force notre littérature et elle lui donne une couleur indigène qui |

sans cela serait très pâle. Aventures de chasse et de pêche,

gtemps de voyages, de guerres entre les sauvages et les hommes | contre- civilisés, peh:: res des mœurs indiennes, mytologie des sauécrit en ‘ vages, discription de la forêt primitive, récits et contes, tout

Rivard cela s'appelle légende. Il règne dans tout cela une poésie | comme locale qu'on ne retrouve qu'ici, à nulle autre comparable, et il rent de que la nature vaste et grandiose de l'Amérique rend plus sai-

drami sissable encore.

Hélas! il ne faut pas se le cacher, la légende s'en va; elle disparaît sensiblement. Les conteurs se font de plus en plus rares, Ces vieillards chargés d'années, dont la tête est couronnée de cheveux blancs, inclinent chaque jours vers la tombe. Craignons qu'elle se referme sur eux avant qu'ils aient livré à la génération actuelle les histoires qu'ils ont recueillies de la bouche de leurs grands pères, qui eux les avaient entendu raconter par leurs grands parents d'avant la cession du pays à l'Angleterre. Il va de soi que la jeunesse de notre temps n'aura pas d'histoires ou de récits semblables à dire à ses descendents. La colonisation a fait disparaître la nature primitive ; elle a, pour un‘ plus grand bien à la vérité, fait le désert et transformé les habitudes et les goûts de la population. En reculant la forêt, le pionnier a éloigné la chasse et ses attraits, biffant du même coup les récits de chasse et les aventures pittoresques du chantier. Le sifflet de la locomotive a fait envoler sous des cieux plus paisibles les petits oiseaux des bois, et c’est à peine si le rossignol, cethôte fidèle de nos parterres, salue le cultivateur au lever de l'aurore. La civilisation a dispersé les peuplades indiennes et le peau rouge, ce type d’une autre époque, ne reparaîtra plus. Dorénavant le Canada, ce coin de terre de l'Amérique autrefois d'un aspect si pittoresque, si étrange avec sa forêt etses nappes d’eau couvertes de pirogues,sa population unique parlant un langage bizarre, n'offrira plus rien de disparate ou d'original : il ressemble à peu près en tout aux autres nations civilisées du globe.

Je ne me prends pas à regretter le temps passé, parceque l'état de choses actuel nous a été fait par le progrès et pour le plus grand bonheur des habitants de ce pays. Audessus de la poésieil y a le réel qui vaut cent fois mieux. La gaze légère et diaprée de la légende ne vaut pas la bonne étotïe du pratique et de l'utile. Mais je sens, avec un grand nombre de mes compatriotes, que ces brillants canevas de la légende, qui se prêtaient aux mille couleurs nationales, disparaissent journellement.

Il en est encore temps peut-être. A ceux qui se sentent

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de la jeunesse, du talent et de l'ambition, qui veulent laisser uno réputation durable dans nos annales littéraires, je leur dirai : ‘ Enfoncez vous dans les vallons de l'antique forêt que la hâche du bûcheron a épargnés; campez le soir, à la belle étoile, avec les chasseurs, sur les bords de nos grands lacs. Les étoiles vous parleront; le murmure des eaux vous dira tout ce qu'elles savent des choses de notre passé. Ecartez les branches des arbres, écoutez le bruit du feuillage; il vous dira bien des mystères, il vous rappellera que là, un chasseur intrépide a poursuivi une bète fauve ; qu'un parti d'iroquois a attaqué à tel endroit un peloton de guerriers blancs; plus loin, qu’une jeune indienne a longtemps pleuré la mort de son fiancé ; que le missionnaire a planté sur ce tertre une croix en l'honneur du Dieu des chrétiens ; que nos pères ont campé dans cette plaine, se reposant d'une longue marche après un combat acharné. Essayez-vous au foyer des vieux diseurs, au sein de nos belles paroisses agricoles; un culti-

vateur chargé d'années vous dira les premiers essais de la colonisation dans le canton. Parcourez les rives du grand fleuve et causez avec les pécheurs, sur la grève ; ils vous en-

seigneront l'art de prendre les animaux qui nagent dans

le St, Laurent. Enfin, feuilletez les vieilles chroniques, les

récits des voyageurs, les relations des premiers découvreurs

de l'Amérique, vous en récolterez un fonds d'informations, de

récits, d'aventures, de traits, de peintures et d'esquisses de

mœurs qui font toute l'originalité de la littérature cana-

dienne. :

Ce fut :e désir qui anima les fondateurs des Soirées Canadiennes, en particulier un des collaborateurs, M. JEAN CHARLES Tao.

