n faisait allusion au père et à Toncle de Pouchkine
kine en fera autant, si..... Mais j'espère que nos prières et les Muses le sauveront ! »
Les Muses le sauvèrent en effet ! Pouchkine, avec toute rimprudence d'un jeune poëte, avait mis sa plume au service de l'opposition. La censure , àcette époque, était impitoyable, grâce à Tinfluence du vieux Schichkof. Être poêle romantique et faire de l'opposition, c'était trop à la fois. Quelques épigrammes et des chansons politiques de Pouchkine couraient la ville, les salons, et les réunions de la jeunesse. Le général-gouverneur de Pétersbourg, qui était alors le comte Miloradovitch, homme très-sévère, réussit enfin à se procurer une copie de son ode la Liberté. Pouchkine courait un grand danger. Heureusement pour lui, Karamzine, prévenu à temps, parvint à intéresser en sa faveur le comte Gapo d'Istria. Ce dernier, homme libéral et comprenant ce qu'il y avait d'irréfléchi dans la conduite du jeune poëte, détourna l'orage. Pouchkine , au lieu d'être envoyé en Sibérie, fut exilé à Kischénef (1820) et attaché au bureau de l'inspecteur général des colonistes du midi.
Les quatre années que Pouchkine passa dans la Russie méridionale produisirent en lui une véritable crise morale et intellectuelle. Il vécut dans un état continuel d'agitation. Le nouveau milieu dans lequel il avait été jeté , loin du bruit et de l'excitation du public qui avait salué son apparition, le peu d'éléments qu'il trouvait autour de lui pour satisfaire sa nature ardente, passionnée, avide de mouvement et d'émotions, la surveillance à laquelle il était soumis, excitèrent en lui une sorte de colère impuissante,
concentrée, qui se traduisait en boutades et en lettres où s'exhalait son mécontentement.
Du reste, la littérature russe traversait une époque difficile. Soumise à un régime de fer, il ne lui restait d'autre alternative que de devenir platement officielle ou de se lancer dans le doute, dans le scepticisme byronien. Mais lebyronisme, tel qu'on Tentend généralement, ne produisit pas les mêmes effets en Russie que dans le reste de l'Europe. Dans ce pays, il sut revêtir un air national qu'il conserva même dans ses travers les plus exagérés. Pouchkine était porté, plus que tout autre, à subir l'influence du poëte anglais. Sa situation avait quelque chose de comparable à celle de Byron. Mais ce qui le séduisit avant tout, ce fut la forme artistique, les horizons nouveaux qu'il trouva dans le poëte anglais.
La situation anormale dans laquelle Pouchkine se trouvait le rendit malade. Heureusement pour lui, le • général Raiévsky, qui l'aimait beaucoup, l'emmena prendre les eaux au Caucase. Le poëte eut ainsi l'occasion d'admirer les sites pittoresques, les belles montagnes de ce pays, et d'étudier la vie orientale de ses habitants. Il en rapporta un poëme intitulé i le Prisonn ier du C aucase, Il règne dans ces vers une tristesse ^^^^ h ifronien^g ^ mais ce n'étaient pas les sombres rêveries de Manfred au milieu de la nature sauvage des Alpes. Le ton a une teinte plus douce et plus mélancolique. On voit que Pouchkine a essayé, mais inutilement, d'imiter son modèle.
« Dans Taoul, sur le seuil de leurs tentes, — les indolents Tcherkesses sont assis : — Les fils du Caucase parlent — des ' combats, des funestes alarmes, — de la beauté de leurs chevaux, — des plaisirs d'un sauvage amour; — ils se rap-
pellent les incursions d'autrefois, — les ruses des perfides Ousdènes, — les'coups de leurs sabres tranchants, — la justesse de leurs flèches, — la cendre des villages détruits, — et les caresses des prisonnières aux yeux noirs. — Le flot de leurs paroles coule dans la solitude, — la lune nage dans le brouillard de la nuit... »
Tout à coup arrive un des leurs qui amène prisonnier un jeune ofHcier russe. On lui met les fers aux pieds, et on le laisse seul dans la nuit.
