‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 27 sur 90 · Un poud vaut quarante livres · texte numérisé non relu

Un poud vaut quarante livres

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Son programme est danc bien simple. Ce n^est pas le irayail qui donne l'avancement. Pour monter en grade, il faut savoir s'humilier, se faire petit, amuser et faire sourire à propos un haut personnage. Pour lui, tous ceux qui veulent conserver leur indépendance de caractère et qui osent critiquer Tordre de choses établi ne sont que des athées, des carbanari. — En vieux Moscovite qu'il est, il déteste les Français et leurs idées révolutionnaires ; il s'emporte contre leurs modes, leurs romans et leurs écrivains

Qui dévastent les poches et les cœurs.

Il tonne contre le système d'éducation qui est alors en vogue et qui enseigne aux jeunes filles

La danse, le chant, les tendresses et les soupirs.

Moltchaline, son secrétaire, est le modèle de ces jeunes employés tant prônés par Famoussof. Pauvre, il travaille, car il est ambitieux. Tout moyen lui est bon pour parvenir. L'amour qu'il a inspiré à Sophie est un de ceux sur lesquels il compte le plus. Sa de-> vise est : modération et exactitude.

«A mon âge, dit-il, on ne doit pas oser avoir d'opinion. »

Il est le favori des vieilles dames, car il a soin de leurs petits chiens; il fait leur partie de whist, il est toujours là pour leur donner le bras. « Pour réussir, dit-il, il faut plaire à tous, sans exception : au maître de la maison ; au chef sous les ordres .duquel vous servez ; au laquais qui brosse son habit ; au suisse ; au concierge et même au chien du concierge. »

Les types féminins ne sont pas plas respectés. Nous voyons à une soirée chez Famonssof, le prince et la prin<;es6e Toagooukhovsky, aveclenrs six filles, dont deux pm'tent les noms eharmaats de Zid et de Mimi. La mère feii une chasse acharnée anx fiancés. Aussitôt qu'elle en voit poindre nn à Thorizon : « Prince , prince , dit-elle à «on mari^ va rinTîler à nos soirées dn jeudi. » Mais, bélasi le pauvre prince est sourd ! Et puis, autre déoenfilnre, le fiancé n'a ni emploi ni fortune : aussi rinvitati<Ni est-elle bien vite contremandée.

Il y a aussi madame Rhlestof, la vieille tante de Sophie, avec son petit chien et sa négresse qu'elle traîne partout avec elle, comme des joujoux dont elle ne peut se séparer.

À côté de cette collection de types si respectables il y a le groupe de \di jeunesse dorée dont Répétilof est Le représentant. Ge groupe a la passion de Tanglomanie et du libéralisme : « L'un se prend pour un An^glais parce qu'il parle à travers les dents* et est toujours rasé de frais; le second se croit un génie, pour avoir fait pîuaitre dans un journal un article intitulé : Aperçu$ sur quelque chose; le troisième, homme pratique, est un voleur de nuit, un spadassin, un fripon, et parle sans cesse de rbonaételé. —Tous ces jeunes gens sont membres du club anglais où ils discuient des questkms très-importantes, telles que : le jury, Byrôn...., H tout cela, pourquoi! — Pour faire du bruit, du bruit, mon cher, » dit Répétilof.

En résumé, le groupe de ces faux Européens ressemble à celui des vieillards, ce sont les mêmes ridicules et la même absence de sérieux.

C'est au milieu de cette galerie de Snobs russes

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qa'apparail; la figure railleuse et sarcasttque de Tchatzky, le héros favori de Tauteor, celui qu'il a chargé de flageller cette société pleine de fausseté et d'hypocrisie. A voir les traits sanglants qull décoche à chaque moment, on peut croire que Grib(»édo{ avait le cœur plein de rancune et de ressenlineAts. Tchatzky est fraîchement débarqué d'un long voyage qu'il a fait en Europe. C'est dire comme il est frappé des contrastes qu'il trouve h chaque pas. Dans chacune de ses phrases élincellent la verve moqueuse et l'ardente satire du jeune mécontent. Au moindre propos, il s'embarque dans de grandes tirades sur les idées étroites et arriérées de la vie moscovite, ou lance un trait qui frappe juste et fort. Voyez ce qu'il répond aux exemples de servilité que lui propose Famoussof.