M. Taché a beaucoup écrit, et c’est tant mieux! puisque sa plume a produit chaque fois des œuvres de mérite. De tous nos écrivains c’est peut-être celui qui a le mieux senti ce qu'il fallait raconter pour rester dans les limites de sa patrie, Caractère original, esprit élevé, ayant beaucoup vu et médité longuement sur l'avenir de ses compatriotes, il n’a voulu rien emprunter à l'étranger. On voit que son récit est calqué

sur la nature canadienne; ses personnages sont des types pris dans les rangs de notre société. Ne comptant que sur son esprit pour donner à ses récits la forme qu'ils revétent, il voulut aussi en prendre le fond au milieu de nous. Ce n’est pas un mince mérite que celui-là, et je le répète de nouveau, l’auteur a attaché son nom à des œuvres qui vivront aussi longtemps que la langue française sera parlée sur les rives du St. Laurent. Il est, sous ce rapport, dans la litte. rature légère, ce qu'est Garneau dans la littérature sérieuse ; je dois rendre cette justice à ces deux canadiens illustres.

Trois légendes de mon pays, ou l'Evangile ignoré, l'Evangile préché, l'Evangile accepté, tel est le titre d’une des meilleures productions de M. Taché. Outre la forme qu'elles revêtent, ces légendes constituent les trois parties d'un drame vivant, dans la manière des trilogies grecques : chacun de ces récits caractérise une de ces grandes situations qui, en se dégageant, font époque dans l'histoire religieuse et socialo des races aborigènes du Canada. Dans la première, l’auteur nous montre l'état de barbarie dans lequel était plongé les indiens de l'Amérique du nord avant l’arrivée des missionnaires. Dans la seconde, on assiste à cette lutte tempétueuse qui se fit dans la nature insoumise des sauvages, lorsque leur fut exposée la doctrine catholique avec l'alternative de ses promesses et de $es châtiments. Dans la troisième, on voit la dernière étreinte de l'erreur aux prises avec la conscience etle triomphe final de la Religion. Tia première est intitulée : l'Ile aux massacres; la deuxième, Le Sagamos du Kaps Kouk ; la troisième, Le géant des Méchins.

Le style dans ces trois récits conserve son originalité jusqu’à la fin. Le langage naïf et figuré des indiens est fort bien rendu et leur caractère est peint au naturel. La première légende est de beaucoup, suivant moi, la mieux touchée: elle se prête d’ailleurs davantage à la fiction et à l’ornementation du récit,

Mais le meilleur morceau de littérature de M. Taché est sans contredit son étude de mœurs: Forestiers ét Voyageurs. Cette esquisse porte l’épigraphe suivant d'Alfred de Vigny :

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Qu'il est doux d'écouter des histoires,

Des histoires du temps rassé,

Quand Jes bronches d'arbres sont noires,

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé,

Les deux types qui se sont développés le plus spécialement peut-être parmi notre population canadienne sont ceux du forestier et du voyageur, le premier à cause de nos grands bois est nécessairement trés curieux à étudier; le second, plus curieux et plus pittoresque encore, résume tous les autres.

Le voyageur canadien est à la fois poète, guerrier, chasseur, conteur, pétheur, marin, colon, bûcheron ; il sert d'interprète pour l’occasion et souvent il a été le premier découvreur des plus belles terres de ce continent. “ Selon les besoins et les exigences des temps et des lieux, dit M. Taché, il peut confectionner une barque et la conduire au milieu des orages du golfe, faire un canot d'écorce et le diriger à travers les rapides des rivières, lacer une paire de raquettes et parcourir dix lieues dans sa journée, porté par elles sur les neiges profondes. Il sait comment on prend chaque espèce de poissons dans chaque saison: il connaît les habitudes de toutes les bêtes des bois qu'il sait ou poursuivre ou trapper. La forèt, les prairies, la mer, le- lacs, les rivières, les éléments et lui se connaissent d’instinct.”

Dans la première partie de son récit, les CAantiers, l'auteur s'est efforcé de retracer quelques scènes de notre g'ande et belle nature du Canada, avec les mœurs de la forêt, Dans l'Histoire du Père Michel, il a réuni sur la tête d’un seul acteur plusieurs aventures qui sont réellement advenues à divers personnages que la tradition cite encore. Le nom de Cadieux est de ceux là: on lit avec intérèt cette histoire touchante. Qui n’a été endormi sur les genoux de sa grand'mère au € ut monotone de la complainte de Cadieux ! Quels souvenirs et quelle poésie il y a là! En lisant ces pages on se ressouvient et il fait bon parfois de se ressouvenir.

L'auteur raconte avec cette facilité et ce charme pittoresque qui font tout le mérite de ces espèces de récits. Souvent le style est âpre, rude, incorrect même, inégal,

mais toujours vif, bouillant de verve et d'originalité, Le père Michel est un type que nous avons tous connu ici ou là, qu'on rencontre à tous les âges de la vie, c’est le même trappeur, le vieux voyageur de là-haut revenant des chantiers après une longue absence, la mémoire chargée d'histoires de revenants et de feu-follet, ayant longtemps vécu et connaissant beaucoup par son expérience personnelle, débitant à qui veut l'entendre des histoires populaires, des récits de chasse-galerie, les tours de force deshommes de cage, des iégendes, et surtout sa propre histoire qui s’alloige chaque Jour de nouveaux détails.