« Longtemps le jeune prisonnier — resta plongé dans cette lourde immobilité. — Déjà le soleil faisait luire — sur sa tète ses gais rayons ; — ]a vie se réveilla en lui. — Réchauffé par la chaleur du soleil, — l'infortuné se soulève doucement; — d'un faible regard il examine les alentours... — Il voit au-dessus de lui une masse de montagnes inacces^ sibles, — nids de ces bandes de brigands, — et barrières de la liberté des Tcherkesses. — Le jeune homme se rappelle qu'il est prisonnier, — et semble se réveiller d'un songe affreux. — Il écoute... Tout à coup — ses pieds enchaînés font entendre un cliquetis... — Ce bruit terrible lui a tout dit ; — la nature s'assombrit à ses yeux. — Adieu, sainte liberté! — H est esclave. »
Il aperçoit au loin le chemin qui conduit vers la patrie.
« Il pense à ce pays où fièrement et sans soucis — il entra dans l'ardente jeunesse; — où il connut son premier bonheur, — et aima beaucoup^ — où la souffrance l'étreignit, — où, dans les orages de la vie, il perdit — l'espérance, la joie et le désir. — Là-bas il avait appris à connaître les hommes et le monde^ — et pu apprécier le prix de l'expérience. — Il avait trouvé la trahison dans le cœur de ses amis, — un songe insensé dans les rêves de l'amour ; — ennuyé d'être la victime habituelle — d'une vie méprisable et agitée, — delà haine fourchue et de la naïve calomnie, — traître au monde et ami de la nature^ — il avait
quitté sa patrie^ — et volé vers les pays lointains, — emportant le joyeux fantôme de la liberté. »
Ne reconnaît-on pas dans ces vers pleins de désenchantement la tristesse et la mélancolie du poëte exilé? Le prisonnier russe est visilé, dans ses nuits, par une jeune et belle Tcherkesse qui lui appporte à boire et à manger. Elle lui chante les chansons des montagnes, « les chansons de l'heureuse Grusie ; — pour la première fois, son âme virginale — aimait et connaissait le bonheur. » — Mais le jeune officier ne pouvait répondre à son amour. « Laisse>moi, lui dit-il, avec mes fers, — mes rêves isolés , — mes souvenirs , — mon affliction et mes larmes. » — La généreuse Tcherkesse, désespérée, veut au moins lui sauver la vie. Elle lime ses fers. Il part; arrivé
sur le rivage opposé, — « il regarde en arrière
La rive était toute blanche d'écume; — mais il n'aperçoit plus la jeune Tcherkesse — ni sur le rivage, ni aux pieds de la montagne — Tout est silencieux.... Sur les rives endormies, on n'entend que le léger souffle du vent 9
Ce fut à son retour du Caucase que Pouchkine composa ce petit poëme. — « Je vais le terminer bientôt,» écrit-il à son ami Delvig; — « alors, je te l'enverrai; tu n'en seras pas trop content et tu, auras raison. Je rumine encore d'autres poèmes dans ma tète, mais maintenant je n'écris plus rien. Je digère mes souvenirs, et j'espère en recueillir encore d'autres. De quoi vivrions-nous , mon cher, dans la vieillesse de notre jeunesse^ si ce n'est de souvenirs? »
Le séjour que Pouchkine avait fait au Caucase lui avait un peu remonté le moral. Il éprouva le besoin
de penser^ de s'étudier soi-môme et de se livrer à des travaux sérieux, afin de compléter les connaissances qui lui manquaient. A son retour, il s'arrêta au village de Kamenka (gouvernement de Kief) qui appartenait au général Ralévski. Il y revint un peu plus tard pour assister au mariage du général Orlof avec une des filles de Raiévski. C'est là qu'il se trouva en présence d'hommes politiques, tels queDavydof, le prince A. Volkonsky, Poggio, Yakouchkine, qui étaient occupés à organiser une société secrète dans le midi de la Russie. Ces nouvelles relations eurent une certaine influence sur le poëte. Elles entretinrent en lui ces tendances exagérées vers le byronisme, qui n'étaient pas dans sa nature , et qui l'entraînaient parfois comme un tourbillon irrésistible. / AKischénef, Pouchkine redevint presque lui-même. I 11 se livra à des études sur l'histoire de Russie, et I suivit avec intérêt l'insurrection grecque. Parfois il I quittait ses travaux pour se lancer à corps perdu dans ^ les fêtes et dans les plaisirs. Là, du moins, il pouvait dépenser un peu de la fièvre qui le dévorait. Il eut plus d'un succès auprès des dames de la ville, témoin la lettre suivante adressée, d'Odessa, en français, à l'une d'elles qu'il appelait : Maîguine, a Hélas! aimable Maïguine, loin de vous , mes facultés s'anéantissent ; j'ai perdu jusqu'au talent des caricatures , quoique la famille du pr. M-r. soit digne d'en inspirer Mais est-il vrai que vous crûtes venir à
Odessa? Venez au nom de Dieu I Nous aurons, pour vous attirer, bals, opéra italien, soirées , concerts, cicisbés soupirant, tout ce qu'il vous plaira. Je contreferai le singe-et je vous dessinerai madame de T
A propos de VArétin^ je vous dirai que je suis devenu
chaste et vertueux , c'est-à-dire en paroles , car ma conduite a toujours été telle, etc., etc.»
