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CHAPITRE VII

LA LITTÉRATURE RUSSE DEPUIS LA FIN DU DIX- HUITIÈME SIÈCLE jusqu'à 1830

Nous sommes arrivés à une période de transition ou plutôt de préparation. L'indépendance de la littérature russe, élaborée lentement sous des influences diverses, s'accentuait de plus en plus. La langue, émancipée du joug byzantin, s'était peu à peu formée sous Pierre I" et ses successeurs. Sous Catherine II et les règnes suivants^ les théories des encyclopédistes français avaient introduit dans la littérature russe un élément moral et un fond d'idées qui hâtèrent son développement original. Elles trouvèrent aussi un écho fidèle dans la haute société de Tépoque. Cette dernière les adopta avec ardeur, plutôt par engouement que par conviction; elle s'en servit comme d'un masque, et s'amusa à jouer à Tesprit fort. Du reste, ainsi que nous l'avons fait observer, cet ensemble de théories éminemment libérales était incompatible avec Torganisation sociale et administrative de la Russie. Sous ces déclamations philosophiques, sous ces dehors sceptiques, cet engouement

4a LITTÉRATURE CONTEMPORAINS EN RUSSIE.

frivole et affecté, sous ce dédain pour son propre pays et sa propre nationalité, se cachaient Tignorance et la grossièreté d'autrefois. La corruption des mœurs était d^autant plus forte, qu'elle n'avait pas, pour se déguiser, ce masque spirituel, et ces manières raffinées qui caractérisaient la société française du dix-huitième siècle.

Il s'opéra alors, au sein de la société russe, un mouvement de réaction en faveur de la nationalité et de la religion. Ce mouvement U'oava un précieux auxi* liaire, dans le mysticisme mis en vogue par Saint- Martin, et le sentimentalisme de Rousseau et de Goethe. Les excès de la Révolution française, et la propagation des théories des droits de rhomme, ne firent qu'aocentoier davanlage cette réaction. Les efforts tentés par Novikof ne fareat perdus ni pMr la litt^ature, ni pour la société. L'î&flu^&ee du mysticisme continua à se faire sentir; plusieurs hants personnages de Tépoque, H Alexandre P" lui-nèffiie n'en furent pas exempts. Dans le domaine intellectii^, elle exerça un effet salutaire. An lieu de «'engemr follement, comme par le passé, des théories occident ts^s, et de vouloir les appliquer à toute l^^ee, à on milieu qui, par sa nature, était impro^^ à les recevoir, on ne leur emprunta qae les procédés«ritîqaes et les règles du bon goût qu'elles «vuient innovés.

Cette réaction morale et littéraire produfeitane pléiade d'écrivains de talent qui pr^arèrent l'indépendance définitive de la littérature russe, et dont les œuvres font ëpoqae« Citons entre antres les mms de : Derjavine, KaraBucine, Joufcowsky, Batieucbkof et Krilof .

Derjavioe [i 743-1M6) étatl à cetle éj^oque le iplns

ORIOINES BE LA. I1ITTX&A.TVRB R17fiWE. 43

'grand poèU lyrîfiie ipn3 la Riissfe aitiaiouis prodatt ^ Fils d'uB paa?>re geotilbotiiime, il dm embrasser la carrière des ârjtte$, «t fitancbîr loiit les éolido&s de la biérarcbife ttJUlaire, depuis le rang de «inple soldat» jttsq[a'aa grade d'ottci6r. Plus tard^ il entra dans TadiBiiAistralioii cirâe, oà il occapa d'impor* taules p^esiU^Mis ^. Ses odes patriotû|iies, dont la plms oèlébreest/¥&Ys«, consacrée à Téloge de Catherine B, lui firent donner par ses coatemp<»*ains le surnom de éarde éù CiUAerifèe* Ses odes r^gieoses sont infineures à celles de Lomonossef ; les meilleures de toutes sont : IMeu^ et Sur la mort At prince Mètcker$by. Ses poètes anacréontiqnes sont les pr^niëres en Rnssie d« genre antbologiqne. Vxl général, le style de Derjavine est emphatique et boursouflé. Il atteint rarement le si^lime. Méaaunoins il rendit des services incontestables à la langue, par la richesse, la grâce, la souplesse de son style, et la variété de son rhytbiii^*