Forestiers et Voyageurs seront pendant longte: .psencore une de nos meilleures esquisses de mœurs. Cette étude met dans l'ombre plusieurs romans canadiens qui, dans l’esprit de leurs auteurs, étaient destinés à exprimer nos anciennes coutumes, la vie et les mœurs de nos ancètres.

PHILIPPE AUBERT DE GASPE est née à Québec le 30 Octobre 1786 ; il mourut en 1871. Descendant d’une ancienne et noble famille, il avait hérité de cette bonhomie et de cette courtoisie si caractéristique chez les gentilhommes d’une autre époque. Il passa une bonne partie de son enfance et de sa vie à St. Jean-Port-Joly dont il était le seigneur. Après avoir fait ses études au séminaire de Québec, il étudia le droit sous le juge en chef Sewell, alors procureur général. Mais il ne se livra à la pratique de la profession que pendant quelques années, après quoi il accepta la place de shérif de Québec, et ce fut son malheur ajoute un de ses biographes. Tournons la page sur ces infortunes pour assister à l’origine des Anciens Canadiens et des Mémoires. Je laisse la parole à son biographe, M. l'abbé Casgrain.

‘Lorsque les Soirées Canadiennes furent fondées (21 Fev. 1861), M. de Gaspé passait ses heures à Québec et demeurait dans la côte de Lery, en face de l’ancienne résidence de la famille de Léry, cet autre témoin du passé, qui, avec sa cour, 8a disposition singulière, pignon sur rue, rappellent d’autres temps et d'autres habitudes. M. de Gaspé suivit avec intérêt le mouvement littéraire, inauguré par les Soirées,

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qui donnait de belles espérances. L'épigraphe que les collaborateurs avaient mise en tête de leur recueil l'avait singulièrement frappé :

“ Hâtons nous de raconter les délicieuses histoires du peuple, avant qu'il les ait oubliées.”

“ Voilà une pensée patriotique, se dit-il; la mémoire des anciens canadiens est remplie de ces traditions intéressantes qui vont se perdre, si la génération actuelle ne s'empresse de les recueillir, Mais la plupart de ces écrivains sont des jeunes gens qui ne peuvent puiser ces souvenirs que dans la mémoire de vieillards comme moi. C’est done un appel qui n'est fait à moi-même: et il prit la plume. Telle est l’origine des Anciens Canadiens.

“Les Mémoires, qui parurent en 1866, eurent un succès plus calme, mais non moins solide. Les Mémoires sont la continuation des notes qui font suite aux Anciens Canadiens ; ils achèvent de peindre cette société que M. de Gaspé avait si bien commencé à nous faire connaître.”

Dans les deux livres de M. de Gaspé, la variété, le naturel et la grâce s’en disputent le prix. C’est un véritable arsenal où l’auteur a consigné les actions, les anecdotes, les traditions de familles, et les scènes légendaires dont il a été le témoin pendant sa longue vie. En finissant sa carrière littéraire à l’âge avancé de 79 ans, l’illnstre vieillard termine par ce mot qui peint la nature de son talent et la gaieté de son caractère, par ce refrain d'une anéienne chanson canadienne : Bonsoir la compagnie.

M. de Gaspé est doué d’un incontestable talent de conteur c'est le Jean Paul Richter du Canada. Douéd'une mémoire excellente, d’un goût rare, il sait enjoliver son anecdote en la présentant sous des dehors attrayants. Franc, loyal, naïf, plein de courtoisie et de délicatesse, les qualités de son caractère se peignent dans son style. J’ai entendu des critiques li faire ce reproche: M. de Gaspé a le tort de trop parler de lui. Mais il le fallait bien: c'étaient ses propres mémoires qu'il écrivait et non ceux de ses voisins. C’est parce qu'il a été mêlé aux événements qu'il raconte qu'il en parle

avec cette netteté et ce coloris charmant. Au reste il n'a pas de paroles amères ; ce qu’il dit de nos hommes illustres du passé ne peut que les honorer et rendre leur mémoire chère à leur. compatriote. Il est beau en effetde voir ce vieillard, qui a tant vécu, verser une larme sur la tombe de ses amis d'enfance qui l’on précédé dans l'éternité.