Quelquefois il se livrait à des fantaisies d'un caractère si étrange que son chef, le général Inzof, homme simple et bon , était obligé de le mettre aux arrêts pendant quelques jours. .
Un jour, par exemple, il rencontrai sur la route | de Kischénef à Ismaïl un camp de bohémiens {tziga- | nés); et, s'éprenant tout à coup du genre de vie de ces «enfants de la steppe,» il les suivit pendant quelque temps. Après des écarts de ce genre, il se remet-] lait au travail et écrivait alors à un de ses amisj Tchadaïef :
« Dans la solitude, mon génie capricieux — a appris à connaître le travail silencieux et la soif de la méditation. — Je jouis de ma journée; mon esprit est d'accord ; — j'apprends à contenir mes longues pensées; — je tâche de récupérer dans les embrassements de la liberté — les années perdues de ma bouillante jeunesse »
Pouchkine , en revenant du Caucase à Kischénef, avait suivi le rivage de la Crimée. La beauté sauvage de ces lieux et les steppes de la Bessarabie lui inspirèrent plusieurs poëmes : La Fontaine de Bakhichisarat — les Frères brigands et les Tziganes, L'influence de Byron est de moins en moins sensible dans les premiers de ces poèmes. Elle reparait dans le dernier, mais on trouve à côté, des traces visibles d'un talent original, qui s'essaye à quelque chose de mûr et de sérieux. Le tzigane Aléko est un type curieux, par suite de son côté philosophique. Libre penseur, et abhorrant les liens que lui imposait la civilisation, il a rompu avec la société pour s'unir à une bande de
bohémiens.Il cherche la tranquillité intérieure; comme Manfred, il peut dire :
tl dwell in my despair i live, and live for ever.
Il est accueilli par un vieux bohémien dont il épouse la fille, Zemphyra. Il porte dans son cœur tout un monde inconnu de douleurs. «Le jeune homme regarde tristement — la plaine déserte — et n'ose s'expliquer — la cause secrète de sa tristesse. — Zemphyra aux yeux noirs est à ses côtés. — Maintenant, il est libre habitant du monde, — et le soleil réclaire de sa brillante lumière; — pourquoi son cœur frissonne-t-il? — Quels soucis Taccablent?»
Viennent ensuite ces beaux vers que tout le monde, en Russie, sait par cœur, et dont le charme et l'harmonie étonneraient beaucoup ceux qui prétendent qu'il n'y a pas de littérature russe, s'ils pouvaient les lire dans Toriginal :
« L'oiseau de Dieu ne connaît — ni- les soucis, ni le travail ; — il ne tresse pas péniblement — un nid éternel ; — pendant les longues nuits il sommeille sur la branche : — lorsque le beau soleil se lève, — Toiseau, devinant la voix de Dieu, — tressaille et chante. — Après le gai printemps — vient l'été ardent, — l'automne tardif apporte — le brouillard et la pluie; ^ aux hommes le chagrin, aux hommes l'ennui ; — l'oiseau s'envole jusqu'au printemps — dans les contrées lointaines, — dans les pays chauds, au delà de la mer bleue, n
Bientôt le sombre Aléko s'aperçoit que sa femme le trompe avec un jeune tzigane. Il les surprend pendant la nuit et les poignarde tous deux.
