AUTOCRATIQUE
Un des plus grands résultats politiques de Tasservissement de la Russie à la domination mongole fut la prépondérance de Moscou sur tous les autres États apanages. Il ne faut pas cependant croire que c'est seulement de cette époque que date le point de départ de son élévation. Bien avant Tinvasion mongole, les principautés du nord , après avoir consolidé leur organisation, entrèrent en lutte avec Kief, afin d'enlever à cette dernière le privilège de posséder les grands-princes de la Bouss, et de déplacer en leur faveur le centre politique du pays. Elles atteignirent ce grand résultat après de nombreux efforts. Lors de la domination mongole, les grands-princes firent tout ce qui était en leur pouvoir pour conserver leur suprématie et leur dignité. Peu scrupuleux sur le choix des moyens, ils obtinrent ce qu'ils voulurent de leurs ennemis, en employant la ruse, Thabileté, en ne reculant môme pas devant Thumiliation. Puis, lorsqu'ils se sentirent assez forts, ils vainquirent et dominèrent à leur tour leurs anciens maîtres. Ils se
retournèrent ensuite contre l^s princes apaQ^.gés du reste de la Russie, et parvinrent, après de pophreuse^ luttes, h constituer up Ëtat politique, })asé sur le principe de rautocratje du souverain, (j'autocr^tie est le double produit du joug wiongoj, et d'up système de centrfilisatipn;, sans lequel Tunité politique de la Russie eut été irréalisable.
Ce dèplac^paent de la i^upréj^atie ^ut d^ gr^Y^^ conséquences pour les destinées historiques et la lit^ térature du peuple russe. K.ief qui» autrefoisi grâce à soQ titre de capitale et aux relations intimai qu'elle entretenait avec Byzance, avait été le centre intellect tuel et religieux de la nation, tomba complètement en décadence ; elle ne devint plus qu'une simple ville dQ province. Moscou la remplaça dans le rôle qu'elle avait joué, C'est dans cette nouvelle capitale que furent peu à peu concentrées les forces morales de la Russie redevenue libre.
Ce changement exerça une grande influence sur la littérature. Comme forme, elle ne fit aucun progrès; c'était toujours de Timitation byzantine. Mais son caractère se modifia complètement, par suite de la différence qui existe entre les aptitudes du Grand- Russe et celles du Petit-Russien. Le premier, mélangé de finnois, de tatar et de slave, est plus austère, plus rigide et plus positif. Le second a plus de mobilité dans l'esprit, plus d'imagination et de poésie.'
La littérature, ainsi que nous l'avons dit, ne fit aucun progrès au point de vue de la forme. La religion continua à la marquer de son empreinte* Les monastères, comme avant Tinvasion, s'occupèrent soit à écrire des ouvrages à l'usage des fidèles, soit à copier ou à rédiger des chroniques. D'un autre côté, étant
beaucoup plus éloignés de Byzance, ils s'appliquèrent davantage à comprendre les intérêts de la nation et à se rapprocher du peuple. Les chroniqueurs religieux du Nord, plus sobres et moins imagés que ceux de Kief , continuèrent les anciennes annales ou décrivirent quelques épisodes de l'histoire contemporaine , tels que : la Vie et les exploits i Alexandre Nevsky, le Meurtre de Michel de Tver à la horde d'Oùsbek, etc.
La littérature profane de cette époque resta à peu près improductive, malgré les nombreux sujets dramatiques que pouvaient lui fournir l'invasion des Tatars et la délivrance de la Russie. Le Bécit de la bataille de Koulikovo^ la Légende du combat contre Ma^ mat , et VEpître à Ivan lll^ de Vassian , ne sont que de pâles imitations du Chant d'Igor. Du reste, cette stérilité et ce manque d'originalité ne doivent pas nous étonner. La politique despotique des tsars de Moscou était incompatible avec l'existence de ces anciennes droujinas du Sud , qui , partageant avec leurs princes les dangers de la guerre, et les plaisirs de la table, célébraient à Tenvi les exploits de leurs chefs. Le barde petit-russien , ce dernier représentant de la poésie populaire, avait cessé de faire entendre sa voix.
