AUuBion à Bom Godqunof
C'est dans ce courant d'idées qui l'entraînait vers le passé de son pays, qu'il composa sa fameuse tragédie : ^oy/g Godoun a ( , Cette œuvre fut un de ses travaux de prédilection. « Bien que je sois généralement indifférent au succès ou à l'insuccès de mes productions, écrivait-il, j'avoue que l'insuccès de Boris Godounofme serait sensible. Comme Montaigne, je puis dire de mon œuvre : Cest une œuvre de bonne foi. Cette tragédie, écrite par moi dans une solitude retirée, loin des indifférents, fruit d'études consciencieuses et d'un labeur incessant, m'a donné tout le plaisir dont un écrivain puisse jouir : une vive inspiration, l'intime conviction que j'y ai employé tous mes efforts, et enfin les encouragements d'un petit nombre d'élus.... dont j'apprécie les jugements. »
Pouchkine écrivit cette tragédie tout d'une haleine. Il se sentait alors dans toute la maturité de son talent. « Je sais, écrivait-il, que mes forces sont dans tout leur épanouissement ; je sens que je puis créer. » Boris Godounof n'était pas seulement le résultat d'une inspiration, libre, créatrice, et enfantant sans efforts; c'était aussi le fruit de sérieuses études historiques. «L'étude de Shakespeare, de Karamzine et de nos vieux chroniqueurs, disait-il, m'a donné l'idée de ressusciter, sous des formes dramatiques, une des époques les plus émouvantes de notre histoire. J'ai imité Shakespeare dans la libre et large peinture des caractères; j'ai imité Karamzine dans le développement fécond des événements; en lisant les chroniques, j'ai tâché de deviner la façon de penser et de parler de cette époque. »
Ce triste épisode de l'histoire russe , qu'on est convenu d'appelerl'm^errè^ne, devait surtout le frapper
par sescôlés dramatiques. Boris Godounof, après avoir fait assassiner le jeune tsarévitch Dimitri à Ouglitch, esl élu par les boïards et le peuple de Moscou. Il jouit tranquillement du fruit de son crime, et nourrit Tespoir de laisser le trône à son fils. Mais la providence lui suscite un vengeur. Un jeune moine qui s'était réfugié en Lithuanie se fait passer pour le tsarévitch Dimitri, Les Polonais, heureux de trouver une occasion nouvelle de dévaster la Russie, lui offrent le secours de leurs épées. Le faux Dimitri, à la veille de partir à la conquête du trône moscovite, a un dernier entretien avec celle qu'il aime, la fiera et ambitieuse Polonaise, Maryna Mniszek.
Le prétendant. Est-ce toi? Est-ce bien toi que je vois, — seule avec moi, dans l'ombre de la nuit? — - Comme ce jour ennuyeux a tardé à finir ! — Comme le soleil a tardé à disparaître I — Comme je t'ai longtemps attendue dans l'obscurité de la nuit 1
Maryna» Les heures volent, et le temps est précieux. — Je t'ai fixé ce rendez-vous — non pas pour entendre les tendres paroles — d'un amoureux. Les paroles ne sont pas nécessaires. Je crois — que tu m'aimes; écoute : j'ai résolu
— d'unir ma destinée à la tienne, qu'elle soit orageuse ou incertaine, — mais, Dimitri, j'ai le droit d'exiger une chose:
— Je veux que tu me découvres — les secrètes espérances (le ton âme, — tes desseins et môme tes appréhensions ; — afin que je puisse, appuyée sur ton bras, — entrer hardiment dans la vie, non pas avec l'aveuglement d'une enfant,
— non pas comme l'esclave des frivoles désirs de l'homme,
— mais comme ta digne épouse, — comme la digne alliée du tsar de Moscou.
Le prétendant. Oh ! permets-moi d'oublier, ne fût-ce que pour une heure, — les soucis et les alarmes de ma destinée I
— Oublie toi-même que tu vois devant toi — le tsarévitch. Maryna! vois en moi — un amoureux choisi par toi
— et heureux par un seul de tes regards. — Oh ! écoute
mon amour qui t'implore! — Lais8e-moi te dire tout ce dont mon cœur est rempli.
Maryna, Ce n'est pas le moment^ prince : tu perds un temps précieux, — la fidélité de tes partisans se refroidit ;
— d'heure en heure le danger et les difficultés augmentent.
Rougis ! n'oublie pas — ta haute et sainte destinée ; — ton rang doit t'ôtre plus cher — que toutes les joies, que toutes les séductions de la vie. — Tu ne peux le comparer à rien d*autre. — Ce n'est pas^ à un bouillant jeune homme
— éperdûment amoureux de ma beauté — que je donne ma main ; — c'est à l'héritier du trône de Moscou, — au tsarévitch, sauvé par la destinée.
Le prétendant. Ne me torture pas, adorable Maryna, — ne dis pas que c'est mon rang, et non pas moi — que tu as choisi. Maryna ! tu ne sais pas — comme tu me blesses le cœur. — Comment ! si... ô doute horrible ! — Dis-moi: si le sort aveugle — ne m'avait pas donné une origine royale, — si je n'étais pas le fils d'Ivan, — cet enfant depuis longtemps oublié 1 — m'aimèrais-tu encore?