Les Anciens Canadiens sont peut être la meilleure esquisse de mœurs qui ait été publiée en Canada. Les coutumes, les habitudes, les tendances, le caractère et les manières de nos ancètres se trouvent fidèlement représentéfs dans cette chronique du bon vieux temps. L'auteur était d’ailleurs la seule personne qui pouvait nous léguer cette belle page de notre passé, Né vingt huit ans seulement après la conquête, appartenant à la vielle noblesse du pays, mêlé à tous les événements politiques et sociaux qui suivirent la Cession, initié aux habitudes du colon par un contact continuel avec les classes agricoles et ouvrières, observateur adroit, connaissant à fond le cœur humain, il a pu saisir facilement et une à une les péripéties du grand drame canadien.

Jules d'Habertville est le héros du roman. Il est la per sonnification de cette bouillante jeunesse française qui, sur les plaines d'Abraham, se rua contre les anglais avec l'impétuosité du lion ; c’est encore le type du gentilhomme français, du seigneur affable, vivant au milieu de ses censitaires, faisant le bien pour le bien lui-même et se consolant ainsi des malheurs de la Cession. L'ami de Jules, Archiball Cameron de Locheill est un beau caractère ; chez lui la noblesse du caractère s’unit à cette vague rèverie mélancolique habituell> aux blonds enfants de l'Ecosse. Et Blanche ! quel type ravissant de la canadienne ! Et José, ce parangon des serviteurs, et mon oncle Raoul, le chevalier philosophe et lettré du manoir. Ces personnages sont bien esquissés. Leur individualité se soutient parfaitement du commencement jusqu’à la fin. Ils sont entiers dans leur conception. Pendant longtemps encore on lira les deux livres de M. de Gaspé. On les lira pour s'amuser et pour s'instruire, car l’auteur à su mêler l’agréable à l’utile.

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“ Né le 30 Octobre 1786, les souvenirs personnels de M. de Gaspé, dit M. $. Lesage, embrassant une période de plus de 70 ans et sa jeunesse s'étant écoulée au milieu des témoins oculaires de la conquête, il a été à mème de recueillir parmi eux les tristes mais glorieuses traditions de cette époque encore jeune de notre histoire. Cela fait en tout une période d'un siècle entier, dans laquelle l’aimable chroniqueur a butiné au courant de la plume racontant sa vie en y mêlant celles de ses amis et les récits de ses contemporains ; et cela avec une verve toute gauloise et une aisance parfaite.

“ Placé par la naissance aux premiers rangs de la vielle aristocratie canadienne, qui au temps de sa jeune;se, prolongeait encore, autour des gouverneurs anglais, l'existence de la cour vice-royale, il s'est nourri de ses traditions de famille ; il a prit part à ses fètes, il a vu passer et disparaitre tour à tour à ses côtes les illustrations du rang, de la beauté et du talent, qui faisaient l’ornement de cette fière et puissante société du temps passé et il s'est plu à les faire revivre dans ses Mémoires.

“ Observateur fin et délicat il a su faire un choix judicieux parmi les matériaux sans nombre qui ont dù se présenter à son souvenir, Ce qui fait bien souvent le succès des mémoires, ce sont les révélations scandaleuses, les médisances bien apprètées ; mais je vous défie d'en trouver une seule dans le livre de M. de Gaspé; pour éviter de dire du mal, il n’a fait que les portraits de ses amis, et il les à peints avec la touchante mémoire du cœur.” (1)

Les deux ouvrages de M. de Gaspé tiennent, à la fois, de la nature du roman et de l’histoire. Ils offrent tous les attraits, les incidents, l'intrigue que l’on trouve dans les romans, les Anciens Canadiens surtout. Ce sont des esquisses de mœurs parfaites et qui peignent à la perfection l'ancienne société ‘anadienne, Ces esquisses font pâlir bien d'autres productions pour lesquelles les auteurs avaient revendiqué ce titre. Mais ce titre là, ne l’atteint pas qui veut. La saine

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[1] Revue canadienne, 1866.

critique seule peut le décerner. Ainsi, la bonne opinion lit. téraire ne mettra jamais sur un pied d'égalité le Charles Guérin de M. Chauveau avec Les Anciens Canadiens de M. de Gaspé, parce que le premier n'est qu'une ébauche inachevée et incomplète des mœurs canadiennes ; au contraire, l’autre fait connaître la vie canadienne à peu près sous tous ses aspects.

Mais je considère que les ouvrages de cet écrivain se rattachent encore au genre historique, particulièrement les Mémoires. Sous cette fiction gaie, ces incidents aux couleurs naturelles, ces développements et ces descriptions, il'y a l’empreinte historique ; il y a le génie de l’antiquaire et de l'archéologue. Il y a quelque chose d'antique que l’auteur, avec son admirable talent, époussette et lustre pour le besoin de la circonstance. C’est le vieux Québec, c'est l’état de choses ancien qui passe sous les yeux de la génération actuelle, De la première page à la dernière j'y trouve des renseignements historiques et anecdotiques qui me rappellent et l’histoire des institutions de mon pays et l’histoire des personnages illustres qui ont servi la patrie. Tantôt c'est le récit mouvementé, dramatisé de toute une phase de notre histoire, la guerre de sept ans par exemple ; tantôt c'est un détail de famille ou le portait d'un homme public ; partout c’est l'histoire du peuple canadien, sinon l’histoire des faits, du moins le miroir fidèle de nos anciennes mœurs.