Karamzine (1766*1826) fut assez longtemps sans trouver sa voie. Dans sa jeunesse, il se laissa influencer par les théories de Novikof. ^rès avoir parcouru rAllemagne, la Suisse, la France et TAngleterre, il pid;)lia les Lettres dun voyaç^eur russe et qudques JViouvelleSf empreintes d'un sentimeotaUsme qu'il avait -contracté en lisant Sterne, Richardson et Rousseau. ik)us le règne d'Alexandre l^^ il quitta ses anciennes 4àéortes, et se livra à des travaux plus sérieux. Quel-

1. Oerjavioe appartient au groaiMB deai noiu f^arloA«, plutôt au point de vue de la forme, qu'au point 4e vue des tendances.

2. Il fat secrétaire d'État sous Caiherioe il, et ministre de la justice sous Alexandre l*^. Il fit preuvo dan» aes fonctions d'une susceptibilité excessive et d'une grande faiblesse do earactôre«

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qaes articles historiques le firent remarquer de Tempereur, qui se raùacha à titre d*historiographe '.

Karamzine mit à profil les facilités que lui donnait sa place officielle, ainsi que les nombreux matériaux qu'il trouva dans les archives, pour écrire Y Histoire de Russie^ qu'il conduisit jusqu'à Tinterrëgne. Certes, maintenant que la critique et d'autres procédés sdenti tiques ont fait faire tant de progrès & Thistoire, Tœuvre de Karamzine ne nous semble pas mériter les éloges et la faveur avec lesquels les contemporains Taccueillirent à son apparition. Néanmoins cette Histoire reste comme un des plus beaux monuments littéraires du commencement de ce siècle. Le style est coulant, majestueux même. La langue est fon-cièrement russe. 11 y a des tableaux, des descriptions, et des portraits qui ne laissent rien à désirer. Ce qui constitue le principal mérite de cette œuvre, ce sont les recherches et les notes nombreuses qui accompagnent chaque volume. Le grand reproche qu'on pourrait faire à Tauteur, c'est d'avoir, en sa qualité d'historiographe officiel, fait exclusivement l'histoire des princes russes, et des tzai^ de Moscou, en laissant complètement le peuple dans l'ombre.

Le chef de l'école romantique, en Russie, fut Joukowsky (1783-4852). Il appartenait au même groupe littéraire que Karamzine, et ce dernier exerça une grande influence sur lui. Il débuta par des traductions d'auteurs étrangers parmi lesquelles il faut ranger

1 . Karamzine se fit remarquer par rindépendance de ion carac** 1ère. Il fut en cela Topposé de Derjavfne. 11 ne rechercha aucune faveur et eut toutes les peines du monde à se présenter chez Araktchéef, le favori fout«puisfant du moment, qui depuis longtemps déiirait sa visite.

en première ligne : Le cimetière du village de Grey. Plus tard, il paya nn tribut aux sentiments patriotiques qui animaient, alors la jeunesse russe, en corn* posant : Le chant du barde sur la tombe des Slaves victorieux (1806); pais, lors de la compagne do 4813, le Barde dans le camp des guerriers russes. Ces odes le firent remarquer à la cour. Nommé d'abord lecteur auprès de l'impératrice Marie Fédorowna, puis professeur de russe de la grande* duchesse Âlexandra, il devint ensuite précepteur du jeune prince qui fut plus tard Alexandre H.

Ses prédilections pour les romantiques allemands le portèrent à visiter plusieurs fois ce pays^ La nature rêveuse et mélancolique de cet auteur l'attirait surtout vers Schiller, Goethe et Byron, dont il traduisit beaucoup de poésies'.