Maryna. Dimitri ! tu ne peux pas ne pas l'être; — je ne pourrais pas en aimer un autre.
Le prétendant. Non I assez : — Je ne veux pas partager avec un mort — la fiancée qui lui appartient: — NonI c'est feindre trop longtemps, je dirai — toute la vérité; apprends que ton Dimitri — est depuis longtemps mort et enseveli, et qu'il ne ressuscitera pas : — veux-tu savoir qui je suis 7 Je vais te le dire : je suis un pauvre moine — qui, ennuyé de la vie cénobitique, — a nourri de grands projets sous le capuchon. — Voulant étonner le monde, — je finis par me sauver de ma cellule — en Ukraine; j'appris à manier le cheval et Tépée; — puis j'apparus au milieu de vous sous le nom de Dimitri, — et je trompai les légers Polonais. — Que répondras-tu, fière Maryna? — Es-tu contente de mon aveu? — Pourquoi gardes-tu le silence?
Je suis coupable ; dans mon orgueil^ — j'ai trompé Dieu et les princes, — j'ai menti à l'univers; mais ce n'est pas à toi, Maryna — de m'en punir; je t'ai dit la vérité. — Non, je ne pouvais te tromper. — Tu étais le seul sanctuaire —
devant lequel je ne pouvais pas dissimuler : — Tamour, Tamour jaloux, aveugle, — l'amour seul m*a forcé — à tout l'avouer.
Maryna, Pourquoi te vanter, insensé I — Qui te demandait un aveu ? — Si, vagabond sans nom, — tu as pu tromper merveilleusement deux peuples ; — tu dois au moins — être digne de ton succès — et cacher cet audacieux mensonge — gious le voile d'un mystère profond et éternel. — Puis-je me livrer à toi? — Puis-je, oubliant mon nom et ma pudeur déjeune fille, — unir, mon sort au lien, — lorsque toi-même, tu avoues naïvement ta honte ?
Le prétendant (fièrement). L'ombre d'Ivan le Terrible m'a légitimé ; — elle a ressuscité Dimilri du tombeau, — elle a agité les peuples autour de moi, — et a marqué Boris comme devant être ma victime. — Je suis tsarévitch. Assez, je rougis — de m'humilier devant une fière Polonaise. — Adieu pour toujours : le jeu sanglant des batailles, l'issue de mes vastes projets, — étoufferont, j'espère, la tristesse de mon amour. — Oh ! comme je te haïrai, — lorsque l'ardeur de cette honteuse passion se sera calmée. — Maintenant je pars, la mort ou la couronne — m'attendent en Russie; — que je trouve la mort, comme un brave guerrier, sur le champ de bataille, — ou comme un criminel sur l'échafaud,
— tu ne seras pas ma compagne, — tu ne partageras pas mon sort ; — njais peut-être regretteras- tu — la destinée qui t'était offerte.
Maryna, Et si je dévoilais devant tous — ton audacieuse perfidie ?
Le prétendant. Penses-tu que je te craigne? — Croira-t-on plutôt une jeune Polonaise— que le Tsarévitch russe? Sache donc — que ni le roi, ni les seigneurs — n'ajoutent aucune foi à la vérité de mes paroles. — Que je sois ou non Dimilri, peu leur importe 1 — Pourvu qu'ils aient un prétexte pour faire la guerre ! — Quant ârtoi, on te forcera à garder le silence. — Adieu !
Maryna, Arrête, Tsarévitch! — Ce n'est plus là le discours d'un enfant, mais d'un homme; — tes paroles m'ont réconciliée avec toi, prince. — J'oublie ta conduite insensée, — pour ne plus voir en toi que Dimilri. Mais écoute :
— le moment est venu ! réveille-toi, ne tarde pas davantage,
— marche avec tes soldats sur Moscou ; — balaie le Kremlin, assieds-toi sur le trône ; — tu pourras alors faire demander ma main ; — mais je prends Dieu à témoin de mon serment: tant que tes pieds — n'auront pas gravi les marches du trône, — tant que tu n'auras pas renversé Godounof^ je n'écouterai plus ton amour !
Le prétendant Dimitri marche sur Moscou. Le tsar Boris Godounof, voyant se dresser ce spectre vengeur devant lui, est en proie à dp violents remords. La trahison l'entoure. Il meurt; son fils et sa flUe sont assassinés par des boyards désireux de se concilier les bonnes grâces du vainqueur.
Cette grande tragédie ne fut pas la seule qu'inspira lepoëte anglaisàPouchkine.'((Un jour, écrivait-il, qu'à la campagne, je lisais Lucrèce^ poëme assez faible de Shakespeare, je me demandai ce qui serait arrivé, si Lucrèce avait donné un soufflet à Tarquin?
