CHAPITRE V
RÈGNE DE PIERRE LE GRAND. — SES R]êPORMES
Les derniers tsars de Moscou, en faisant venir de l'étranger des artistes, des architectes et des médecins, agissaient à un point de vue personnel ; ce n'était qu'indirectement, ou, pour mieux dire, inconsciemment, qu'ils servaient la cause de la science et des idées européennes. Pierre I" fut plus audacieux et plus prompt dans ses conceptions. Le rapprochement de la Russie vers l'Europe était trop lent et trop faible à son gré. Il réveilla brusquement son pays du sommeil léthargique dans lequel il était plongé ; seulement, au lieu de faire entrer Tair par les fenêtres, il préféra ouvrir une large brèche dans les murs, sans se soucier du résultat de l'expérience. La Russie fut tout à coup, sans s'y attendre, et même sans le vouloir, lancée dans la nouvelle voie que quelques esprits supérieurs n'avaient fait que pressentir. L'antique capitale des tsars, Moscou la sainte^ la matouchkay centre et personnification du vieil esprit russe, était tropdominéeparl'influenceréactionnaire et cléricale. Elle présentait, en outre, l'inconvénient d'être trop
éloignée de l'Europe. Pierre I" devinant les difficultés de tout genre qu'il y rencontrerait, préféra agir sur un autre terrain. Il bâtit une nouvelle capitale sur les bords de la Neva, afin d'avoir une fenêtre ouverte sur V Europe, et de se créer un milieu dominant dont il pourrait modeler et façonner l'esprit.
Dans son ardeur à tout réformer et à jouir des résultats de son œuvre, il dut nécessairement négliger le côté moral, pour ne s'attacher qu'au côté pratique et matériel. Ce dernier était le plus nécessaire pour implanter une civilisation d'emprunt, et puis, le développement et la marche d'une idée sont beaucoup trop lents au gré de ceux qui veulent recueillir ce qu'ils ont semé. Pierre I" pressentait, sans doute, que l'impulsion une fois donnée, son œuvre ne péri* rait pas, et que ses successeurs corrigeraient et compléteraient ce qu'elle avait de défectueux.
Désirant recueillir au plus vite les fruits de ses réformes, il chercha de préférence les sciences techniques, positives, Tétude des langues étrangères, en un mot tout ce qui pouvait contribuer à l'organisation d'une armée, d'une flotte, et donner à son empire une apparence européenne^. C'est pour ces raisons, que les hommes de talent qu'il fit venir de l'étranger étaient plutôt des ingénieurs et des techniciens, que des artistes et des littérateurs.
Les réformes que Pierre I^' imposa de force à ses sujets devaient rencontrer une vive résistance, et ne
1. A la fin da dh-septième siècle, il n'y avait en Ftassieque deux imprimeries, l'une à Moscpu, et Taqtre au couvent de Petctiersky, à Kief. En 1720, Pétersbourg possédait déjà quatre imprimeries, Moscou deux. II y en avait aussi à Tchernigor et à Novgorod.
pouvaient être acceptées qu'avec répugnance. Le peuple, obligé de fournir des soldats et des matelots, de couper sa barbe, de s'habiller à Talleinande, et de tolérer la présence des hérétiques étrangers, y voyait la ruine de ses croyances religieuses et de sa vieille nationalité, — ces deux principes qui, pour lui, étaient intimement liés« depuis l'invasion mongole. La noblesse n'était guère mieux disposée, car il lui fallait envoyer ses fils à l'étranger, travailler ellemême et s'affubler sous des dehors européens. Et puis, la préférence donnée pjir Pierre aux étrangers qui l'entouraient était loin de la calmer. Le clergé surtout, qui se voyait dépouiller de ses anciens privilèges et de son autorité séculaire, qui avait toujours copsidéré la civilisation européenne comme contraire aux principes de l'orthodoxie, 'fit le plus d'opposition. Son principal représentant, Etienne Yavorsky, archevêque de Razan, défendit avec ardeur, dans ses sermons, la cause du passé.
Toutefois, Pierre trouva dans l'Église même d'éloquents défenseurs. L'influence de cette pléiade d'écrivains distingués venus de Kief, dont nous avons parlé précédemment, avait résisté à toutes les persécutions. Ces partisans de la cause européenne avaient trouvé des disciples qui perpétuèrent leurs idées. Ce groupe de novateurs ne pouvait rester indifférent aux réformes de Pierre I". La plus remarquable de ces individualités futThéophane Procopovitch, né à Kief (4681-1736) et élevé à TAcadémie de cette ville. Non content de l'éducation classique qu'il reçut dans cet établissement, il alla compléter son instruction à Rome. De retour en Russie , il fut bientôt remarqué par le tzar , qui l'attacha à sa personne , et plus tard
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le nomma évoque de Novgorod. Il trouva en lui l'homme instruit et expéfimenté dont il avait besoin pour les réformes qu'il se proposait d'introduire dans l'organisation du clergé. Ce fut sous son inspiration que Théophane écrivit le Règlement ecclésiastique. Ses nombreux sermons, remarquables par l'élégance et la pureté du style^ sont de* véritables panégyriques en l'honneur des réformes; quelquefois même ils renfermaient des critiques très-acerbes à l'adresse du clergé moscovite qui lui faisait une guerre acharnée.