Le premier volume du Foyer Canadien renferme un petit roman dû à la plume de PHILIPPE AUBERT DE GASPE, fils; il a pour titre: Le Chercheur de trésors, ou l'influence d'un livre. L'auteur a voulu en faire un roman de mœurs, et ses person. nages sont historiques nous assure-t-il dans sa préface.

Quoi qu'il en soit l’auteur s'est basé sur des faits, des pratiques et des coutumes généralement en usage dans les premiers temps de la colonie. L'ignorance des premiers habitants du Canada avait contribué à enraciner chez eux des préjugés qu'ils avaient souvent emportés de la mère patrie et qui prirent de la consistance dans un monde nouveau, au sein d'une nature sauvage, entourés de phènomènes naturels qu'ils ne pouvaient expliquer.

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Charles Armand, le héros du livre, estalchimiste; c'est sa manie, Il recherche la pierre philosophale. Il a été entraîné là par la lecture du Petit Albert; cette manie est dégénérée en passion. Il va jusqu’à se rendre coupable des plus grandes folies pour avoir une main de pendu, talisman infaillible pour découvrir les trésors enfouis.

Le style est clair, sans prétention. L'auteur a eu le talent de mêler a son récit plusieurs petits épisodes de la vie cana-

dienne. Cette nouvelle est trop courte, c’est le seul défaut

qu'on peut lui reprocher.

Ce livre parut d’abord en 1837 sous le titre: l’Influence d'un havre.

M. de Gaspé, fils, mourut à Halifax en 1841. Il était em. ployé dans les départements publics de la chambre des communes de la Nouvelle-Ecosse. Il avait hérité de son père de talents littéraires qu’il n'a pas eu le temps de faire fructifier.

M. GERIN-LagJotre était à peine sorti de l'enfance que les lettres étaient devenues sa passion favorite. Il n'était âgé que de 18 ans lorsqu'il composa Le jeune Latour, tragédie en vers dont j'ai parlé ailleurs. Il publia un Catéchisme politique nis à la portée du peuple et fut un des fondateurs des Soirées Cunadiennes et du Foyer Canadien, Ce fut dans l’une et l'autre de ces deux revues qu’il publia son histoire de Jean

Rivard, roman dans lequel l’auteur a voulu dramatiser et ,

personnifier la vie du défricheur canadien aux prises avec les cpreuves, les infortunes, les difficultés qu'il rencontre. Ilse. divise en deux parties sous les titres de Jean ÆRivard, le défri: cheur canadien et Jean Rivard, économiste.

Dans la première partie, c’est l'histoire d’un jeune homme plein de courage et d'énergie qui, après avoir fait son cours d'études dans une de nos maisons d'éducation se consacre aux rudes travaux du défrichement. Il faut le voir ce brave jeune homme, un sac de provision sur le dos, sa hache à la main, s'en aller dans la forèt, y bâtir une modeste maison en bois ronds, faire le désert autour de son gite en attaquant à coups redoublés ces arbres séculaires. Que de misères, que de priva:-

tions! N'importe, rien ne le décourage. Peu à peu le sol est déboisé autour de la petite maison; il ensemence cette terre neuveet il est amplement récompensé de ses labeurs par une belle moisson; les épis dorés réjouissent sa vue et lui font oublier ses fatigues, le succès couronne ses efforts. Ses compatriotes viennent le rejoindre et s'établir autour de lui, C'est maintenant un cultivateur à l'aise, aimé de ses voisins et reconnu comme le père et le véritable fondateur du désert, un digne fils de ses œuvres. C'est ainsi que Jean Rivard nous apparait dans la seconde partie du volume. C'est encore le pionnier hardi, l'infatiguable travailleur, le cultivateur vigilantdebout avec l'aurore, mais l’aisance règne autour de lui. D'abord une femme, sa chère Louise, est venue le rejoindre et égayer sa solitude par le charmant badinage de sa voix douce et harmonieuse. Puis, la chétive cabane a disparu ; une jolie maisonnette l'a remplacée, toute coquette avec ses pignons blancs, ses persiennes vertes et 8a toiture rouge ; un beau verger s'étend aux alentours de la maison; le printemps, les branches en sont chargées d’arôme et de fleurs ; l'automne, les rameaux plient sous le poids de ces gros fruits à l'écorce vermeille et au jus succulant; des abeilles vigilantes bourdonnent en voltigeant de fieur en fleur, de pré en pré, et reviennent au domicile chargées d’un riche butin cueilii sur les trèfles fleuris du voisinage. Heureux, Jean Rivard se promène dans la basse cour, entouré de volailles auxquelles il jette des poignées de grains; un gros coq perché sur la clotüre chante à tue tète ; les vaches grasses ruminent silencieusement en se laissant traire par Louise; le lait chaud bouillonne dans les vases en fer blanc, et le plus jeune de la famille, assis à côté de sa mère, trempe ses petits doigts dans le bouillon blanc; les derniers rayons du soleil embrasent de mille feux le feuillage de la forêt et la brise embaumée jette à pleine coupe l'arôme fortifiant des champs. Plus fier qu’un potentat sur son trône, Jean Rivard parcourt son domaine, va et vient, flatte un jeune poulain qui hennit en regardant sa mère, belle jumgn. poulinière qui se frotte les rains le long de la barrière; plus loin une paire de bœufs,

