‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 33 sur 90 · Héros ôvL^o^me A'Oniéguine · texte numérisé non relu

Héros ôvL^o^me A'Oniéguine

POUCEKHTE. 123

dit adiea aox rauws, il se seiatîf ami ; --• il aurait vécu à la campagne, heureux et cocu, — et porté une robe de chambre ; — il aurait attrapé la goutte à quarante ans, — bu, mangé, engraissé; il se serait ennuyé; — et enfin — serait mort dans son lit, entovré d'enfënHs, *- de femmes plaintiire» ei de médecins. »

Ces strophes font «uHsammeBt voir avec quels yeux Pouchkine envisageait TareBir réservé au poëte^. Le désenchantement, la Migue de vivre, — telle fut sa situation morale pendant ses dernières années. « Il m'arriva de voir Pouchkine, écrit Tourguénief dans ses mémoires, — quelques jours avan* sa mort, à une matinée musicale dans le salon d'Engelhardf . Il était appuyé contre la porte, et, les mains croisées sur sa vaste poitrine, il regardait tout autour de lui d*un air mécontent. Je me rappelle son visage petit, hâlé, ses lèvres africaines , ses grands faroris, ses yeux d'un jaune sombre, son front élevé presque sans sourcils et ses cheveux frisés... Il jeta sur moi un regard rapide; le laisser-aîler avec lequel je le considérai parut lui être désagréable ; il haussa les épaules d'un air contrarié ; il semblait être de mauvaise humeur et (juîtta sa place. Quelques jours après, je le revis couché dans la tombe, et involontairement je répétai ces vers :

« Il était couché, immobile... et l'expression de sa figure était étrange et fatiguée*. »

1. Pooefaiine, par «aited*ttQ ouMi lneaq>licablB, n'a pa» encore sa statue, QontrairenMDtà plusieurs autres écrivais* qui furent ses contemporains. Ce n'est qu'aujourd'hui qu'U est sérieusement question de lui élever un monument.

S. Vers du poëme dVniéguine^

lâi LITTÉRATURE CONTEMPORAINE EN RUSSIE.

Pouchkine, par Toriginalité et la force de son talent, eut une immense influence sur la littérature de son époque. Oniéguine tni son chef-d'œuvre. A son apparition, les cïaiSîqTïeypBtlSSèfènT'aes ufe d'effroi et se voilèrent la face. Jamais, en effet, on n'avait vu tant de légèreté dans le rhythme, dans le ton ; tant d'aisance, de facilité et de variété dans le style, qui va du grave au doux, du tendre au plaisant. Les premiers chapitres de ce roman furent écrits en Bessarabie. L'influence de Byron se fait encore sentir sur la forme. Comme le poêle anglais, Pouchkine manie, en se jouant, tous les genres. Les situations se mêlent, s'enchevêtrent, sans qu'on y aperçoive la moindre trace de travail. Il saute d'un sujet à un autre ; d'une scène sentimentale il passe à des digressions où il parle de lui-même, de ses contemporains, de ses adversaires. Il abandonne un motif passionné ou dramatique, pour se moquer de l'amour, de l'éducation, de la poésie, de la critique. A propos d'un beau paysage, il raille la poésie classique, imite son emphase, puis tout finit par un trait satirique. Par son scepticisme de dandy, sa négligence pleine de grâce et l'allure facile de son vers, il a un air de parenté avec A. de Musset.