«...L'idée me vint de parodier l'histoire et Shakespeare; je ne pus résister à cette double tentation, et en deux matinées j'écrivis Le comte ISouline, »
Ce comte revient de Paris, « où il a dépensé dans le tourbillon de la vie — ses immenses revenus. — ' Ruiné complètement, il retourne à Pétersbourg — avec toute une provision de fracs et de gilets — de chapeaux, d'éventails, de manteaux et de corsets, — d'épingles, de boutons et de lorgnettes — de mouchoirs de couleurs, de bas à jour; — avec le livre ennuyeux de Guizot — le nouveau roman de Walter- Scott — les bons mots de la cour de Paris — la dernière chanson de Béranger — les motifs de Rossini, etc., etc. »
En arrivant près d'un village, qui appartenait à un Nemrod russe, sa voiture se brise et il est forcé de
s'arrêter au château. Heureusement pour lui, le mari est parti pour la chasse, et la jeune châtelaine qui s'ennuyait dans sa solitude est enchantée de lui offrir l'hospitalité. A. table, on parle de Paris, du grand Talma, de d'Arlincourt el de Lamartine, des modes, des vaudevilles en vogue, etc. Puis on se retire, chacun dans sa chambre. Le comte ne peut pas s'endormir; le frais et gracieux visage de la maîtresse du château voltige devant ses yeux el l'obsède : « Revêtu d'une robe de chambre aux couleurs éclatantes — renversant une chaise dans l'obscurité, — et espérant une douce récompense, il se dirige, nouveau Tarquin, — vers cette Lucrèce, prêt à tout oser »
Le comte amoureux erre dans l'obscurité: a — Il marche à tâtons. En proie à d'ardents désirs, il ne respire qu'avec peine; — il tremble, que le plancher ne crie sous ses pas. Bientôt il arrive — près de la porte tant désirée, et en presse légèrement le bouton de cuivre; — la porte cède doucement. Il regarde : la lampe ne jette plus qu'un faible éclat — et éclaire de ses pâles reflets la chambre à coucher; — la châtelaine dort tranquillement — ou feint de dormir. »
Le comte se jette à genoux, lui fait d'éloquents aveux, et ose déjà porter sur elle une main audacieuse. Nalascha (ainsi s'appelait la dame) se réveille, « pleine d'une noble colère, et d'une loyale fierté — peutêtre même effrayée; — elle donne à ce Tarquin un soufflet — oui! ouil un soufflet! et encore quel soufflet! »
Pour comble de malheur, la femme de chambre et le chien viennent lui prêter renfort. L'infortuné Nouline est obligé de battre en retraite. Le lendemain, au thé du malin, sa cruelle ennemie cause
avec lui comme si rien ne s'était passé. Le comte, oubliant sa mésaventure, est prêt à s'enflammer de nouveau, lorsqu'on tre le mari.... Le seul parti qui lui restait à prendre était de s'en aller; c'est ce qu'il fit. Natascha raconta à son mari et à tout le voisinage les infortunes de ce nouveau Tarquin. Le mari s'en fâcha, « mais, » ajoute ironiquement Pouchkine — « leur voisin, Lidine, propriétaire de vingt-trois ans, en rit fort. »
A l'époque dont nous parlons, Pouchkine paraissait s'être complètement réconcilié avec la réalité. Son ardeur pour le travail était infatigable. Après Shakespeare, il étudia et commenta les Annales de Tacite et TÂlcoran de Mahomet. Il se mit aussi à rédiger ses Mémoires. Il semblait avoir oublié ses espérances ainsi que le monde extérieur. Mais, hélas î c'est en vain qu'il écrivait : « Le poëte n'est pas fait pour une vie agitée — ni pour le gain, ni pour les batailles. — Nous sommes nés pour l'inspiration, — les sons harmonieux et la prière. » La révolte qui éclata le 44 décembre 1826 à Pétersbourg vint le surprendre comme un coup de foudre. Il se trouvait alors chez ses charmantes voisines de Trigorskoé, lorsqu'une estafette apporta cette terrible nouvelle. Pouchkine pâlit étrangement, et partit sur-le-champ pour Mikhaïlovskoé. Il ne put dormir toute la nuit. La fièvre le brûlait : il aurait voulu avoir des détails plus précis, et se trouver au milieu de ceux qui avaient toutes ses sympathies. Le lendemain matin, il prit la poste et partit dans la direction de Pétersbourg. Mais, avant même d'arriver au premier relai, il changea d'avis et
revint sur ses pas. 11 apprit bientôt Tissue fatale de la révolte. Comme il comptait de nombreux amis qui avaient pris part à la conspiration, il dut songer à sa propre sécurité. Il brûla ses Mémoires qu'il avait commencés, ainsi que tous les papiers qui auraient pu le compromettre', et se renferma dans le plus profond silence. Il n'éprouvait plus, du reste, la même ardeur qa'autrefois pour les idées révolutionnaires.
