Kavéline, Pensées et remarques sur l'histoire de Russie
2. Voyez à ce «ujet, pour plus de détails, l'ouvrage de M, L. Léger, Cyrille et Méthode, Paris, librairie A. Franck, 1868.
3. Il j avait aussi plusieurs formes de lettres, empruntées aux alphabets hébraïque^ arménien et kouGque.
4. Le Slavon qui est encore aujourd'hui la langue liturgique des Slaves orthodoxes, comme le latin chez les catholiques, est donc un des plus anciens dialectes parlés par les Slaves d'autrefois.
5. L'alphabet cyrillique a été inventé par son auteur vers 863. Ses caractères, malgré les modifications qu'ils ont reçues en Russie, servent encore à Timpression des livres religieux. Outre l^alpha-
moines bulgares que les princes de Kief demandèrent des traductions de la Bible, des Évangiles, des Pères de FÉglise, etc.
Les Russes eurent désormais une langue écrite. Cette langue, ne doublions pas, était à la fois liturgique et littéraire; elle fut la seule employée jusqu'au commencement du dix-huitième siècle. D'un autre côté, grâce au zèle religieux des princes, Kief et le reste de la Russie centrale et méridionale se couvrirent d'églises et de monastères. Byzance envoya des architectes pour bâtir des temples chrétiens, des artistes pour couvrir les murs de fresques, de mosaïques et d'images, et enfin des évéques et des moines pour occuper les hautes dignités et organiser définitivement l'Église orthodoxe. Les religieux s'occupèrent de traduire et de copier les livres liturgiques et canoniques importés de la Grèce. Un des monastères qui joua le plus grand rôle dans la propagation du christianisme en Russie, et dans le développement de la littérature sacrée, est, sans contredit, celui de Petchersky^ à Kief. Ce fut une pépinière d'où sortirent des missionnaires, des orateurs, et les premiers écrivains de la Russie chrétienne.
bet cyrilliquey les Slaves catholiques du Sud possédaient l'alphabet glagolitique. Les savants ne sont pas encore bien d'accord sur l'origine de ce dernier, ainsi que sur la priorité que l'un des deu\ a nécessairement sur l'autre. L'opinion la plus probable, c^est que Cyrille ne doit pas être regardé comme l'auteur de ce dernier alphabet, et que la glagoliia est antérieure au cyrillique, à cause des runes vendes qu'elle renferme. Du reste, il faut attendre, pour se prononcer, le résultat déûniUf des recherclie» paléolcgiques, et le dépouillement de tous les anciens manuscrits slaves.
1. De Pelchéra qui veut dire : caverne, crypte. Les cellules étaient à Forigine creusées par les- moines eux-mêmes dans les grottes de la colline.
La seule langue écrite que les Russes connurent pendant des siècles fut, comme nous Tavons dit, la langue liturgique commune à tous les Slaves ortho-^ doxes. C'est à cela qu'il faut attribuer l'influence intellectuelle que Byzance exerça pendant longtemps sur le développement littéraire de la Russie, le caractère essentiellement religieux des premières productions des écrivains russes, et enfin l'improductivité de la littérature profane. Les évoques et les moines les plus lettrés ne se contentèrent pas seulement de traduire et de copier des ouvrages pour le clergé. Ils s'appliquèrent aussi à éclairer les consciences et à combattre les superstitions païennes qui étaient encore si vivaces.
Chose étrange ! les principaux souvenirs littéraires que nous a légués cette période sont dus presque exclusivement à des écrivains russes. Cela provenait, sans doute, de ce que les moines byzantins ne connaissaient qu'imparfaitement le slavon d'église. Les ouvrages les plus remarquables qui datent de cette époque sont : les Homélies, que Luc Jidiata (1060) adressa aux fidèles de Novgorod, sur les vertus chrétiennes; — les Instructions du moine Théodose, prieur du couvent de Petchersky, qui combattit les erreurs du paganisme; — les Sermons et les Paraboles de Cyrille Tourovsky (1185) auquel son talent oratoire fit donner le surnom de Chrysostôme.
Ces premiers essais, quoiqu'écrits par des Russes, portent l'empreinte visible de l'influence byzantine. Toutefois, la connaissance du slavon, et le goût pour la littérature religieuse, ne tardent pas à se propager, grâce aux nombreuses écoles qui sont construites à l'ombre des couvents. Par suite de ce courant Intel-
lecluel, la littérature sacrée se trouve trop à l'étroit dans cette «phère exclusivement dogmatique. Elle ne se contente plus de simples traductions; elle imite les docteurs de Byzance, et entame des polémiques religieuses, compose des vies de saints (Patériki), et dés traités à l'usage des gens du monde. Elle aborde enfin la chronique {létopis). Mais, là encore, la place dominante est occupée par la religion et par l'histoire détaillée de la propagation du christianisme en Russie. Les événements historiques proprement dits sont relégués au second rang ; et, du reste, Tannaliste, obligé de recourir à des sources très-variées, et empruntant souvent les faits à des témoignages de seconde main, ne pouvait les soumettre à une critique fort ôévère. Le plus célèbre de ces chroniqueurs est un moine du couvent de Petchersky, à Kief, Nestor, le Grégoire de Tours de la Russie. Il vivait à la fin du onzième siècle, et mourut vers 1H5. Sa chronique finit à Tannée 4110, sous le règne dé Sviatopolk Isiaslavitch. Le moine Nestor ne doit pas être regardé comme le premier annaliste russe, mais bien plutôt comme le premier compilateur de ces recueils de chroniques qui se produisirent dans les grands centres de la Russie primitive. L'œuvre de Nestor n'est pas parvenue jusqu'à nous, dans sa forme première. La plus ancienne de ses copies ne date que du quatorzième siècle; et encore renferme-t-elle un grand nombre de modifications et d'additions que les copistes ont cru nécessaire d'y ajoutera Le grand mérite de
1 . La plupart de ces copies portent lé nom de leur possesseur, ou du lieu où elles étaient conservées, ou enfin de ceux qui les ont transcrites. C^est ainsi que l'on compte : le manuscrit de Lavrentief(1380]; icelul d*Ignatief (quatorzième et quinzième siècles);
Nestor est d'avoir légué à la postérité les origines des Rurikovitchés, ainsi que les faits et gestes des premiers princes qui occupèrent le trône de Kief. Nous avons encore du même auteur, la Vie de saint Tkéodose^ prieur du couvent de Petchersky, et Tun de ceux qui jouèrent un des rôles les plus importants, dans les premiers temps de Tintroduction du Christianisme en Russie.
