B>ron
beauté; longtemps, longtemps j'entendrai ton murmure aux heures du soir.
« C'est dans les forêts et au sein des silencieux déserts, que, rempli de ton image, j'emporterai le souvenir de tes rochers, ton éclat, ton ombre et le langage de tes vagues. »
En faisant ses adieux à la mer, Pouchkine fit en même temps ses adieux à Byron et à son école, et consacra sa dernière chanson au poëte anglais. C'est ainsi qu'il quitta les lieux où, pendant quatre années, il avait vécu et souffert. Ce séjour dans le Midi de la Russie ne fut pas sans profit pour lui. Son génie ardent et emporté avait longtemps tâtonné et cherché sa voie. Cette lutte quotidienne contre la réalité et contre la vie finit par user ce qu'il y avait de trop jeune et d'exagéré en lui; son talent poétique s'était mûri et avait atteint son développement complet.
Pouchkine emportait aussi d'autres souvenirs plus tendres, plus gracieux et plus charmants. On en retrouve des traces dans ses notes et dans sa correspondance. A Odessa comme à Kischénef, il fut aimé par plusieurs femmes du monde. L'impression qu'il en garda dura encore longtemps. Les lettres adressées à quelques-unes d'entre elles prouvent qu'elles avaient su le comprendre et acquérir sur lui un certain empire.
Pouchkine arriva à Mikhaïlovskoé Vâme triste et abattue. L'accueil qui lui fut fait par ses parents, craintifs et effrayés, le découragea encore plus. Ces derniers craignaient pour eux-mêmes et pour leurs autres enfants. Le gouverneur de la province, le marquis de Palucci, avait chargé le maréchal de la noblesse du
district, M. Pestchourof, de proposer ail père de Pouchkine de veiller sur la conduite de son fils. Cette nouvelle n'était pas faite pour calmer l'irritation du poôte. Voici ce qu'il écrivait, à ce sujet, à une amie. d'Odessa , qu'il appelait : Belle et bonne princesse :
« Votre douce amitié aurait pu satisfaire une autre âme moins égoïste que la mienne; mais, quoi qu'il en soit, elle me console de mes tourments et me fortifie contre la rage de l'ennui qui ronge ma stupide existence. Tout ce que j'avais prévu est arrivé. Ma présence au sein de ma famille a redoublé mes chagrins. Le gouvernement a eu l'idée d'offrir à mon père le rôle d'agent et de surveillant. Mon père a eu la faiblesse d'accepter cette mission qui, sous tous les rapports, le place dans une situation très-fausse à mon égard. Ma famille me prédit l'exil et prétend que mon malheur perdra les autres ; elle m'accuse de prêcher l'impiété à ma sœur, qui est une créature céleste, et à mon frère, qui est très-gai et très-amusant. Ce qui fait que je passe dans les champs tout le temps que je ne suis pas au lit. Tout ce qui, de loin, me rappelle la mer, m'attriste; le bruit d'une fontaine me fait mal ; je crois que je pleurerais de rage en voyant le ciel pur. Quant à mes voisins, je n'en connais encore que très-peu; ils me regardent comme un Oniéguine. Ma seule distraction est une bonne vieille que je vois souvent et dont j'écoute les conversations patriarcales pendant que ses filles jouent du Rossini »
Mais Pouchkine n'était pas homme à supporter une situation aussi tendue et aussi irritante. Dans la lettre suivante, adressée à un de ses amis de
Pétersbourg, il est beaucoup plus franc et dévoile, dans toute leur attristante brutalité, les scènes qui se passaient dans sa famille.
tt Juge de ma situation. Arrivé ici, j'ai été bien accueilli, choyé môme , mais tout cela a vite changé.
Mon père, effrayé de mon >exil, répétait sans cesse que le môme sort Tattendait. Mon caractère emporté m'empêcha de m'expliquer avec lui d'une manière plus franche; je résolus de me taire. Il fit des reproches à mon frère, sous prétexte que je lui ensei -
gnais l'impiété, à lui, ainsi qu'à sa sœur, P ,
chargé de me surveiller, a osé offrir à mon père la mission de décacheter ma correspondance, en un mot, d'être mon espion !
« Désireux de sortir de cette situation perplexe, j'arrive chez mon père et lui demande la permission de lui parler avec franchise, pas davantage.