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La forêt a reculé devant les efforts, le travail, l'énergie et l'intelligence de Rivard! déjà un joli groupe d'habitations s'est formé, Il a aidé de ses conseils et de son expérience les compatriotes qui sont venus le rejoindre. Et le canton va toujours en augmentant; déjà une double haie de maisons s'est formée autour de la petite chapelle; c’est maintenant un beau village traversé par une voie ferrée; c'est le bourg commercial de Rivardville. Jean Rivard est nommé maire de son village. Plus tard on l'envoie siéger en parlement. Mais il n’y reste que quatre années: sa charrue, sa femme et ses enfants ont plus d’attraits pour lui que le tumulte des villes et les ennuis de la politique.

Le livre de M. Gerin-Lajoie a done un but noble, c’est une bonne action. Il montre jusqu'où peut atteindre un jeune homme de cœur et ce que peuvent produire dans notre pays pour le bien général et l'avantage des particuliers, l’intelligence et la force de volonté jointe au travail et à la persévérance,

L'auteur a une manière agréable de dire les choses: je veux dire que son style est coulant et aisé, sans recherche ni affectation, ni contrainte. Beaucoup de naturel surtout. Onne trouve pas dans Jean Rivard une multiplicité d'événements qui font de la plupart des romans du jour autant de productions invraisemblables; non, l’auteur est simple dans son plan comme dans son style, du commencement jusqu'à la fin, C’est une simplicité qui plait et qui charme. Elle rappelle tout ce qu'à d’agréable pour l'œil un panorama agreste, une nature douce, à la fois paisible et riante, L'ouvrage résistera certainement aux atteintes du temps. Voici ce qu'en pense M. H. Fabre: ‘ En outre des Anciens Canadiens, deux romans ont fondé le genre et fixée le cadre du roman canadien: Charles Guérin et Jean Rivard. Si les deux héros de MM. Chauveau et Gerin-Lajoie se fussent rencontrés dans le monde, ils eussent été amis, ou parents, car, dans la fiction ils ont un air d'intimité. Les deux histoires sont

PErat

vraies, intéressantes, bien conduites, les personnages .sont naturels, la couleur locale bonne ; cependant le grand succès obtenu par Jean Rivard, a fait jusqu'à un certain point défaut à Charles Guérin, qui, avec des paroles plus brillantes,

ni ju

est inférieur à son heureux rival comme étude exacte des

mœurs canadiennes.” : ti Madame RosannA Ezronor LEPRonoN, née Mullins, à fin largement contribué au succès de la littérature anglo-cana- da dienne. Ses dispositions littéraires se manifestèrent de un

bonne heure. Elle n’était âgée que de 14 ans qu’elle contri- on buait par ses poésies à la rédaction de plusieurs journaux, le tou Lifterary Garland entr'autres. Ses essais en prose sont ten nombreux et ceux que je mentionnerai plus loin ne sont que I,

C les principaux d'entre eux. 11 faudrait ajouter à cela une 184, grande variété d'articles sur toute sorte de sujets. Elle a Bell encore beaucoup fait pour la presse américaine. ST duct Peu d'écrivains ont autant contribué à donner à notre litté- pari rature une tournure nationale. Toutes ses nouvelles sont est a prises dans la vie réelle et sur des sujets purement locaux: éonc« 7 | Ses romans sont essentiellement canadiens; ils copient notre une g société telle qu’elle existait soit avant soit après la conquête. pour On respire en les lisant un parfum de nationalité, de patrio- Flore tisme; ils sont imprégnés d'une odeur locale qui rappelle le 1849 : véritable terroir national; on se sent chez soi, at home 1851 ; comme dit l’anglais.| Les descriptions géographiques, les 1859 : détails historiques, la peinture des mœurs, le caractère des Herul

Bel lef 18CS.