La terreur s'abattait sur toute la Russie. Le nombre des arrestations augmentait de plus en plus. Pouchkine perdit beaucoup d'amis ; ceux qui furent assez heureux pour échapper à la catastrophe durent songer à euxmêmes. Le poëte se vit oublié et isolé. Il écrivait alors à Delvig : « C'est avec grand'peine que lu m'écris; et je ne comprends rien à ta lettre. Figure-toi que je ne sais rien dans mon désert; j'ai cessé toute correspondance, et tu m'écris comme si nous nous étions vus la veille. Je ne suis mêlé à aucune affaire, et si le gouvernement avait le loisir de s'occuper de moi, il pourrait le faire facilement. Mais j'ai honte de demander quelque chose, surtout maintenant ; mes opinions sont connues. Persécuté depuis six ans, renvoyé du service,, exilé dans un village isolé pour deux lignes d'une lettre qui a été saisie, je ne pouvais naturellement être bien disposé à l'égard du défunt empereur, bien que j'aie toujours rendu justice à ses vrais mérites; mais je n ai jamais prêché la révolution. Au contraire. La classe des écrivains, comme le fait remarquer Alfiéri, préfère la contemplation à la réalité. Si le 14 décembre a prouvé le contraire, c'est qu'il y a là une cause toute particulière. Quoi qu'il en soit, je désirerais me réconcilier franchement et complètement avec le gouvernement, et cela dépend natu-
reUement de lai seul. Dans ce désir, il y a, de moncôté, plus de raison que de fierté. C'est ayec impatience que j'attends des nouvelles du sort réservé aux malheureux, ainsi que des détails sur la révolte. Je crois fermement à la générosité du jeune empereur. Ne soyons ni superstitieux, ni pleins de partialité, comme les tragiques français; ayons sur la tragédie les opinions de Shakespeare. Adieu. »
I>elvig, Joukovsky, les amis et connaissances du poêle approuvèrent complètement son idée, et lui firent savoir les formalités qu'il devait remplir pour obtenir sa liberté- En conséquence, Pouchkine adressa à l'empereur Nicolas une requête qu'il lui fit parvenir par l'intermédiaire du gouverneur de Pskof. A cette requête était annexé un document écrit de la main du poëte, et dont voici la teneur :
<( Je soussigné m'engage à ne faire désormais partie d'aucune société secrète, quel que soit son nom ; je certifie en outre que je n'ai jamais appartenu ni n'apparliens à une société 'secrète, et que je rC ai jamais connu leur existence. » (11 mai 1826.)
La demande de Pouchkine fut envoyée à l'empereur par le marquis de Palucci qui y ajouta un certificat de bonne conduite* La cour -était alors à Moscour pour la cérémonie du couronnement. Sur la fin d'août; le gouverneur de Pskof reçut du chef d'état-major de l'empereur, le baron Dibitch, l'ordre d'envoyer Pouchkine à Moscou. En septembre, une estafette' vint apporter cet ordre au poëte. Il partit immédiatement accompagné d'un courrier. « J'espère, » écrit en route Pouchkine à madame Osipof, « que mon départ précipité avec le courrier vous aélonnée autant que moi. Du reste, vous le savez, rien ne se fait san&
POUCHKINE. lu
estafette ; on me Ta AonDée poap ma sécurité. Et pais, après la lettre charmante que m'a écrite le baron Dibitch, je n'ai qu'à m'enorgueîUir. Je vais à Moscou, où je compte arriver le 8 courant; et, une fois libre, je reviendrai au plus vite à Trigorskoé, auquel mon cœur sera toujours attaché. »
Pouchkine, h son arrivée à Moscou, fut présenté à ^empereur Nicolas, avec lequel il eut une franche et «incère explication. L'empereur leva son exil, et lui permit de séjourner à Moscou ainsi qu'à Pétersbourg. Dans la même audience, faisant allusion à quelques ^pigrammes assez libres qu'il avait composées, il lui dit « qu'il serait désormais son censeur. » On prétend <|ue le soir du même joiu*, l'empereur, parlant de Pouchkine au coïnte Btoudef , lui aurait dit : a Je viens de causer avec Thomme le plus spiritueè de 4oute la Russie. »
Pouchkine se lança de nouveaa dans le monde, ^tvec d'autant plus d'ardeur, que son âme longtemps retenue captive avait soif de plaisirs. Il retrouva ses anciens amis, fit de nouvelles liaisons; enivré de gloire, et affolé de jouissances, il ne songea qu'à satisfaire ses passions excitées. Son inspiration poétique se ressentit de ces longues insomnies, de ces nuits passées au jeu, à la table ou dans les salons. Mais ce n'était {i^us le jeune homme d'autrefois, ardent et pl^in d'illusions. Le plaisir n'avait plus pour lui l'attrait de la nouveauté, de la curiosité; c'était un enivrement rolontaire, furieux, excité. Il passait des distractions les plus bruyantes à l'ennui que donne la satiété ; parfois le dégoût qu'il éprouvait allait jusqu'au mépris de lui-même. « Le *ruit et l'agitation de la vie pétersboiMrgeoise, »
écrivait-il à Trigorskoé, « me deyiennent de plusen plus insupportables. Je préfère votre beau jardin, et les rives charmantes de la Sorota; vous \oyez donc, chère dame, que j'ai encore des dispositions poétiques, malgré la vie prosaïque que je mène. » Geite vie agitée, le désenchantement et l'amertume qui en étaient la conséquence devaient influer sur le talent créateur de Pouchkine. 11 sent que la muse de rinspiration le fuit, il regrette sa belle jeunesse^ il désire la mort :
« Je vois mes années perdues dans rindolcnce, dans des fêtes bruyantes, — dans la folie d'une liberté funeste, — dans la servitude, dans la pauvreté, et dans les contrée» lointaines ! — J'entends de nouveau mes amis m'inviter traîtreusement — aux amusements de Bacchus et de la dées^ de Chypre* — Une froide lumière me blesse au cœur. — Je suis sans consolation... Devant moi — se lèvent doucement deux jeunes fantômes, — deux ombres charmantes, deux anges — qui me furent autrefois donnés par le destin. — Tous deux avec leurs ailes et leurs glaives flamboyants — me gardent et se vengent de moi. — Tous deux me parlent dans une langue morte — des mystères de réternité et du tombeau'. »
Le milieu dans lequel vivait Pouchkine était bien fait pour le décourager; il le crut changé; c'était bien plutôt lui qui était tout autre. Le monde lui demandait une réponse aux questions et aux aspirations nouvelles qui Tagltaient. Le poëte ne voulut pas répondre; le rôle de prédicateur le séduisait peu. Mécontent de lui-même et des. autres, il devint de plus en plus étranger à la vie morale