A la même époque, il écrivit aussi plusieurs poésies lyriques qui méritent d'être citées au premier rang, telles que : la Muse et Ovide, le Chant d'Oleg et Napoléon,
Dans Ovide^ il pleure la mort du poëte exilé sur le rivage de la Tauride. Son admiration pour Tauteurl romain alla jusqu'à faire un pèlerinage] à son tom-j beau. Nous ne trouvons plus dans celte petite pièc( les anciennes traces de Tinfluence byronienne. Ai contraire, Tidée inspiratrice lui est complètement opposée. Comme le poëte romain, il aspire à revenir] dans sa patrie, dans les lieux qui ont été témoins de ses premiers triomphes.
Traduisons l'ode A Napoléon qui , par les senti-i ments qu'elle contient, peut nous intéresser plus vivement :
« L'étrange destinée s'est accomplie: — le grand homme est mort. — Le règne terrible de Napoléon — a disparu dans une sombre captivité. — Il n'est plus, ce souverain condamné, — cet illustre favori de la victoire : — la postérité commence déjà — pour cet exilé de l'univers.
« — toi, dont la mémoire ensanglantée — remplira encore longtemps le monde, — tout resplendissant de la gloire ; — tu reposes au milieu des flots déserts ! — Tombeau superbe... — Sur l'urne qui renferme tes cendres, — la haine des peuples s'est arrêtée, — et le rayon de l'immortalité brille. »
« La France, proie de la gloire — oubliant ses grandes espérances — fixait son regard enchaîné — sur son éclatant déshonneur. — Tu conduisais les glaives à une fête splendide, — tout s'écroulait avec fracas devant toi; — l'Europe était perdue ; le sommeil du tombeau — appesantissait sa tête. »
« Russie ! reine belliqueuse I — souviens-toi de tes an '
ciens droits! — Brûle, ô Moscou la grande! — Des Jours nouveaux ont paru 1 -^ Que notre déshonneur de courte durée s'efface 1 ^ Russie, bénis Mosooul C'était la guerre; mais le tombeau fut notre paix I »
« Et alors tout a bouillonné comme une tempôte; — l'Europe s'est affranchie; — la malédiction des peuples a volé
— comme un tonnerre sur les pas du tyran.— Le géant a vu le bras de la Némésis populaire se lever ; «^ toutes tes offenses t'ont été payées jusqu'à la dernière, ô tyran.
tt Ses ravages et les désastres de ses exploits belliqueux
— ont été rachetés par le chagrin — d'un exil sous un ciel étranger. — La voile visite l'ile du mortel emprisonnement
— et le voyageur trace sur une pierre le mot de réconciliation.
« Là, où fixant ses yeux sur les flots — l'exilé se rappe* lait le bruit des glaives^ — les effrois glacés du nord, — et le ciel de sa France; — où quelquefois dans son isolement,
— oubliant la guerre, le trône et la postérité, — seul, seul, il rêvait avec une tristesse amère à son cher fils.
« Qu'il soit déshonoré — l'homme faible qui en ce jour
— ose troubler par des reproches insensés — son ombre découronnée ! — Gloire !... Il a montré — au peuple russe sa haute destinée ; et du sombre exil — a légué au monde l'éternelle liberté! »
En 1823, Pouchkine fut envoyé à Odessa et attaché au comte Vorontzof qui avait remplacé le général Inzof dans les fonctions de général-gouverneur de la Bessarabie.
Là, le poëte s'aperçut qu'il était dans un milieu d'une tout autre nature. Sa nouvelle résidence lui offrait, il est vrai, beaucoup plus d'amusements et de distractions que Kischénef. Mais les temps étaient bien changés. Le gouverneur, homme juste et sévère, demandait beaucoup aux subordonnés qui l'entouraient. Prenant au sérieux le poste qui lui était con-
fié, il voulait des employés bien pensants, attachés à leurs devoirs, ayant de bonnes manières. La régularité et la discipline étaient les principales qualités qu'il exigeait* On comprend que Pouchkine dut se sentir dépaysé dans ce nouveau milieu. Ce n'était plus le bon et simple Inzof qui le gâtait et lui pardonnait facilement ses escapades d'écolier. Ici, il était sévèrement surveillé. Ses fâcheux antécédents et sa position d'exilé le recommandaient tout particulièrement à Tattention de ses chefs. Ses collègues prévenus contre lui désapprouvaient hautement ses paroles et sa conduite. Cette discipline uniforme, cette absence d'originalité et de liberté le firent horriblement souffrir, lui qui ne pouvait supporter aucune entrave. Une catastrophe pouvait éclater et attirer sur lui de nouveaux malheurs.