<r Oui, vous pouvez dire en soupirant que le monde commence à s'abétîr <— lorsque vous comparez le siècfe actu«l au siècle passé. — 11 n'y a pas longtemps, et cependant il est difficile de croire — comme chacun se distinguait en courbant Pëchine — et comme on se prosternait à coeur joie ! — Quand il le fallait^ on se couchait dans la poussière — et l'homme haut placé était couvert d'adulations. — C'était le siècfe de la crainte et de la servilité. — Je ne veux pas vous parler de votre oncle. — A quoi bon troubler ses cendres ! — Mai» aujourd'hui, qui oserait dans son ardeur servile — risquer son cou et se rendre ridicule? -* À cette époque, les vieillards envieux de fx» tours de force -> et tout tremblants dans leur vieille peau — osaient dire : Ah r si je pouvais en faire autant ! — Mais maintenant, bien qu'il y ait des gens capables de s'avilv •*• on apeiir d'être ridicule et la honte vous retient!

Famoussof. Ah I mon Dieu ! c'est un carbonuro!

Tekatzh^, Non, le siècle actuel est bien changé,

Famous9of. C'est un homme dangereux !

Tehaitzkf/, Chacun regpire plus librement, et ne tient pas à faire des tours de bouffon sur le plancher.....

Famoussof, Que dit-il? il parle comme il écrit.

Tchatzky. A bâiller en regardant le plafond chez ses protecteurs, à leur rendre visite pour se taire^ s'inclineri diner^ présenter une chaise, ramasser un mouchoir....

Famoussof. Il veut prêcher l'indépendance l... »>

Et plas loin, Tchatzky continue :

a Où sont-ils, ces pères de la patrie — que nous devons regarder comme des modèles de vertus ? — Ne sout-ce pas ceux qui, enrichis par le pillage, — ont trouvé des amis et des parents pour les défendre? — qui ont construit de magnifiques palais — qu'ils souillent de leurs débauches et de leurs prodigalités?... A qui, à Moscou, les dîners, les soupers et les bals — n'ont pas fermé la bouche? — N'est-ce pas celui-là chez lequel vous nous meniez — pour des raisons inconnues? — Ce Nestor des illustres vauriens,

— qui était entouré d'une foule de serviteurs? — A Theure des débauches et des querelles, — * ils lui ont souvent sauvé la vie et Thonneur ! — Et lui, il les échangea contre trois chiens de chasse. — Est-ce cet autre qui enleva dans des voitures — une foule d'enfants arrachés à leurs parents — et. qui, ne rôvant qu'amours et zéphyrs — força Moscou à admirer leur beauté? — Mais les créanciers n'ayant pas ac* cordé do délai — les amours et . les zéphyrs furent vendus. — Ce sont ces vieillards que nous devons respecter!

— Voilà nos censeurs sévères I — Mais qu'il se trouve un jeune homme — ne demandant ni places ni avancement — qui étudie et qui ait soif de science — ou qui aime tout ce qu'il y a de beau, d'élevé dans les arts! — Us crient tout de suite: « Au feu ! à la garde ! » Et il passe pour un rêveur dangereux ! —, L'uniforme I l'uniforme seul ! — Il cache leurs faiblesses et leur pauvreté d'esprit! -* Leurs femmes, leurs filles raffolent de l'uniforme I — Lorsqu'un officier de la garde ou un courtisan — vient ici — les femmes crient : hourrah ! — et jettent leurs bonnets en l'air ! »

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La voix de Tchalzky, attaquant les faiblesses et les sots préjugés, au nom de l'indépendance et de la liberté morale, n'était qu'un écho énergique de ce qui se disait dans les sociétés secrètes de l'époque. Alors, un souffle de liberté agitait les esprits en Russie. Ce n'était pas en vain que les officiers russes avaient combattu les armées de Napoléon, et, séjourné en France. Toute la jeune génération de 1820 s'était éprise d'un fol enthousiasme pour les idées et les institutions européennes. Elle voulait sérieusement les implanter dans sa patrie, et cambattre Tancien ordre de choses. Fatiguée de s'agiter vainement dans une sphère étroite, elle cherchait à en sortir, oubliant qu'elle demandait trop au milieu qui l'entourait. On sait quelle fut la fatale issue de ce mouvement libéral. Commençant par des complots, il devait aboutir à la révolte ouverte*, et les nobles et malheureuses victimes allèrent expier leurs belles illusions dans les plaines glacées de la Sibérie.

La comédie de Griboïédof est donc une protestation contre l'ordre de choses établi; elle est en même temps une satire et une critique acerbe de la société contemporaine. Toutefois, son héros emporté par un zèle trop fanatique devient violent. Sa bile se déverse à flots; de spirituel et de railleur qu'il était, il devient méchant. Ce n'est plus de la satire, c'est un pamphlet. Il s'emporte à propos de fracs, de mentons rasés. Il envoie ses compatriotes étudier les Chinois ; et continue à déblatérer sur ce ton jusqu'à ce que cette société, poussée à bout, finisse par se révolter et le' traiter de fou.

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