‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 26 sur 90 · Ces paroles sont en français daus Toriginal · texte numérisé non relu

Ces paroles sont en français daus Toriginal

2. Griboïédof fat mis à mort à Téhéran le 30 janvier 1829, par la populace ameutée. Il avait recueilli à l'ambassade des Arméniens et des Arméniennes qui voulaient retourner en Russie.

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« Ce fut en \SM que je vis pour la première fois Griboïédof. Son caractère mélancolique, son esprit aigri, sa bonhomie, ses faiblesses et ses vices — compagnons inévitables de Thumanité, — tout en lui avait du charme. Né avec une ambition qui n'avait d'égale que ses capacités, il resta longtemps inconnu et empêtré dans les exigences mesquines de la vie. Ses talents d'homme d'État furent longtemps inactifs ; son génie de poëte méconnu ; sa froide et brillante bravoure fut même quelque temps mise en doute. Quelques amis seuls savaient l'apprécier et faisaient naître un sourire d'incrédulité — ce sourire béte et insupportable ! — quand ils parlaient de cet homme extraordinaire. Le monde ne croit qu'à la gloire; il ne comprend pas qu'il puisse exister un second Napoléon qui n'ait pas commandé de compagnie, ou un second Descaries qui n'ait pas imprimé une seule ligne dans le Télégraphe de Moscou

« La vie de Griboïédof ne fut pas saris nuages, par suite de ses ardentes passions et d'impérieuses circonstances. Il comprit la nécessité de dire une bonne fois adieu à la jeunesse et de changer 'brusquement sa vie....... Je ne connais rien de plus enviable que les

dernières années de sa carrière orageuse La mort qui le frappa au milieu d'une lutte hardie et inégale n'eut elle-même rien d'horrible; elle fut belle et subite.

« Il est regrettable que Griboïédof n'ait pas laissé de Mémoires. Ses amis auraient dû écrire sa biographie. Mais nos hommes célèbres disparaissent sans laisser de traces. Nous sommes insouciants et paresseux »

Le corps de Griboïédof, selon le désir que ce der-

nier avait exprimé de «on vivant, fut inhumé au monastère de Saint-Oâvid, à Touest de Tiflis. Sa femme lui éleva un spiendide monument.

Griboïédof, ainsi que nous Tavons dit, n'eut pas le plaisir de voir sa comédie imprimée ni jonée^. Cet insuccès produisit sur Técrivain ambitieux un découragement profond. CTest sous cette triste impression qu'il retoucha beaucoup d'endroits de sa pièce et qu'il en accentua le caractère satirique. Mais ne doit-on voir dans le Malheur éCavoir de tesprit^ qu'une boutade d'auteur incompris? Ce serait bien mal le juger. Griboïédof était de beaucoup supérieur au milieu aristocratique dans lequel il vivait. Les ridicules, les faiblesses, la vanité, les secrètes lâchetés et le vide de la société moscovite de cette époque n'avaient pu échapper à son esprit fin et observateur. La lyre patriotique de 4812-1815 avait cessé de se faire entendre. On en était revenu, comme du temps de Catherine II, à se modeler sur l'Europe. A cet engouement pour l'étranger venait s'ajouter le plus profond dédain pour ce qui était russe. Voilà ce qui constituait les idées libérales de l'époque. D'un autre côté, le parti rétrograde qui comptait parmi ses représentants les nombreux fonctionnaires et une partie de Faristocratie de Moscou éprouvait une haine presque féroce pour tout ce qui était étranger et européen. Il descendait en ligne directe des anciens Moscovites des quinzième et seizième siècles. Tout en prétendant

1 . Une seule fois, eu passant par Erivan, il tU sa pièce jouée par les officiers de la ganiiseB, sur «ii ttiéftire é'anMiteiire.

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rester ru$$e^ il YOttlaii s'isoler du reste de l'Europe et a'admeUre aueune des nouFelles idées. Cet obscuramlisme voiontaire était Toilé sous une l&chc hypo« crisie, une adulation plate et ridicule pour tout ce qui i^ait haut placé*

Lorsqu'on veut airoir une idée de ce qu'était la haute société moscovite de cette époque, on n'a qu'à lire le Malheur éTavoir de [esprit, A son apparition, tous les aristocrates et hauts fonctionnaires de la ville crurent se reconnaître dans les différents personnages mis en scène. Ce fut un effroi général dans tous les salons. « C'est une pasquinade sur Moscou 1 » s'écria avec colère le gouverneur prince Galitzine. Le canevas de la pièce est assez faible. Le haut et riche fonctionnaire moscovite, Fainoussof, veut marier sa fille Sophie au colonel Skalozoub, qui est hwa, en cour et en bonne passe d'avancement. Malheureusement Sophie, nature gâtée et capricieuse, s'était amourachée du secrétaire de son père, M oHchaline ; sur ces entrefaites, son ancien ami d'enfance, Tcha* tzky, arrive d'un long voyage qu'il avait fait à l'étranger. Il surprend celle qu'il aimait à un rendez-vous avec Moltchaline. Les reproches qu'il lui adresse réveillent le père, qui, prenant Tcfaatzky pour le véritable séducteur de Sophie, le chasse et envoie sa ûlle en province, chez une vieille tante* L'intrigue^ coBune on le voit, est donc à peu près nulle. Auasi n'esiHse pas par le côté scénique que la pièce est re* commandable. Il est visible que l'auteur n'a eu exclu* sivement en vue que de faire passer devant nos yeux les types divers qu'il a voulu ridiculiser* C'est donc la portraiture qui fait le vrai mérite de cette comédie. Nous voyons d'abord apparaître Famoussof, le mo-

dële des hauts fonctionnaires, un moscovite de vieille roche. 11 mesure la valeur d'un homme à Tavancement qui l'attend, à Télévation de son grade, ou au nombre de ses décorations.

« Vous autres, dit-il à Tchatzky, vous êtes pleins d'orgueil ! — Mais savez-vous comment se comportaient vos pères? — Instruisez-vous en vous modelant sur les anciens. — Vois, par exemple, mon oncle! — Ge n'est pas dans une vaisselle d'argent ^ mais dans une vaisselle d'or qu'il mangeait. — Il avait cent valets à son service. — Il était tout chamarré de décorations et menait grand train. — Il passa sa vie à la cour, et quelle cour! —.Ce n'élait pas comme aujourd'hui ! — C'était du temps de Timpératrice Catherine !

— Tous alors étaient des personnages... de quarante pouds^. — Il savait s'incliner, il savait aussi faire le grand seigneur! — Il avait Tair sérieux et important. — Mais quand il était de service — il excellait à faire des courbettes. — Un jour, en reculant, il lui arriva de tomber — et il faillit se casser le cou.

— Le vieux poussa un cri — de sa voix enrouée. — Sa majesté l'en récompensa par un sourire. — Elle

daigna rire — Que fit-il? — Il se releva et voulut

saluer. — Mais il tomba une seconde fois... il l'avait fait exprès. — On n'en rit que plus fort — Il recommence une troisième fois. — Qu'en penses-tu? A ton avis, c'était ridicule? — D'après moi, c'était trèsspirituel. — Il s'était fait mal en tombant, il se releva heureusement. — Aussi, qui était le plus souvent invité à faire une partie de whist? — Qui, à la cour, entendait le plus de mots flatteurs? — Mon oncle, Maxime Pétrowitch? »

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