NOTITET

personnages, le lieu de la scène, l’ensemble et les particularités, tout me rappelle le Canada avec ses grandes beautés naturelles, son climat exceptionnel, ses neiges, ses frimas, son soleil de juillet, ses grands lacs, ses belles rivières, les amusements, les tendances et Ics goûts de ses habitants.

Madame Leprohon a fort bien auguré qu’en revêtant ses écrits de ces couleurs locales, ils étaient destinés à vivre plus longtemps qu’un pur récit d'aventures ou d'incidents

de sept poque

étrangers au Canada et à sa population. Elle s’est ménagée une ‘suivant , . / A , 1, ‘ Q \ : .

, place distinguée dans notre littérature nationale. Ses opi- Mireco

nions et ses jugements n’ont rien de blessant pour la natio teur :

est ass

malité canadienne française et en tous points elle sait rendre justice à nos compatriotes, Ce n’est pas une mince qualité que celle là, «

Au point de vue purement littéraire ses œuvres se distinguent par une grande pureté de style et une agréable finesse d'idées et d'expression; elle réussit beaucoup mieux dans la peinture des passions douces; le récit est peut-être un peu simple, l'intrigue n’est pas toujours assez compliquée, on pourrait exiger plus de variété, de vie et d’entrain; mais tout de mème, j'aime ces petites nouvelles si morales, si tendres, si imprégnées de sentiments nobles et élevés.

Ida Beresford parut d’abord dans le Literary G'arland dé 1848. Cette nouvelle a été traduite en français par M. de Bellefeuille. Elle n'est inférieure à aucune des autres productions de l’auteur. Le caractère d’Ida, l'héroïne, est parfaitement dessiné, avec ses défauts et ses qualités, Elle est animée de cette noble indépendance que le génie seul fait concevoir chez les auteurs. Il y a là des pages qui annoncent une grande puissance d'imagination et beaucoup de facilité pour la description, Cette première nouvelle fut suivie de Florence Fitz-Hardinge, publié dans le Literary Garland de 1849; Eva Huntingdon, do, 1850 ; Clarence Fitz-Clarence, do, 1851; Æleveen O'Donnell, publié dans le Pilot de Boston, en 1859; The Manor-House of de Villerai, publié dans le Family Herald de Montréal, 1859, traduit en français par M. de Bellefeuille; Antoinette de Mirecourt, 1864, et Armand Durand, I8C8. Ces deux dernières nouvelles ont été traduites en français par M. J. A. Gténand.

Antoinette de Mirecourt, de beaucoup le meilleur écrit de Mme. Leprohon, est la continuation naturelle du Wanoïr de Villerai; les scènes de ce dernier se rapporte à la guerre de sept ans qui précéda la Cession; l’autre se rapporte à l'époque qui suivit immédiatement la conquète.? La critique

suivante) de M. de Bellefeuille, à propos d’Antoinctte de

Mirecourt, peut s'appliquer à la plupart des œuvres de l’au. teur: elle est peut-être un peu flattée, mais en général elle est assez juste :

# Le talent de Madame Leprohon puise de préférence les sujets de ses travaux dans les scènes de la vie sociale et élégante, dans les mœurs du grand monde, dans les accidents et les aventures des gens heureux, considérés tantôt au foyer domestique et dans cette vie intime qui offre à l'œil obser vateur des tableaux si gracieux, tantôt dans les relations, le commerce et les plaisirs de l'extérieur et de la société. Soit qu'elle place le théâtre de son récit en Angleterre, soit qu’elle le place en Canada, elle arrive à choisir ses héros dans les hautes classes et leurs aventures dans celles du monde élé-

gant, Le roman de mœurs est son favori; elle n’attaque

guère le roman historique.

‘“ Le drame mème, qu'elle placera dans une période intéressante de l'histoire et dans lequel elle fera peut-être, mais incidemment, le récit d’un événement historique, ne sera pas un roman historique. Elle n’a choisi cette période que pour piquer, par des noms connus, la curiosité du lecteur et surtout pour étudier les mœurs et se survir des faits que ces événements ont pu produire dans la vie sociale; mais ces événements eux-mèmes, ils ne sont que secondaires pour son livre, ils ne forment pas partie de son intrigue, ils ne sont pas la bâse de l’intérèt qu'elle prétend exciter; en un mot, elle ne s’en sert pas.

‘ Douée d’une grande connaissance du cœur humain, Mme Leprohon sait puiser dans la vie domestique des tableaux attrayants, pleins de bon goût et de délicatesse, qu'elle dra matise avec une puissance remarquable. Elle possède fort bien le talent de ménager l’intérèt et de le faire grossir jusqu'au dénoûment sans blesser l'unité de temps ou l'unité de lieu. Si quelquefois elle force légèrement le naturel pour

satisfaire les besoins de son intrigue, et s'écarte un peu de la vraisemblance des choses ou des éventualités probables et ordinaires, on le lui pardonne facilement, grâce à l’habileté avec laquelle elle profite de ces licences et au bon parti qu’elle tire des situations ménagées peut-être un peu forcément.

