‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 28 sur 90 · ONI^GUINE · texte numérisé non relu

ONI^GUINE

Pouchkine fut et est encore le plus grand poëte que la Russie ait jamais produit; son influence sur ses contemporains et sur la génération suivante fut immense. Cette influence, il la dut non-seulement au charme de ses vers et àroriginalité de son talent ; mais surtout au caractère essentiellement national de sa poésie. Les sentiments divers qui Finspirèrent ne sont que le reflet fidèle des aspirations et des souffrances de la société au milieu de laquelle il vécut. Elle trouva dans ses productions ce qu'elle cherchait, ce qui Tagitait, ce qui la faisait vivre.

Alexandre Pouchkine naquit à Moscou le 26 mai 1799. Il appartenait à une famille d'anciens boyards^ Son père, Serge Pouchkine, et son oncle Vassili (un des membres de la Société Arzamas), appartenaient à ce type de Russes francisés qui était alors fort répandu.

1 . Un de ses ancêtres, Grégoire Pouchkine, avait été, sous le règne du tsar Alexis Mikhaïlovilch, gouverneur de Nijni-Novgorod.

POUCHKINE. 1b

C'étaient des hommes gais, aimables, spirituels, bons vivants, ayant reçu une éducation variée, mais superficielle. Le père de Pouchkine, qui aimait beaucoup le monde, laissa à sa femme le soin de gérer ses terres, et de diriger l'éducation de ses enfants. Le jeune Alexandre apprit à lire auprès de sa grand'mère. Plus tard, il fut mis entre les mains de gouverneurs français, « qui, dit à ce sujet un biographe, lui firent oublier qu'il était Russe. » D'un caractère peu sociable, il fuyait les jeux et les amusements de son âge, et aimait à se réfugier dans la corbeille à ouvrage de sa grand'mère, sûr d'avance qu'on ne viendraitpas l'y déranger. Lorsqu'il fut un peu plus grand, il se montra fort rétif pour le travail. En revanche, il aimait passionnément la lecture. Profitant delà liberté dont il jouissait à la maison, il passait tout son temps à fureter dans la bibliothèque de son père, composée presqu'exclusivement d'ouvrages français. Il lisait avec une avidité fiévreuse tous les livres qui lui tombaient sous la main, sans que personne songeât à le guider dans le choix de ses lectures.

En 48H, Pouchkine entra au lycée de Tsarskoé- Sélo, qui était alors sous la direction du célèbre A. Tourguénief. C'est là que, soumis à une surveillance peu gênante, et entouré d'un groupe de camarades qui avaient les mêmes goûts, il fit ses premiers essais littéraires. La poésie était alors en vogue. Le .plus petit lycéen avait la prétention de faire des bouts-rimés. Les élèves publiaient des journaux sous forme de manuscrits, avec des titres plus ou moins prétentieux, tels que : Le sage lycéen, — Pour V agréable et l'utile. — La plume inexpérimentée.

Cette camaraderie littéraire eut une heureuse in-

fluence sur Pouchkine. Il laissa de côté les auteurs français ^ et s'adonna avec ardeur à la poésie russe, qu'il étudia dans Derjavine, Joukovsky, et plus tard dans Batiouchkof.

Il était encore au lycée, que ses compositions faisaient déjà parler de lui. C'est ainsi qu'en 1814, il fit paraître plusieurs poésies dans le Messager d'Europe, et dans quelques autres journaux. Les souvenirs de Tsarskoé Séio qu'il lut l'année suivante, à un examen public, en présence de Derjavine , lui attirèrent des éloges très-flatteurs de la part de ce dernier. Il fut comblé d'encouragements par Raramzine , et par Joukovsky lui-même dont il était l'admirateur passionné, et dont il devint plus tard Tami. Son oncle, qui rimaillait à ses moments de loisir, daigna avouer que « ses vers ne sentaient pas le latin, et qu'ils n'avaient rien de pédantesque. » Il put, comme Byron, écrire fièrement au frontispice de cette première œuvre : Poésie d'un mineur.

A sa sortie du lycée, en juin 1817, Pouchkine entra au ministère des affaires étrangères. Il se lança dans le monde avec toute la fiévreuse ardeur d'une âme violente, sensible, et avide de plaisirs. Il avait soif de connaître toutes les séductions que son imagination poétique lui avait représentées. Ce fut à travers le tourbillon de cette vie agitée, qu'il travailla dans une petite chambre qui donnait sur la Fontanha, à son prenaier poème Rouslane et Loudmila ^. Son apparition fut

1 • Au commencemeot, ses camarades lui avaient donné le sobriquet de Français,

2. Les premiers chapitres de ce poème avaient été lus aux réunions de VArzamas^ et à des soirées chez JoulLOVsky. Il fut terminé en t819 et imprimé Tannée d'après.