Au seizième siècle, nous voyons la Russie complètement transformée au point de vue politique. L'antique fédération des provinces, gouvernées par des princes différents, ayant chacune ses usages, ses lois et ses intérêts, réunies seulement par le lien commun de la religion et delalangue, puis affaiblies par des guerres civiles et ruinées par l'invasion mongole,
avait fait place à un seul et unique empire, basé sur rautocratisme, et ayant Moscou pour capitale. Le titre de grand-prince [véliki kniaz) s'était changé en celui de Tsar. Les descendants des princes apanages et des plus célèbres membres de la droujina^ réduits à l'état d'humbles sujets , avaient été forcés de venir à Moscou grossir les rangs de l'entourage du tsar, ou d'aller remplir les fonctions de voiévode dans une province quelconque. L'autocratie moscovite ne fut donc que la conséquence ^naturelle de la période précédente , car tous les éléments religieux, sociaux et ininteilectuels qui constituaient la vie nationale de la Russie avaient âni par être attirés insensiblement ver^ Moscou.
D'un autre côté, cette nouvelle situation politique devait nécessairement créer des besoins nouveaux. C'est à ce point de vue que l'étude de la littérature russe au seizième siècle est intéressante. Elle nous offre le spectacle d'une période de transition et de lutte entre les idées anciennes et les idées nouvelles. Il était évident que la littérature religieuse, toute d'emprunt et d'imitation, ne pouvait plus suffire aux besoins de ce grand et vaste empire. Aussi, à cette époque de tyrannie, d'ignorance et de grossièreté, on vit des hommes d'une intelligence supérieure s'efforcer d'inspirer à la société d'alors un nouvel idéal et de nouvelles aspirations.
Le promoteur de ce mouvement intellectuel fut un moine du mont Âthos, Maxime le Gf-ec (1480-1556). Ce religieux, élevé en Italie, avait pu étudier à fond les classiques de l'antiquité. Il fut appelé par Vasile IV, pour mettre en ordre les manuscrits grecs et slaves de la bibliothèque des princes moscovites.
Pendant son séjour de trente*buit ans en Russie, il écrivit près de cent quarante ouvrages de polémique religieuse, morale ou sociale. Les idées avancées qu'il avait apportées de l'étranger n'étaient guère en harmonie avec Tétroitesse des vues et le caractère dogmatique de la liitérature religieuse de son temps. Celte infériorité intellectuelle ne pouvait que stimuler davantage ce nouveau Savonarole; aussi chercha-t-il à s'entourer d'esprits éclairés et à les pénétrer de ses convictions^. Les idées qu'il sema avec tant d'ardeur ne tombèrent pas sur une terre ingrate. C'est sous leur inspiration que furent rédigés les articles du Stoglave ' élaboré par le concile de 1554, et dans lequel on signale la décadence du clergé et le manque des écoles,
Ivan IV lui-môme, ce terrible niveleur qui établit l'unité politique de la Russie par le fer et par le sang, a laissé quelques œuvres qui décèlent un esprit bien au-dessus du niveau ordinairOt Dans ses écrits, il se montra plein de mépris pour ce qui l'entourait, soit par suite des résultats grandioses qu'il avait obtenus, grâce h un caractère énergique, soit par suite de l'effroi qu'il inspirait, soit enfin parce que les faiblesses et les vices du milieu dans lequel il vivait ne répondaient pas à ses desseins politiques. Sa lettre au prieur du couvent de Biélozersk est une fine satire de la vie monacale à cette époque. Dans sa polémique avec le
1 . Maxtme le Grec, par suite de son opposition et de ses critiques, se suscita de nombreux ennemis. Ces derniers profitèrent de ce qu'il avait refusé d'autoriser (e diYoroe de Vasile IV, pour le faire exiler et enfermer dans un monastère.
2. Ce règlement est appelé ainsi, parce qu*U renfermait cent chapitres (uoj cent et glava, chapitre).
prince Kourbsky, il manie la dialectique et Tironie avec une adresse vraiment remarquable.