1. Atinenltor Toit ici une allusion à deux femmes que le poëte aurait aimées lors de .son séjour à Odessa.
POUCHKINB. 113
da milieu qui rentourait. Les efforts qu'il fit pour s'en rapprocher ne réussirent pas. Désormais il leur fut impossible de se comprendre. Pouchkine prétendait que le but de la poésie devait être de poursuivre un idéal élevé et inaccessible. Dans un dialogue entre le poète et la foule, il s'écrie :
a Silence, peuple insensé, ouvrier, esclave du besoin et du travail I — ton murmure insolent m'est insupportable. — Tu es un ver de terre, et non un fils du ciel ; — tu ne cherches que profits, tu estimerais -r au poids TApoIIon du Belvédère. — Car tu n*en vois pas l'utilité. — Ce dieu est de marbre... eh bieni — tu lui préfères un pot de grès, — car du moins tu peux y faire cuire des aliments.
« Retirez-vous!... qu'a à faire — avec vous le paisible poëte ? — Endurcissez-vous hardiment dans la corruption : — la voix de la lyre ne vous réveillera pas... »
Et dans d'autres strophes, il dit en parlant du poëte :
« ... Mais lorsque le son divin — a touché sa fine oreille, -^ rame du poëte tresôaille, — semblable à un aigle qui se
réveille. — Il s'ennuie au milieu des plaisirs du monde
Il s'enfuit, sauvage et austère, — rempli de sons et d'agitation, — sur le rivage des vagues désertes... »
Après avoir achevé P/>//flvfl„ npgff^f> fonga/ri^ à la louante j ifcjeifigeUife^ Pouchkine s'enf uîf à là campagne; il avait besoin de respirer un peu. Il profita de ce repos momentané pour continuer son Oniéguine. Mais, obligé de revenir à Pétersbourg, il ne tar()a pas à retomber dans un profond abatte*
114 LlTTfÉRATURE COKTIIMPOBAINE EN JIUSSIE.
ment moral. C'est dans cette situation de découragement qu'il écrivit ces stances célèbres :
a Que j'erre le long des rues bruyantes, — que j'entre dans les temples habités par la foule, — que je m'assoie au milieu de jeunes fous, — je me laisse aller à mes rêves.
<( Je me dis : les années fuient, — toas, tant que nous sommes, — nous descendrons sous les voûtes éternelles, — et l'heure de quelqu'un de nous est déjà proche.
« Si je contemple le chêne isolé, — je pense : le patriarche des forêts — vivra encore après moi, — comme il a survécu à mes pères.
« Si je .caresse un joli enfant, — je pense : Adieu I — je te cède la place : •— c'est à moi de me faner, c'est à toi de fleurir.
« Et, bien que mon corps insensible — puisse pourrir partout ; -r- je voudrais être enseveli — le plus près possible de mon beau pays natal.
Alors, que les enfants jouent — à l'entrée de mon tom«beau ! — et que la nature indifférente — rayonne de sa beauté éternelle 1 »
Ces strophes pleines de tristesse ne nous donnent que trop le diapason du moral de Pouchkine. Depuis quelque temps, en effet» il pensait à la mort. Hélas ! il ne savait pas qu'elle était si proche 1 En ^ 830, le bruit se répandit, parmi ceux qui le connaissaient, qu'il allait se marier. Il était en effet fiancé avec mademoiselle Nathalie Gontcharof. La même année, il se rendit à Boldino, village du gouvernement de Nijni-Novgorod, qui appartenait à son père. Le choléra qui régnait aux environs Tobligea d'y rester plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu. Il en profita pour travailler. La solitude des champs lui rendit son inspiration. — <k Je vais te commu*
^niquer un secret^ n dit-il dans ime lettre à un de ses amis. — « J'écris comme jamais Je n'ai écrit. J'ai rapporté de Boldino les deux derniers chapitres à'Oniégume qui sont prêts à paraître; une nouvelle : La petite maison *de Kolomno; quelques scènes drsbmatiques : Le chevalier avare^ Mozart et Saliéri^ le Festin pendant le choléra et Don Juan. J'ai en outre fait plus de trente petites poésies. Ce n'est pas tout : j'ai écrit en prose (Gardk-moi le secret l) cinq nouvelles. »
A ses vieux amis de Trigorskoé qui lui envoyaient leurs compliments et leurs souhaits à Toccasion de ^on prochain mariage, il répondait : « Une âme noble et désintéressée peut seule comprendre le bonheur ; mais le bonheur.... c'est un grand peut-être^ comme disait Rabelais en parlant du paradis ou de l'éternité. Je suis athée en fait de bonheur, je n'y crois pas ; ce n'est qu'auprès de mes bons et vieux amis que je me sens ébranler dans mon incrédulité. »
Le mariage de Pouchkine eut lieu en février 4831, L'année suivante, il fut attaché au ministère des affaires étrangères, avec un traitement annuel de cinq mille roubles.