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un vrai coup de théâtre. Pour la première fois, la littérature russe produisait quelque chose d'indépendant, d'original. C'était un sujet emprunté à la poésie populaire russe qui en avait fait les frais, ^t^an Loudmila fut accueilli avec une admiration que rien ne saurait dépeindre, et que nous sommes loin de partager de nos jours. Ce n'était jglus du romantisme

de Jouko^x^Aussi les contenîporâTns saluèrent-ils avec enthousiasme ce jeune poëte qui venait d'ouvrir à la littérature russe des horizons inconnus, nouveaux, larges et féconds. La lutte des romantiques et des classiques qui languissait faute d'aliments, se réveilla plus ardente que jamais. Cette fois, les champions pouvaient combattre sur une belle et vaste arène. Les romantiques ravis de voir leurs théories prendre un corps, et identifiées dans un poème national, ne se possédaient plus de joie . Les classiques furieux criaient à l'hérésie, à Talhéisme, au renversement de toutes les règles du bon goût littéraire. Ce qui les irritait le plus, c'était le manque d'unité, la marche irrégulière du poème se développant en dehors du cadre étroit des vieilles théories, ainsi que le ton moitié sérieux, moitié badin de ce conte fantastique.

Le grand mérite de Rouslane et Loudmila consiste, comme nous Tavons dit, dans la nouveauté du sujet. C'était la première fois que la poésie populaire servait de thème à une œuvre littéraire. L'action se passe dans la Russie méridionale, ce berceau des antiques légendes et des vieilles chansons. Le prince Rouslane vient d'épouser Loudmila, fille du grand prince Vladimir. Après le repas, « on. conduit la jeune épouse — dans la chambre nuptiale ; — on

éteint les feux— et Lèle allume la lampe nocturne.— Les douces espérances de Rouslane vont se réaliser ; — il va goûter aux dons de l'amour -^ les vêtements enviés vont tomber sur les tapis princiers... Entendezvous les murmures amoureux — les doux sons des baisers — et les dernières révoltes de la pudeur vaincue?... L'époux — se sent déjà pris d'enthousiasme; — le moment arrive... Soudain, — le tonnerre gronde, une lueur brille dans le brouillard — la lampe s'éteint, la fumée serpente — l'horreur et l'effroi sont partout. — Rouslane sent son cœur expirer... — Tout se tait. Au milieu de ce silence menaçant — on entend deux fois un bruit terrible — une ombre plus noire que le brouillard — fend l'épaisseur de la fumée — Puis, l'appartement redevient

vide et silencieux; — l'époux effrayé se lève.... » et s'aperçoit que sa fiancée a disparu. Le prince Vladimir irrité promet la main de sa fille et la moitié de ses terres à celui qui saura la retrouver. Rouslane, le vaillant Rogdaï, le rusé Falslaf, et le voluptueux Ralmir, tous quatre éperdument amoureux de Loudmila, montent à cheval, et partent à sa recherche. Falstaf, vaincu par son rival Rogdaï, tombe dans un fossé. Il est relevé par une vieille sorcière qui lui conseille d'aller vivre tranquillement dans ses terres , jusqu'à ce que le mdïnent favorable soit venu. Rogdaï, à son tour terrassé en combat singulier,, est précipité par Rouslane dans les flots. Quant à Ratmir, il s'était égaré dans les jardins d'Armide. Rogdane rencontre un vieil ermite qui lui apprend que Loudmila a été enlevée par un nain-sorcier, Tchemomor, et que pour vaincre ce dernier, il n'y a d'autre moyen que de lui couper sa barbe.

Pendant ce temps, Loudmila, enfermée dans Je château enchanté du magicien, est triste et s'ennuie. « Elle s'approche de la fenêtre grillée — et ses yeux errent tristement — dans le brumeux lointain. — Tout est désert . La plaine cachée sous la neige — ressemble à un brillant tapis; — les sommets des mornes collines -r- sonl recouverts d'une blancheur uniforme; — on ne voit au loin la fumée d'aucun toit,

— ni la silhouette d'aucun voyageur se projeter sur la neige ; — le cor bruyant ne fait pas entendre — ses joyeuses fanfares dans les montagnes désertes; — de temps en temps le vent avec des sifflements mélancoliques — tourbillonne dans la plaine... » — C'est en vain que le nain s'ingénie à lui plaire. Loudmila, dont le cœur est plein de l'image de Rouslane, ne se laisse pas toucher.