Le prince Kourbsky est un des écrivains les plus marquants de cette période. Capitaine renommé, il fut obligé, après une défaite, de se réfugier en Lithuanie, afin d'échapper au courroux divan ÏV. C'est de là qu il écrivit plusieurs lettres à ce dernier, pour lui reprocher son despotisme arbitraire. Dans cette correspondance, Kourbsky nous apparaît comme étant en communauté d'idées et d'opinions avec Maxime le Grec. Plus tard, il écrivit la vie du tsar Ivan IV. Cette œuvre est importante au point de vue des matériaux qu'elle offre pour l'étude du règne de ce grand prince, et, en outre, parce qu'elle est un essai tendant à substituer le genre historique à l'ancienne chronique. Enfin, pendant son séjour enLithuahie, le prince Kourbsky, témoin des empiétements et de la propagande du clergé polonais, essaya de s'y opposer, en traduisant en russe, à Tusage des fidèles orthodoxes, les Cieux^ de Jean Damascène, qu'il fit précéder d'une introduction. Il aimait aussi les classiques de l'antiquité, car il passa sa vieillesse à étudier le latin et la philosophie d'Aristote*
Un des plus remarquables et des derniers produits de la littérature religieuse du seizième siècle fut le Domostroï (organisation de la vie domestique) du prêtre Sylvestre, principal conseiller divan IV. Cet ouvrage est plus important au point de vue de l'étude des mœurs et des relations qui existaient alors entre les divers membres de la famille, qu'au point de vue littéraire proprement dit. On y voit la situation humiliante qui était faite à la femme et aux enfants, ainsi que l'autorité despotique dont était armé le maître
U LITTERATURE CONTEMt»ORAINE BN RUSSIE.
de la maison. Le prêtre Sylvestre se montre, dans son œuvre, le représentant de ce grand parti moitié religieux, moitié national, qui faisait une guerre acharnée à tout ce qui était étranger^ et qui, sous Tinfluence du rigorisme des théologiens byzantins, condamnait les amusements , la musique, les spectacles et les beaux-arts.
C'est dans le même ordre d'idées qu'il faut ranger la publication des Tchet-Minéi, espèce d'encyclopédie religieuse, arrangée sous forme de lectures pour les douze mois de Tannée, par le prieur Macaire.
Enfin, le tsar Ivan IV, en introduisant Timprimerie^ en Russie, assura la conservation des livres sacrés et des anciennes chroniques. Cette innovation était en même temps un important auxiliaire destiné à hâter le triomphe des idées nouvelles.
Au dix-septième siècle, la lutte continue; elle de*vient même plus acharnée et plus décisive. Mais elle change de terrain, et revêt un tout autre caractère. A côté des troubles et des révolutions qui ébranlèrent Texistence de TÉtat lui-même, nous voyons la discorde éclater au sein de TÉglise. Avant d'imprimer les livres sacrés, liturgiques et canoniques, il fallait en revoir le texte qui s'était insensiblement altéré sous la plume des copistes. C'est à cette tâche que s'appliqua le patriarche Nicon ^4652), avec toute l'énergie dont il était capable. Mais il rencontra de
1. En 1553, avec Tapprobation du métropolitain de Moscou, Macaire, il ordonna d'établir une imprimerie. Mais ce ne fut qu'en 1564 que sortit le premier livre imprimé Vie apostolique et ëpitres de saint Paul,
nombreux adversaires parmi le clergé, et l'opposition qui, à l'origine, n'avait engendré que des querelles de mots, ne tarda pas à attaquer la liturgie ainsi que le droit des évoques. Ce fut le monastère de Solovetzky qui donna le signal de la lutte ; le nombre des dissidents s'étant considérablement augmenté, la résistance ne tarda pas à s'organiser d'une manière régulière. Ce schisme ( raskoï) donna lieu à une polémique violente, dans laquelle se distinguèrent : le patriarche Nicon, le moine Siméon de Polotzk, encyclopédie vivante, et précepteur du jeune Tsarévitch Fédor Alexiévitch, l'orateur Epiphane Slavinetzky, et Démétrius, évêque de Rostof. Les raskolnikis furent habilement défendus par l'archiprétre Avvacoum, qui écrivit de nombreux ouvrages de polémique.
En dehors de ce mouvement religieux, la littérature s'essaya, mais timidement, à des œuvres originales. Les idées occidentales, importées par des savants de Kief, s'étaient insensiblement infiltrées dans la vie moscovite. Elles trouvèrent d'ardents protecteurs dans te moine Siméon de Polotzk, qui écrivit la comédie de V Enfant prodigue et celle du Roi Naàuchodonosor; dans Kotoschkine, qui publia une Histoire de Russie sous le règne d'Alexis Mikhaïlovitch ; dans le Serbe Krijanitch (1645), qui fit paraître un livre très-intéressant sur la Situation de la Russie au milieu du dix-septième siècle; dans le tsar Alexis Mikhaïlovitch lui-môme, qui fonda une espèce d'université ; et enfin dans Sylvestre Medviédef, un des hommes les plus instruits du règne de la princesse Sophie.