Le talent créateur de Pouchkine se ressentit vivement de son nouveau genre de vie. Ses travaux officiels, les soucis de la vie de famille ainsi que les inquiétudes que lui donnaient les affaires de son père — tout cela était peu fait pour entretenir et raviver en lui le feu sacré de l'insph'ation. Ses facultés poétiques faiblissaient : il devenait l'écrivain qui tra- Taille à tant la page. C'est de cette époque que datent ses principaux ouvrages en prose : la Filie du cépi^ taine; X Histoire de la révolte de Pougastckef; et son
conte fantastique» la Dame de pique, La Fille du capitaine est un épisode emprunté à la fameuse révoUe de Pougastchef. La scène se passe sur les frontières de TEurope et de TAsie, au delà d^Orenbourg, dans une microscopique forteresse qui n'a pour toute défense qu'un fossé, un retranchement et un antique canon -de bronze. Le vieux commandant» Ivan Mironof, fait faire l'exercice, en robe de chambre, à des invalides. Sa femme mène tout à sa guise chez elle comme dans la forteresse. Il v a aussi le vieux lieutenant Ivan, qui obéit plutôt à la femme qu'au mari, et qui passe son temps à faire sécher des champignons. Deux jeunes officiers, Grinef, le héros du roman, et Schvabrine, se disputent la main de la fiUè du commandant. Sur ces entrefaites, arrive le célèbre Pougastchef, qui, avec ses bandes de Cosaques et de Baschkirs, attaque la forteresse et la prend d'assaut. Le commandant Mironof et son lieutenant Ivan sont pendus. Schvabrjne passe à l'ennemi. Grinef, après bien des aventures, parvient à épouser la fille de Bîironof-
Les détails du roman se rapprochent de la vérité ; l'intrigue et le côté épisodique sont animés et excitent l'intérêt. Le portrait de Pougastchef est assez vivement saisi.
V Histoire de h révolte de Pougastchef plut davantage. Ce n'était plus le style emphatique et les périphrases recherchées deKaramzine. Aussi, Pouchkine, comme récompense, fut nommé en i 833 chambellan de Sa Majesté, et reçut vingt mille roubles assignats. Sa situation matérielle s'améliorait; il pouvait désormais envisager l'avenir sans crainte. Mais le mal moral dont il souffrait allait en grandissant. Cette belle jeunesse, pleine de sève et de vigueur, toute
luxuriante et passionnée, dans laquelle il avait tant produit, avait disparu pour toujours. La flamme poétique était éteinte. Le marasme et le découragement remplissaient son àme, et ses relations de famille ne pouvaient guère le consoler.
Son père était incapable de gérer ses biens. Il fut obligé d^administrer lui-même Boldino. « Vous ne pouvez vous imaginer, écrivait-il à madame Osipof en 4835, comme cette administration me pèse! Il me faut sauver Boldino, ne fût-ce que pour Olga et Léon» qui n'auraient pour unique perspective que la mendicité, ou au moins la pauvreté. Moi-même je ne suis pas riche, j'ai une famille que je dois protéger. J'ai pris cette terre qui ne me rapporte que des tracas et des ennuis. Mes parents ignorent qu'ils sont à deux pas de la ruine; s'ils pouvaient se résoudre à habiter Mikhaïlovskoé, les choses n'en iraient que mieux, mais cela ne se fora pas. »
Le père de Pouchkine, habitué à mener grand train et ne pouvant se faire à l'économie, ne voulait pas quitter Pétersbourg. Boldino, par suile de son esprit de dissipation, était grevé d'hypothèques; et il accusait son fils de le voler.
Cette situation désagréable assombrissait de plus en plus Tâme de notre poëte. Voici sa dernière lettre à madame Osipof (4836) : « Je suis ébranlé et vis dans une perpétuelle irritation. Croyez-moi, la vie, quelque agréable habitude qu'elle soit, renferme assez d'amertume pour finir par dégoûter. Le monde n'est plus pour moi qu'une sale et boueuse ornière. Je n'aime plus que Trigorskoé. »
C'est à cette époque qu'il fonda le Contemporain^ revue de critique littéraire. Pouchkine avait toujours
eu maille à partir avec la presse. Nous avons eu déjà Toccasion de parier de sa polémique avec plusieurs de ses amis. Lors de sa réapparition dans le monde, après un long exil, il] se, trouva' en désaceord avec les opinions et les tendances de la société. Toutes les écoles le rejetèrent. Il avait conservé ses goûts d'autrefois, mais ks idées araient marché depuis. Pouchkine traitait avec le plus grand dédain ces critiques qui se posaient en arbitres du bon goût. A ses yeux, la littérature ne pouvait appartenir qu'à un petit cercle de privilégiés et devait s'isoler de la masse du public. C'est ainsi que dans un d» ses sonnets intitulé : Au poète, il dit :
» Poëte, ne fais aucua cas de l'amour des masses^^ — le bruit éphémère de leurs louanges enthousiastes passe vfte, ** tu entendras F opinion du sot et le rire de la foule refroi^ die ; — mais reste ferme^ tranquille, et inabordable.
« Tu es roi ; vis seul. Suis la voie libre -*- où t'entraîne ton esprit indépendant, — en perieciionnant les fruits de tes chères rêveries, — et sans demander de récompense pour tes nobles exploits.