Théophane Procopovitch était aussi un savant dans toute l'acception du mot. Il entretint une correspondance suivie avec plusieurs célébrités de l'Allemagne et de l'Angleterre, et fit traduire en russe un grand nombre d'ouvrages classiques et scientifiques.
Sa bibliothèque montait à près de trente mille volumes, et renfermai t des livres^xcessivement rares à cette époque. Il aimait à s'entourer d'esprits sérieux, avec lesquels il s'entretenait de sciences et de belles-lettres.
Les services que Pierre I" rendit à la littérature russe, malgré l'usage qu'il fit de celte dernière, n'en furent pas moins importants. La traduction de nombreux ouvrages classiques et européens, l'institution d'un alphabet civil qui remplaça le slavon d'église, les distinctions conférées par lui aux savants étrangers, eurent pour résultat direct, immédiat, d'émanciper les belles-lettres de la tutelle religieuse qui n'avait cessé de peser sur elles. C'était déjà un pas immense de fait vers le progrès intellectuel. Son grand tort, il est vrai, fut de donner à la littérature un caractère positif, un rôle secondaire, en ne l'employant que comme un moyen destiné à appliquer et à propager les nouvelles idées. C'est ce qui fit que
cetle littérature n'échappa aujoug religieux que pour tomber sous l'influence de l'Europe occidentale, et conserver son caractère d'imitation et d'emprunt. En outre, en dehors de ses avantages pratiques, elle ne fut regardée que comme une distraction, comme un amusement.
Elle débuta dans cette nouvelle voie par la satire. C'était le meilleur moyen, et le plus en rapport avec les goûts d'alors, pour défendre le programme de Pierre I*'.
Le premier représentant de ce genre littéraire, eh Russie, fut Cantémir (1708-1744), fils d'un hospodar de Moldavie, et ancien diplomate. Il élait un des meilleurs amis et disciples de Théophane Procopovitch. Dans ses épîtres et ses satires, il s'attaqua de préférence aux ridicules et aux travers de Taristocratie russe, qui, sous des dehors européens, avait conservé son ancienne ignorance et sa grossièreté.
Un autre disciple de Théophane fut Tatistchef (1 685- 1750). Il approuva les réformes avec d'autant plus d'ardeur que, envoyé à l'étranger par Pierre I*", ainsi que beaucoup d'autres jeunes gens , il avait eu l'occasion de pouvoir comparer sa pairie aux autres pays de l'Europe, et de voir ce qui lui manquait. A son retour, il entreprit une géographie qu'il ne put terminer. Il écrivit aussi une Histoire de Russie qui ne fut publiée que trente ans après sa mort, par ordre de Catherine II. Cette histoire, malgré le travail consciencieux de l'auteur, ne supporterait pas aujourd'hui la critique. Mais, à cette époque, elle constituait un vrai progrès. Tatistchef eut en outre le mérite de découvrir le Code d'Yaroslave [Itousskaïa pravda] et celui d'Ivan IV.
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Au milieu du dix-septième siècle, le programme de Pierre P' continua à développer lentement son action réformatrice, et Tinitiation de la haute société russe à l'instruction européenne se poursuivit, en dépit de la diversité de caractère et de la faiblesse des succèsseurs du grand tzar.
Le triomphe des idées modernes fut complètement assuré, en Russie, par Lomonossof (1711-1765). D'une intelligence peu commune, il fut un homme remarquable dans tous les genres'. Un séjour prolongé à Fétranger, et surtout en Allemagne, lui permit de compléter son éducation. On peut dire qu'il fut en littérature ce que Pierre 1" avait été en politique. Il partagea complètement les opinions de Fillustre réformateur, en envisageant la littérature comme nn moyen de propager les sciences et les idées européennes. Il s'occupa surtout de sciences naturelles et ses travaux furent estimés des savants allemands. Ses odes et ses panégyriques assurèrent la prépondérance du faux classicisme dans la littérature russe. Mais son grand mérite fut d'avoir, dans sa Grammaire et sa Rhétorique, dégagé la nouvelle langue russe de l'influence du slavon d'église, de l'avoir épurée, et d'avoir tracé de main de maître les règles du bon goût littéraire. Sous ce rapport, il mérite d'être appelé le Boileau de la Russie.
Soumarokof (1747-4777), à Topposé de Lomonossof, fut un véritable littérateur. Il aima les lettres pour elles-mêmes, et non pour les résultats pratiques qu'il pouvait en tirer. Malheureusement, il lui manquait la préparation et le talent nécessaires pour de-»