Il composa lui-même plusieurs ballades, où le fantastique et le surnaturel jouent un grand rôle. La principale d'entre elles, Loudmila^ est une saisissante imitation de ]aLéonora de Bûrger. Ses élégies portent aussi l'empreinte du sentimentalisme allemand. Le grand mérite de Joukowsky réside principalement dans la forme, et dans la facture artistique du vers. Sous sa plume» la langue russe revêtit un fini, un charme qu'on ne lui avait pas encore connus.

Batiouchkof (1787-1855) fut un poëte anthologique du genre de Derjavine. Il étudia la poésie légère des Grecs dans Millevoye, Parny et André Chénier. Ses traductions de l'Arioste, de Pétrarque et de Boccace,

1. U se fixa vers la fin de sa vie en AUemagne, et mourut à Baden-Baden^ en 1852.

3. n laissa aussi une IradueUon de V Odyssée et de quelques fragmenta de poèmes indiens*

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sont de beaucoup sapérieures à ce que lies écrivains russes avaient {produit dans cette partie. Si on n'y trouve pas ceiie allure vague et t^ veose qui caractérise les poésies de Joukowsky, ses vers, en revanche, se recoB^aandent par une beauté et une perfection plas* tique, qui le placent auHiessus du premier.

Nous arrivons enfin à Krylof (i7$8-1644), le£«#*im* taùie de la Russie. Cet auteur vécut longtemps dans les f<Hictions de modeste ^nployé. €e ne fut que dans les dernières années de sa vie qu'ayant élé nomnïé à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg^ il lipuva ane occupation ^ rapport avec ses goits. Krylof, comme certains fabulistes, ses modèles, aimait à mener une vie indépendante, paresseuse ^ tans coatrainte. U imita avec beaucoup 4e talent Esope, Phèdre, et La Fontaine, tout en transformant les alinsions de manière à ridicidiser les défauts et les travers de la société. Mais on ne trouve pas dans ses fables ce foirf de naïveté, de simplicité et de bonhomie qui caractérise au plus haut degré le iàhuliste français. Son style est vulgaire, maÂs fort et énergique. U créa, comme La Fontaine, des idiotismes et des locutions qui finirent par se populariser» et lui firent donner le surnom de DiédouckhtL ILt^lfâ.

De tous les auteurs de talent que nous venons de citer, Karamzine Ait celui qui eiDerça le plus d'influenco sur le miliea liUéraire qui rentcnurait. Il fut véritablement le créateur du genre historique en Russie ; grâce à lui cm se remit à aimer et & étudier rhistoire nationale, que Fengouement pour les littératures étrangères avait un moment laii oublier . IKoie

parlerons plus tard de l'impulsion qui fut imprimée aux études historiqifes, à la critique et aux édilions périodiques.

Une bonne, part des progrès que fit la littérature russe à cette époque doit revenir au gouvernement lui-même. Les écrivains de talent trouvèrent toujours auprès de lui, soit des encouragements, soit des récompenses flatteuses. La commission archéologique, qu'il fonda en 1834, rendit d'immenses services par les nombreux et importants matériaux qu'elle fournit à l'histoire. La Société d'histoire et d'antiquité de Moscou, dont le but était identique, reçut des subventions.

Enfin, le nouveau système d'enseignement institué par Alexandre P' fut pour beaucoup dans les progrès de la littérature. L'instruction publique eut son ministère en 1802; la Russie fut divisée en circonscriptions scolaires, ayant chacune une université. Chaque chef-lieu de province devait avoir un gymnastf, et chaque chef-lieu de district un collège. U Institut pédagogique^ créé en 1816, eut pour but d'élever un personnel de professeurs destiné à tous ces établissements. Les élèves les plus capables allaient compléter leurs études dans les universités étrangères, afin de pouvoir, à leur retour, occuper les chaires de l'enseignement supérieur.

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