Grâce à ces puissants auxiliaires, le triomphe des idées nouvelles fut assuré. Il eut pour résultat Tap-
parition à Moscou d'un grand nombre d'étrangers, dont la plupart furent invités par les tsars euxmêmes*. Le peuple russe, au commencement, influencé qu'il était par le clergé réactionnaire, les regardait comme des hérétiques avec lesquels il avait le moins de relations possible. C'est à la même cause qu'il faut attribuer l'institution d'un théâtre, où Ton se mit à jouer des mystères^ et des drames religieux composés par Siméon de Polotsk, Démétrius de Rostof, et quelques autres écrivains.
Depuis la défaite des Tatars, la Russie méridionale avait perdu toute influence politique. Elle n'en joua pas moins un rôle intellectuel considérable, par suite de ses relations continues avec Byzance, et des trésors littéraires qu*elle possédait encore. Lorsque le mariage dlagellon eut réuni à la Pologne la Lithuanie et la Russie du sud, celle-ci eut à défendre ses croyances religieuses contre les empiétements du jésuitisme polonais. L'influence de ce dernier, toute négative qu'elle fut, eut cependant d'heureuses conséquences pour ce pays. Les Russes orthodoxes, pour résister à leurs adversaires, durent les combattre avec leurs propres armes, et s'élever au niveau de leur civilisation intellectuelle. De tous côtés, on vit s'organiser des confréries {braisva) qui fondèrent un grand nombre d'écoles et d'imprimeries. C'est de cette époque (vers 1589) que date le collège de Kief,. qui, un siècle après, fut transformé en Académie.
1. Ils habitaient tous, sans exception, une colonie située près de Moscou et appelée la Sloboda aiUmande ou Kokoui,
L'enseignement qui s'y donnait était celui des écoles de rOccident. On y apprenait la théologie à Taide d'Anselme, d'Albert le Grand, de Thomas d'Aquin; la rhétorique avec Aristote, Cicéron et Quintilien pour guides. Le prince orthodoxe, Constantin Ostrojsky, et le métropolitain de Kief, Pierre Mohila, furent les premiers promoteurs de cette renaissance. Ce nouveau mouvement intellectuel produisit des hommes de talent, tels que : Maxime le Grec, Kourbsky, Slavinetzky, Siméon de Polotzk; ces écrivains réussirent à donner un caractère plus sérieux et plus décisif aux timides efforts qui étaient alors tentés pour implanter en Russie les idées occidentales.
Enfin, dans un autre ordre d'idées, la Russie mé* ridionale fut, comme par le passé, la dépositaire de la poésie populaire et nationale. A l'antique droujina avaient succédé les Cosaques, aussi courageux, aussi épris d'aventures que les droujniki^ et qui se défen-» daient avec acharnement contre les Polonais et contre les Tatars, C'était chez eux que se réfugiaient les aventuriers de toutes sortes, les serfs qui fuyaient leurs maîtres, aussi bien que les. dissidents qui voulaient échapper aux persécutions dont ils étaient l'objet. Les plus remarquables de ces chants, appelés oudaly (chants de prouesse), célèbrent le siège du monastère de Solovetsky, refuge des sectaires, et la révolte du fameux cosaque Stenka Razine, en qui le peuple voyait un descendant des anciens hohatyrù
Comment caractériser la période que nous venons d'étudier, et qui s'étend de la défaite des Tatars au règne de Pierre le Grand? Le centre intellectuel
ayant été transféré de Rief à Moscou, la littérature fut, comme par le passé, soumise à l'influence religieuse de Byzance. Mais la nature morale du Grand- Russe, et le despotisme autocratique qui pesa sur le pays, lui donnèrent un caractère morne, terne et officiel. C'est ce qui explique pourquoi, malgré les épreuves et les secousses terribles auxquelles le peuple russe fut soumis dans le cours de cette période, elle pesta exclusivement religieuse et manqua de fécondité et d'originalité.
Un peu plus tard, cependant, et à partir d'Ivan IV, lorsque la situation faite au pays eut créé des besoins nouveaux, la Russie commença à se rapprocher du reste de l'Europe. Les tsars eux-mêmes, quelques esprits supérieurs, et surtout les savants venus de Kief, furent les promoteurs de ce mouvement. Mais leur action ne se fit sentir que dans une sphère restreinte : le reste de la nation y était complètement étranger. Il fallait un grand réformateur pour lancer définitivement la Russie dans cette nouvelle voie.