Un beau jour cependant, le vaillant chevalier, après avoir renversé tous les obstacles, fait retentir le son de sa trompe à la porte du château. Un combat terrible s'engage entre le nain et Rouslane. Ce dernier finit par l'emporter, et se rappelant les paroles du vieil ermite, il coupe la barbe de son ennemi. Mais le temps des épreuves n'est pas encore passé pour lui. Il trouve Loudmila tout endormie , et ne peut la réveiller. Il la met en croupe, puis reprend le chemin de Kief. 11 arrive dans une vallée « Nombre et isolée; on eût dit que le silence — y régnait depuis le commencement du monde. — Rouslane arrête son cheval . Tout était calme et tranquille ; — sous les feux de l'aurore — la vallée ainsi que le bosquet du rivage

— s'apercevaient à travers le brouillard du matin. — Rouslane dépose sa femme sur l'herbe ; — il s'assied à côté d'elle et soupire. — Tout à coup il voit devant

lui — la voile blanche d'une barque — et entend le chant d'un pécheur sur la rivière aux flots paisibles. — Ce pêcheur penché sur le gouvernail — se dirige vers le rivage, boisé. — La barque s'approche de la rive ; — d'une modeste cabane accourt — une jeune fille; sa taille gracieuse, — ses cheveux flottant négligemment, — son sourire, le doux regard de ses yeux, — ses épaules et son sein* découverts., — tout est beau, tout séduit en elle. Et les voilà tous deux qui s'embrassent — puis s'asseyent près de l'onde fraîche, — et se livrent avec amour, — à un repos insouciant... » Quel n'est pas Télonnement de Rouslane, lorsqu'il reconnaît sous ces habits de pécheur son ancien rival Ralmir !...

Rouslane poursuit sa route avec son précieux fardeau. Une nuit que, fatigué, il dormait profondément, le rusé Falstaf, guidé par la sorcière, accourt, et profite de son sommeil, pour lui porter un coup mortel. Puis, enlevant Loudmila qui était toujours endormie, il l'emporte à Rief. Il est accueilli avec transports par le grand prince Vladimir, mais personne ne peut réveiller Loudmila du sommeil léthargique où elle était plongée. Sur ces entrefaites, la ville esV assiégée par la horde des Pétchénègues. Les assaillants allaient aileindre les remparts, lorsqu'ils sont attaqués par un chevalier qui s'ouvre un chemin à travers les rangs ennemis. Les Pétchénègues prennent la fuite; ce sauveur élranger est reçu et acclamé par les habitants. On le reconnaît, c'est Rouslane. Le vieil ermite l'avait rendu à la vie, et lui avait en même temps donné une bague à l'aide de laquelle il pouvait réveiller sa fiancée. Rouslane pénètre dans, le palais, et vole vers Loudmila endormie. — « Il touche d'une main trem-

blante — son visage tranquille... — miracle ! la jeune princesse — soupire et ouvre les yeux! — Elle a Tair étonné — d'avoir dormi si longtemps ; — il lui semble qu'un songe l'a fatiguée — de rôves vagues. » Les deux époux, heureux, sont enfin réunis et pardonnent au scélérat de Falstaf.

Tel est en quelques mots le sujet du premier poème de Pouchkine. Sur ce canevas emprunté au domaine de la poésie populaire, il broda toute une série de brillants tableaux, de descriptions imagées, de contrastes frappants, n'ayant pour guide que sa seule fantaisie. Les sentiments graves, tendres, poétiques, belliqueux, satiriques même, s'y mêlent et s'y succèdent avec un entrain, une verve, un brio qui étonnent. Le caractère de Loudmila tantôt gaie, tantôt rêveuse est dépeint avec une touche fine et légère. Pouchkine excellait dans les portraits de femme. Nous aurons plus d'une fois l'occasion de le remarquer. Il les caressait avec une prédilection toute particulière.

Ainsi que nous l'avons dit, il écrivit ce poëme dans les rares loisirs que lui laissait sa vie agitée. Il y eut même un moment où son indolence et ses écarts finirent par alarmer ceux qui lui portaient un vif intérêt. « Que fait-il? écrivait à ce sujet Batiouchkof à Tourguénief. — At-il terminé son poëme? Il faudrait l'enfermer à Guettingen , et le nourrir pendant trois ans de soupe au lait et de logique. La postérité le.confondra avec ses parents^ , s'il oublie que le poëte doit se faire un nom. Le prince A. Galitzine a follement dépensé une fortune en six mois. Pouch-

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