Le travail le sauva. Il entretint une correspondance très-suivie avec ses amis Bestoujef, Ryléief, le prince Viazemsky,Delvig, correspondance qui roulait spécialement sur des sujets de critique ou de littérature. Peu content des progrès qu'avaient faits ces deux grandes sciences en Russie, il s'appliquait à étudier et à définir les théories dé Técole romantique. Son jugement sur Byron est assez curieux :
« Le génie de Byron a pâli depuis sa jeunesse. Dans ses tragédies, on ne retrouve plus cet ardent démon qui avait crée le Giaour et Childe-Harolde. Les deux premiers chants de Don Juan sont supérieurs aux suivants. On voit que sa poésie s'était transformée. Byron était tout créé à Tenvers. II n'y eut pas en lui de développement successif; il mûrit subitement, puis il tombe et se tait; il ne peut plus retrouver ses premiers accents. A partir du quatrième chant de ChUde-Harolde, ce n'est plus Byron, c'est un autre qui écrit avec beaucoup de talent... »
Et dans une autre lettre au prince Viazemsky :
« En lisant tes lettres, j'ai envie de les discuter. Lorsque tu parles du romantisme^ tu dis que môme les poésies noTivelles, qui ont paru après la Révolution, diffèrent de celles de A. Ghénier... Personne n'aime et ne respecte plus que moi ce poëte, mais il est classique entre les classiques. C'est un imitateur^. [1 y a en lui un parfum de Théocrite et d'Anacréon. Il s'est débarrassé des concetti italiens et des antithèses françaises, mais il n'a rien de romantique... Les premières rêveries de Ryléif sont froides Delavigne est
l'écolier de Voltaire, et empêtré dans les filets d'Aristote. Le romantisme n'existe pas encore en France, bien qu'il y ait ressuscité la poésie qui était morte. Mais rappelle-toi ce que je te dis : le premier génie poétique qui apparaîtra dans la patrie de Boileau prendra une liberté qui dépassera beaucoup celle de tes Allemands*. En attendant, il y a moins de poëtes en France que cbez nous... Quant à mes occupations, je fais un roman en vers, dans le genre de Bon Juan^,,. Le premier chapitre est terminé, je te le communiquerai .. »
Une autre question qu'il traita dans sa correspondance avec ses amis, c'est la position sociale faite à la littérature en Russie, et son indépendance politique. Il y développe cette thèse, qui a quelque chose de paradoxal et d'original à la fois, c'est que les écrivains, appartenant aux couches supérieures de la société, doivent garder une attitude digne et flère et ne se soumettre à aucune protection. Cette idée, au fond, n'est autre chose que le commentaire d'une
1» En français dans l'original.
2. Le biographe de Pouchkine, Annenkof, à qai nous sommes redevables de nombreux matériaux sur la vie du poète russe, fait remarquer avec justesse que cette prophétie n'a pas tardé à être réalisée par Tapparition de Hugo et de son école.
3. Allusion à Qniéguine dont nous parlerons plus loin en détail.
phrase de madame de Staël : a En Russie, quelques gentilshommes se sont occupés de la littérature. » Le paradoxe développé par Pouchkine se comprend parfaitement, lorsqu'on se rappelle sa situation vis-à-vis de la bureaucratie qui l'enserrait dans son réseau de fer.
« La fierté du gentilhomme, dit Pouchkine, se lie intimement chez nous avec ramour-proprede l'écrivain. Nous ne voulons pas être protégés par des gens qui sont nos égaux: voilà ce que V*... ne veut pas comprendre. Il s'imagine que le poète russe doit se présenter dans son antichambre avec une dédicace ou une ode ; tandis que ce dernier réclame son estime en sa qualité de noble depuis six cents ans. Belle différence ! »
La censure et le système administratif lui-même n'étaient pas à l'abri de ses boutades. Ainsi, en parlant d'un de ses petits poèmes, la Fontaine de Bakhtchisaraî, il dit dans une de ses lettres à un ami :
« J'ai rejeté ce que la censure aurait rejeté sans moi, et ce que je ne voulais pas montrer au public. Si ces extraits sans suite te paraissent dignes d'être imprimés, imprimeles ; et fais-moi le plaisir de ne rien céder à la censure ; défends chacun de mes vers avec bec et ongles. En dehors de toi, je n'ai là-bas aucun protecteur
Le sort lui a envoyé Peu de jour* fortunés.