“ Mme. Leprohon possède à un haüt degré le talent des mnages; elle donne à ses héros des caractères tranches,

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distincts, dont elle présente tous les traits sous des couleurs vives et bien marquées. Vous ne confondrez jamais un des acteurs de son drame avec un autre, et jamais aucun d'eux ne sortira du caractère, du rôle, du genre qu’elle lui aura assignés ; jusqu'au bout de son livre, elle maintient chacun de ces personnages égal et semblable avec lui-même. Je ne dirai pas que ces caractères ne s'écartent jamais du naturel que vous avez pu concevoir, et de la manière d’être ordinaire des hommes tels que vous avez coutume de les' voir. Mais c'est là l'affaire de l'auteur; corame elle tire les événements et les aventures de son récit de sa féconde imagination, elle a sans doute aussi le droit d'y prendre ses persennages tels qu'elle les veut, ou tels que les requièrent les nécessités du drame et les exigences des situations qu'elle invente. D'un autre côté, le droit vous est acquis de trouver invraisemblables les acteurs que l’auteur vous présente.

“Il y a beaucaup de cœur et de sentiment dans les œuvres de Mme. Leprohon. Grâce à cela, sa fécondité intellectuelle lui a fait concevoir une foule de scènes très-heureuses, dont quelques-unes causent, par leur vivacité, de véritables émotions au lecteur sympathique. Les caractères contradictoires qu’elle oppose souvent avec bonheur les uns aux autres produisent des situations qui, sans avoir toujours le rérite de l'originalité, ont souvent celui d'être palpitantes «intérêt, de lier vivement l'attention et la bienveillance du lecteur, de grossir le nœud de l'intrigue, d’exciter l’impatience du dénoûment, et cela sans invoquer les mauvaises passions, sans fatiguer le cœur du lecteur, sans émouvoir douloureusement sa sensibilité, ni affecter péniblement sont imagination, Toutes ces scènes, toutes les situations dans lesquelles l’auteur place ces personnages, brillent toujours par une délicatesse exquise de sentiment etde langage. La conversation, les remarques et les réflexions sont remplies d’un tact ct d'une noblesse qu’on ne rencontre pas partout. (1)

Armand Durand est une production plus faible queles pré-

{1) Revue Canadienne, vol I. 442.

cédentes, Le plan est plus défectueux ; le héros vient trop» tard et disparait trop tôt. L'auteur consacre cinquante pages pour la mise en scène. Durand, en sortant du collége, étudie le droit ;il est deshérité par les manœuvres de son frère cadet, fruit d’une seconde alliance, Désolé, il unit son sort à une jeune personne belle mais frivole, qui assombrit sa vie domestique. Après la mort de sa femme, il épouse Gertrude de Beauvoir qu'il a longtemps aimé en secret et qui est la nièce d’un seigneur canadien, Voilà, en abrégé, le cadre dece roman. Le caractère d'Armand est bien tracé, il est toujours en harmonie avec ses attributs. Celui de Gertrude est moins réussi, il ne sesoutient pas, mais ces imperfections sont rachetégpar plusieurs qualités ; le style est pur, coulant, aisé, vif, suivant que le demande le récit,

Ne vous êtes vous pas extasié parfois, dit l'abbé I, KR. CAsaRAIN, devant le sublime panorama de notre grand fleuve, quand, par un beau soir d'été, bien calme, il reflète dans le miroir limpide deses grandes eaux, le supe de turban des Laurentides ? Telle est l’idée que nous nous formons de la LEGENDE. (C’est le mirage du passé dans le flot impressionnable de l'imagination populaire; les grandes ombres de l’histoire n'apparaissent dans toute leur richesse qu'ainsi repercutées dans la naïve mémoire du peuple.

L'abbé Casgrain naquit à la Rivière-Ouelle en 1831. Il est le fils de feu l’honorable Charles Casgrain, chef d’une des plus anciennes familles du pays. Après avoir fait de bonnes études classiques au collége St. Anne, puis au Séminaire ”. Québec, il se livra en 1853 à l'étude de la médecine et entra dans l’état ecclésiastique. Il est aujourd’hui vicaire de la cafe thédrale de Québec.

n° il Cet écrivain s'occupa de bonne heure de littérature et d'archéologie. Outre sestravaux historiques, que j'ai déjà ‘mentionnés, il écrivit plusieurs articles pour nos publications

littéraires. Malgré la pénible et cruelle infirmité qui le

prive presque de l'usage de la vue, il n’en continue pas moins k ses chers travaux littéraires et ses études favorites. Les Légendes Canadiennes, ouvrage en prose poétique, paruren eB

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