Mon père se fâche et se met à crier Je remonte à
cheval et je pars. Il appelle alors mon frère et lui ordonne de cesser de voir ce monstre, ce fils dénaturé. Mon sang bouillonna lorsque je l'appris. J'arrive chez mon père, je le trouve dans sa chambre à coucher; je lui dis tout ce que j'avais sur le cœur depuis trois mois et je terminai en lui annonçant que je lui parlais pour la dernière fois. Mon père profitant de l'absence de témoins se précipite de son cabinet et dit à tout le monde que je l'avais battu, puis, plus
tard, que j'avais voulu le battre Je ne veux pas
me justifier devant toi, mais quel est son dessein en inventant une accusation criminelle de ce genre..... Les mines de la Sibérie et mon éternel déshonneur?.... . Sauve-moi I ^
La situation de Pouchkine était en effet très-cri-
tique. Son père n'avait qu'à porter plainte pour aggraver les mesures sévères qui avaient été déjà prises contre lui. Heureusement, des amis intervinrent et le père, voyant les dangers qui pouvaient résulter de la surveillance qu'il avait acceptée, partit pour Pétersbourg avec toute sa famille et donna sa démission.
Pouchkine, resté seul, se rapprocha davantage de cette bonne vieille voisine dont il avait parlé dans une de ses lettres, et qui habitait le village de Trigorskoé, non loin de Mikhaïlovskoé. Madame Osipof n'était pas si vieille que le disait Pouchkine. Elle avait deux filles charmantes : Anna et Euphrosine, dont les caractères diamétralement opposés servirent peut-être de type aux deux sœurs du poëme d'Qgi g^Mtwg ; Tatiana et Olga. La famille était complétée par de nombreuses cousines; et toute cette charmante colonie de femmes adorait et gâtait Pouchkine. Bien des cœurs battaient en secret pour lui. Le poëte y répondait de son mieux par des vers, des dédicaces, etc. Il causait, riait, s'amusait avec toutes ces jeunes filles, puis, quand il avait fait une bonne provision de gaieté, il retournait à Mikhaïlovskoé qui, seul, fut dans la confidence de ses souffrances, de ses projets, de ses travaux et de ses espérances.
Quelquefois, il était visité dans sa solitude par des amis intimes, tels que : Yazikof, Delvîg, Joukovsky, Pletnéef, Viazemsky, Poustchine. Ils lui apportaient des nouvelles de la capitale, et ces vagues échos d'un monde lointain ne faisaient qu'assombrir davantage le poëte. Parfois, il lui prenait des envies de se sauver à l'étranger. Il prépara même un projet de fuite avec le jeune Osipof, qui était étudiant
à Dorpat, mais ce dessein fut bientôt abandonné. Toute cette agitation impuissante finit cependant par se calmer. Le talent de Pouchkine mûrit et grandit par la souffrance. II se mit à travailler sérieusement. « Je suis très-isolé, » dit-il dans une lettre, qui nous est restée de lui, en français^ « la seule voisine que j'allais voir est partie pour Riga et je n'ai, à la lettre, d'autre compagnie que ma vieille et ma tragédie ^ ; celle-ci avance , et j'en suis content. > Uinfluence du romantisme l'avait amené à étudier la poésie nationale et les contes populaires de son pays. Certains biographes prétendent môme qu'il allait à la foire de Pskof, habillé en paysan, se mêler à la foule, pour en observer les mœurs et le langage. « Le .soir, » écrivait-il à son frère, «je reste avec ma vieille nourrice Arina et j'écoute des contes; c'est ainsi que je tâche de corriger les défauts de ma maudite éducation. Gomme ils sont charmants, ces contes! Chacun d'eux est un poëme. » C'est à la môme époque qu'il se mit à étudier Shakespeare. Il le trouve de beaucoup supérieur à Byron. Ce nouveau modèle lui fit faire un pas de plus en avant. Il lui enseigna la manière psychologique de comprendre un drame, de faire parler les personnages, de dessiner les caractères et de tracer des situations. Il lui ouvrit en même temps de nouveaux horizons en lui montrant ce qu'un homme de génie pouvait faire avec ce trésor immense , qu'on appelle la poésie populaire. Aussf, l'admiration de Pouchkine, pour le poëte anglais, fut-elle sans égale : « Quel homme que ce Shakespeare! Je n*en reviens pas, » répétait-il souvent.