« La censure m'a attrapé sur ces deux vers. Je ne suis pas le maître de dire, je ne dois pas dire et je n'ose pas mettre le mot : jours. La nuit, la nuit — au nom du ciel ! — lui a envoyé — peu de nuits fortunées. Voilà ce qu'il faut dire.
1 • Probablement le comte Vorontzof.
Car le jour, elle ne les voyait pas, — lis le poëme. Elipourquoi la nuit serait-elle moins inconvenante que le jour? Quelle est la moitié des vingt-quatre heuroa qui est la plus contraire à l'esprit de ^ot^e censure ?.„ >»
On comprend que, dans une telle situation d'esprit, les relations de Pouchkine avec ses supérieurs devaient être de plus en plus tendues. Il ne se gônait pas pour appeler le comte Vorpntzof : milord Wo^ rontzof en prononçant le double w à Tanglaise. Une explosion dont Pouchkine eût été la victime pouvait arriver du jour au lendemain. La situation se dénoua d'une façon plus heureuse, par un de ces incidents qui arrivent tous les jours dans la vie administrative. Pouchkine reçut Tordre d'aller étudier les ravages commis par les sauterelles dans la partie méridionale de la Bessarabie *, Dans Tétat d'esprit où se trouvait le poëte, il crut qu'en lui donnant celte mission on avait voulu ridiculiser et bafouer son talent, et l'humilier dans Topinion publique. Il résolut donc de . quitter le service. Il le fit avec d'autant plus d'empressement qu'il avait découvert que ses œuvres poétiques suffiraient amplement aux besoins de sa vie. Il donna sa démission en termes très-modérés. Comme il était attaché au ministère des affaires étrangères, le comte Vorontzof fut obligé d'envoyer sa requête à Pétersbourg.
Les motifs que ce haut fonctionnaire invoque pour prouver la nécessité de rappeler Pouchkine d'Odessa sont assez curieux. La capitale de la Bessarabie était
1 . Il est maintenant prouvé que le comte Vorontzof, en chargeant Pouchkine de cette mission, n'avait pas voulu l'humilier, mais bien lui donner l'occasion de se faire remarquer.
à celle époque le refuge d'une foule d'exilés grecs et bulgares. Il y avait aussi des Polonais, ayant appartenu à Fancienne Société secrète des Philarètes^ ainsi que la majorité des principaux membres de la Société secrète formée par Raïevsky et Davidof. Pouchkine était en relations plus ou moins intimes avec ces divers conspirateurs. Le comte Vorontzof pria donc le gouvernement d'arracher Pouchkine à un milieu dangereux^ ainsi qu'à une foule enthousiaste dont les éloges pouvaient lui tourner la tête et lui faire croire qu'il était un grand écrivain, tandis « qu'il rCest encore que' le faible imitateur d'vn original très-peu recommandahle, lord ByronK » On voit par la phrase que nous venons de citer quelle fausse opinion Vorontzof et son entourage bureaucratique avaient du talent du grand poêle russe.
A la môme époque, Pouchkine avait écrit à ses amis de Moscou une lettre dans laquelle il leur annonçait, en plaisantant, qu'il « prenait des leçons de philosophie auprès d'un pur athée*. » Cette lettre fut saisie par la police et envoyée à qui de droit.
Aussi, le comte Nesselrode, dans sa réponse au comte Vorontzof, lui annonce-t-il que, tout en étant d'accord avec lui, il se.voit obligé de rayer Pouchkine des rôles du ministère des affaires étrangères et de renvoyer résider dans sa terre de Mikhaïlovskoé (gouvernement de Pskof). Cette mesure, ajoutait le miniâtre, était justifiée par Tinconduite du poêle.
Pouchkine quitta Odessa le 30 juillet 4824. Il devait passer par Nicolaïef , Elisabeth grad, Krément-