«Cette récompense, tu la trouveras en toi-même. Tu es ton propre juge^ — tu sais apprécier ton œuvre plus sévèrement que les autres; — en es-tu satisfait, artiste exigeant?
a Oui? di bien! laisse la foule te critiquer, — se moquer de Tautel où br^le ton feu sacré, — et dans sa vivacité enfantine, ébranler ton trépied. »
Cest ainsi qu'en fon<]^t le Centempêraifiy Pouchkine voulait rendre à la littérature ^ à la critique leur ancien prestige. Mais son projet ne réussit pas. Le 27 janvier 4837, il était mortellement blessé dans une rencontre avec le baron Georges Heckeren- Dantès.
Le célèbre Joukovsky, qui avait toujours été son
ami, fut chargé d'écrire cette triste nouyelle à son père. Sa lettre est un peu longue, mais on nous saura gré des détails qu'elle renferme sur les derniers moments du poëte bien-aimé de la Russie.
«... Mercredi 27, j'alld voir, à dix heures du soir, le prince Viazemsky- Làj'apprisqiiela prineesBe et lui étaient chez les Pouchkibe. Valouief^ que je rencontiai, me dit : « Avez- vous « reçu le bitiet de la princesBe? Il y a longtemps qu'on vous « cherche ; allez chez Pouchkine, il expire. » Terrifié par jceiie nouvelle, je courus à la demeure du poôte. Dans Tantichambre, près de la porte de son cabinet, je trouvai les docteurs Arendt et Spasky, le prince Yiazemsky et le prince Mëtchersky. Je leur demandai des nouvelles du blessé. Arendt me répondit: « Cela va mal, il est condamné. » On me raconta qu*à six heures du soir Pouchkine avait été ramené chez lui, dans un état désespéré, par son témoin, le lieutoaant-colonel Danzas, son cunarade de lycée. Le valet de chambre le porta dans ses bras et monta les escaliers. Pouchkine lui dit : « Tu 6S triste de me porter. » Quand il fut dans son cabinet, il se fit donner du linge propre, se déshabilla et se coucha sur le canapé. Au même moment, sa femme, qui ne savait rien encore, voulut entrer. 11 cria à haute voix : N'entrez pas, ily adu nkonde chez moi ^ Il avait peur de Teffrayer ; et elle n'entra que quand il fut mis au lit. On envoya quérir des médecins. On ne trouva pas Arendt; c'est alors que Sholtz et Zadler arrivèrent. « Gela va mal, )> dit-il, en tendant la main à Sholtz. Ils l'examinèrent, et Zadler aUa chercher les instruments nécessaires. Resté seul avec Sholtz, Pouchkine lui demanda : « Que pensez-vous de « mon état? soyez franc. — Je ne puis vous cacher que « vous êtes en danger. — Dites plutôt que je vais mou- « rir. — Je dois vous avouer que j'en ai peur ; mais at- « tendons l'avis d' Arendt et de Salomon, qu'on a envoyé « chercher. — Je vous remercie; voiis avez agi en hon- <c néte homme envers moi, » dit Pouchkine. Puis il se tut,
1 . Tous les mots en italiques dans celte lettre sont en français clans l'original.
s*essuya le.front, et ajouta : « Il faut que f arrange ma mai" a son. — Ne désirez-vous pa&i voir quelqu'un de vos pro- ' rt ches? » lui demanda Sholtz. — «Adieu, amis! » dit Pouchkine, en regardant sa bibliothèque. A qni faisait-il ses adieux ? était-ce aux morts ou aux vivants? je n*en sais rien. Au bout d'un moment^ il demanda: « Pensez- vous qu'il « ne me reste pas même une heure à vivre? — Oh 1 non ! (c mais je croyais qu'il vous serait agréable do voir qud- « qu'un des vôtres. Mr. Pletnéef est ici. — Bien! mais *' je désirerais voir aussi Joukovsky. Donnez-moi de Teau, « j'étouffe. » Sboltz lui tâta le pouls; la main était froide, les pulsations faibles et précipitées; il sortit et m'envoya chercher. Je n'étais pas alors à la maison, et ne fus pas averti. C'est alors qu'arrivèrent Zadler et Salomon. ShoUz quitta le malade, qui lui serra tendrement la main, sans rien dire. Arendt entra. Il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour voir qu'il n'y avait plus d'espoir. On mit au malade des compresses déglace sur l'estomac, et on lui donna un breuvage froid. Le résultat fut heureux, car le malade eut un peu plus de tranquillité. Au moment où Arendt se préparait à partir, il lui dit : a Demandez à l'Empereur qu'il veuille « bien me pardonner... » Spasky , son docteur ordinaire, resta avec lui et s'efforça de le rassurer sur son état. Mais Pouchkine ne pensait en ce moment qu'à sa femme: «Ne lui « donnez pas de vaines espérances, dit-il^ ne lui cachez pas (( mon état ; elle ne sait pas feindre, vous ne l'ignorez pas. « Du reste, faites ce que vous voulez, je consens et je suis c( prêt à tout. » Il avait alors autour de lui le prince Viazemsky, la princesse, Tourguénief, le comte Vieigorsky et moi. La princesse ne quittait pas madame Pouchkine, qui se trouvait dans un état impossible à décrire... La veille de sa mort^ il avait reçu un billet d'invitation pour assister à l'enterrement du fils de Gretch: «Si vous voyez Gretch, dit-il à Spasky, saluez-le de ma part et dites-lui que je prends « une vive part à la perte qu'il vient de faire. » Le matin, il reçut les derniers sacrements. Puis il fut pris de douleurs horribles à l'estomac. Quand cet accès fût passé, il dit à Spasky : « Appelez ma femme !» Je ne te décrirai pas le spectacle de ces adieux déchirants. Sur sa demande, on lui amena aussi ses enfants qui étaient à moitié endormis. « Qui