Mentionnons enfin des récits de voyages, soit en Russie, soit aux Lieux-Saints, faits par des moinespèlerins.
Au douzième siècle, nous voyons poindre les premiers essais de littérature profane ; pour la forme, comme pour le fond, elle s'inspire aux sources religieuses. Il nous est resté d'un des grands-princes de Kief, Vladimir Monomakh, une Instruction à ses enfants^ aussi remarquable par la pureté du style que par rélévation des sentiments. C'est bien là le langage d'un descendant de Rurik, à l'esprit remuant, au caractère aventureux, mais tempéré d'une certaine douceur due à l'influence de la religion. On retrouve, en outre, dans cette petite œuvre littéraire, la profondeur de vues d'un politique qui prévoyait quel avenir préparaient à la Russie les dissensions et les guerres civiles occasionnées par le système des apanages.
celui de Khlébnikof (seizième siècle); celui de Radzivilof (quinzième et seizième siècles) ; et celui de Troïlzky qui fut perdu lors de rtncendie de Moscou. Nestor trouva des imitateurs, ou plutôt des continuateurs à Kief, en Volhynie, à Novgorod et à Souzdale. Dans ces derniers temps, M. HovaYsky, pour donner plus de poids à sa théorie sur Torigine slave des premiers princes russes, avait prétendu que la chronique de Nestor n'était qu'un mythe. Mais ses assertions ont été victorieusement réfutées par M» Pogodine.
Citons encore la Supplique de Daniel V exilée adressée par un auteur inconnu au prince de Péréaslavl. Cette requête roule sur diverses considérations de Tordre moral, exposées à la manière byzantine.
Enfin, le Code des lois [Rouskaîa pravda) du prince Yaroslave, qui est plus intéressant comme monument législatif de cette époque, que comme œuvre littéraire.
La plus importante production de la littérature profane dans cette période est sans contredit le Chant d'Igor ^ L'auteur inconnu de ce petit poëme épique décrit la malheureuse campagne entreprise par Igor Sviatoslavitch , prince de Novgorod-Siéversk, contre la tribu des Polovtzi, qui, à cette époque, étaient la terreur ^t Teffroi des habitants des principautés du midi. Le Chant d'Igor ne peut avoir été composé que par un barde qui faisait partie de la drovjina du grand-prince.. Cette milice, par suite de son origine et de son caractère belliqueux, n'était que faiblement soumise à l'influence religieuse. Comme le peuple, elle avait fidèlement conservé les antiques traditions des anciens bohatyri; elle modelait ses piesnas sur leurs vieilles légendes. C'est ce qui explique le caractère national et véritablement russe de ce chant, le mélange original de croyances chrétiennes et de superstitions païennes qu'il renferme , ainsi que les tournures de style et les expressions qui rappellent les chansons populaires de la Russie méridianale. 11 y est question, dans les premiers vers, d'un vieux barde, Boïane ; on peut donc supposer qu'il en existait d'autres dont les œuvres malheureusement ont
1. Ce chant, qui avait été perdu, a été retrouvé en 1795, par le comte MousBÎDe-Pouchkine, un lettré du siècle de Catherine ]!•
été perdues pour Thlstoire de la littérature russe de cette époque.
En résumé , le christianisme byzantin n'eut pas, sur la vie sociale et intellectuelle du peuple russe, Finfluenca salutaire que le catholicisme exerça sur TËurope occidentale. En France , pendant plusieurs siècles , on vit l'Église se jeter bravement dans Tarène politique, inspirer de fortes idées, et prendre rinitiative des grands mouvements. Il en fut tout autrement en Russie. Le clergé fut toujours dépendant du pouvoir séculier. Les princes , ou les assemblées populaires {vietché) des grandes villes qui jc^issaient d'une certaine autonomie, élisaient ou renvoyaient à leur gré les évéques. Ainsi , au point de vue moral et social, l'influence du christianisme grec fut complètement nulle. En littérature, son seul mérite est d'avoir importé une langue écrite, aux formes grammaticales. Elle s'en servit comme d'un instrument de propagande religieuse. Se réservant à elle seule le monopole de la littérature, elle fit une guerre acharnée à la poésie populaire, entachée de croyances païennes. Elle n'avait à offrir en revanche que des traductions et plus tard des imitations.
Le slavon d'Église , qui., par suite d'influences locales, avait perdu son caractère primitif pour se transformer insensiblement en idiome national, aurait probablement fini par se débarrasser du joug by- £antin qui entravait son développement, si un effroyable cataclysme n'était venu tout remettre en q uestion .