« est ici? » demanda-t-ii ensuite. On lui répondit que c'était Viazemsky et moi. Il m'appela et me dit: « Répétera a TËmpereur que je regrette de mourir; j'aurais été tout à « lui. Dis-lui que je souhaite qu'il vive longtemps, et que je « désire que son fils et la Russie le rendent heureux. Il fit ses adieux à Viazemsky et à Tourguénief. Quand ce dernier s'approcha, il le regarda deux fois fixement et lui serra la main, en prononçant ce mot: <( AKararozine!... » Le lendemain, j'étais à son chevet avec le comte Vielgorsky et Tourguénief. Dabi lui tenait la main. Pouchkine lui dit : « Voyons!... soulève-moi! allons!... plus haut!... plus « haut! allons! » — Puis, revenant à lui^ il ajouta: « Il me « semblait que je grimpais avec toi sur ces livres et sur ces « rayons, et la tête me tournait. » Quelques minutes après^ il chercha la main de Dahl, et l'ayant trouvée : « Allons ! je (c t'en prie, ensemble ! v Dahl> sur ses instances, le prit sous les bras et le souleva; tout à coup, comme s'il se réveillait, il ouvrit les yeux, son visage rayonna, et il prononça ces mots : « Ma vie est finie ! » Dahl, qui n'avait pas bien entendu, répondit : « Mais oui,^ nous te l'avons rendue I — c( Ma vie est finie ! » répéta-t-il d'une voix claire. « Je ne a puis respirer I j'étouffe ! » Voilà quelles furent ses dernières paroles. « Tout est fini! » me dit Dahl... Nous restâmes longtemps penchés sur lui, silencieux, sans bouger, sans oser- violer les secrets de la mort qui s'accomplissaient devant nous, dans toute leur sainteté attendrissante. Lorsque tous furent sortis, je m'assis à ses côtés, et je contemplai longtemps son visage. Sa tête était un peu inclinée ; ses mains, qu'agitait encore quelques minutes auparavant un frisson nerveux, étaient paisiblement étendues, comme si elles reposaient après un long travail. Mais ce qu'il m'est impossible de rendre, c'est l'expression de sa figure. Elle m'était à la fois nouvelle et connue. Ce n'était ni le sommeil ni le calme ; je n'y apercevais non plus ni l'expression spirituelle qui, autrefois, était si habituelle à son visage, ni un sentiment poétique! oh y lisait le développement d'une pensée grave et étonnante; cela ressemblait à une vision, à une perception entière, profonde et radieuse. En le contemplant, je voulais lui demander : « Que vois-tu, ami? » Et que m'aurait-il répondu, s'il avait pu alors revenir à la vie?
Voilà de ces miirates dans notre eidstenoe qu'on peut appeler Traiment grandes 1 J'ai pa voir en ce moment le visage de la mort elle-même, — visage divin, mystérieux et sans voile. Quel sceau die a gravé sur «a ûçurel et comme elle a exprimé en lui d'une manière étonnante son mystère et ie sient... v
Pouchkine fat enseyeli au mouB&tëFe de rAfisom(H lion, à Sviatogor, distant de quelques verstes du village de Mikhaïlovskoé. Quelques années aupararant, il s'y était acheté un terrain non loin du tombeau de sa mère.
En lisant cette lettre de J<)HkoTsky, on se rappelle involontairement les strophes dans lesquelles Pouchkine pleurait la mort de Lenskoï^
« Mes amis, vous regrettez ce poëte — mort dans la fleur des espérances joyeuses, -^ sans les avoir réalisées pour le monde, ~ et à peine sorti des vêtements de l'enfance. — Où est cette ardente agitation? — où sont ces nobles aspirations, — ces sentiments jeunes, — élevés, tendres et hardis? — où sont ces impétueux désirs de l'amour, — la soif de rétude et du travail^ -^ la crainte du vice et de la honte, — et vous, heureuses rêveries, — vous, fantômes d'une vie non terrestre, — vous, rêves de la sainte poésie !
« Peut-être était-il né pour le bien — et môme pour la gloire; — sa lyre maintenant silencieuse — pouvait faire entendre un son retentissaAt, perpétuel. — II pouvait gravir les échelons élevés du monde, — spn ombre souffreteuse — a peut-être emporté avec elle — un saint mystère ; et sa voix — vivifiante est perdue pour nous. — L'hymne des temps et la bénédiction des peuples — ne dépasseront pas pour lui la limite du tombeau.
« Peut-être aussi, le poëte — devait avoir un sort ordinaire. — Sa jeunesse aurait passé : — Tardeur de son âme se serait refroidie. — Il aurait beaucoup changé ; — il aurait