Oniéguine est son héros, c'est le type qu'il caresse avec le plus de soin. Il reflète les impressions du poète et certains traits de son caractère. A l'apparition des premiers chapitres du poème, les amis de Pouchkine le complimentèrent à Tenvi sur l'habileté avec laquelle il avait su imiter le Dan Juan de Byron. Le poète se fâcha et se mit à leur démontrer leur erreur. « Ne crois pas Raïevsky, écrit-il à un de ses amis : — il s'attendait à ce que je fisse du ro-

mantisme , et n'ayant trouvé que de la satire et da cynisme, il a été dérouté. » Il n'en est pas moins vrai que le plan et le type principal de son roman lui furent inspirés par la lecture de Byron. Mais, quoiqu'on en ait dit, Oniéguine n'est pas une copie : c'est un Don Juan si l'on veut, mais un Don Juan foncièrement russej — produit de la société et des mœurs de Tépoque, engendré par la maladie morale dont souffrait la génération contemporaine, c'est-à-dire, le désenchantement^ la sécheresse et le vide de l'âme. Oniéguine est un mondain blasé, un viveur fatigué, sur lequel les saines émotions n'ont plus de prise. Il n'a pas le courage de lutter ni d'employer ses forces et sa jeune énergie à une œuvre grande et bonne. Il se laisse entraîner par le courant sans vouloir le remonter : son éducation était celle de tous les jeunes gens de l'époque.

« Il possédait Theureux talent — d'effleurer légèrement ~ tous les sujets de conversation, — de garder le silence dans une grave discussion — avec la mine savante d*un connaisseur, '— et de faire sourire les dames — par un feu d'épigrammes inattendues.

tt Le latin, maintenant, n'est plus à la mode ; — mais à vrai dire — il possédait assez cette langue ^ pour pouvoir déchiffrer une épigramme, — parler de Juvénal, — mettre au bas d'une lettre Vak ; — il se rappelait, bien que vaguement — deux vers de TEnéide. — Il n'avait guère Tenvie — de fouiller dans la poussière chronologique des temps, ni d'étudier — la description de la terre ; mais il avait conservé dans sa mémoire — les anecdotes d'autrefois — depuis Romulus jusqu'à nos jours...

c Mais ce en quoi il était un vrai génie, -— ce qu'il savait le mieux, — ee qui fut depuis son enfance — l'objet de ses études et de son bonheur, — ce qui occupait tout le jour

— son eaticryeuse indolence^ -^ c*ëtail la scieneê de l'aniour.«. »

Voilà pour dOD éducation ; Toyoas maintenaot son caractère :

« Comme il sut feindre de bonne heure, — cacher ses espérances, faire le jaloux, — dissimuler, en imposer, — faire le sombre, le mélancolique, — paraître fier et soumis, ^ attentif et indifférent 1 — Gomme il avait Tair enmiyé et fatigoé, -*• oa ardent et éloquent I •» Quel laisser-aller dans ses lettres d*amour ! -^ Gomme il savait s'oublier ! comme son regard était rapide et tendre, — pudique et insolent ! — Avec quelle habileté il pouvait quelquefois faire venir une larme docile !

« Gomme il savait paraître nouveau, — étomier Tinnocence par sea plaiaanteriesy — effrayer par un désespoir prêt à tout, — amuser par d'adroites louanges, — se livrer à une minute d'attendrissement, — vaincre par l'esprit et par le cœur — les préjugés de l'âge innocent, — attendre une caresse involontaire, — demander et exiger un aveu, — écouter les premiers battements d'un cœur, — poursuivre l'amour, obtenir — tout à coup un secret rendez- vou»; — et donner ensuite des leçons de morale I

« Mais vous, heureux maris, — vous étiez ses amis ; il était bien accueilli par l'époux rusé, -* vieil élève de Faublas, — ainsi que par le vieillard méfiant, — et par le majestueux cocu, — toujours content de lui-même, — de son dîner et de sa femme. »

Libre de bonne heure, riche et ainsi armé de pied en cap, il devait avoir de nombreux succès dans le monde.

Mais « ses sentiments se refroidirent bientôt, — le bruit du monde lui devint insupportable ; — les beautés ne furent pas longtemps — l'objet de ses pen-

sées; — les Irabiscms finirent par le faliguer; — les amis et Tamitié Tenniiyërent. Il apparaissait dans les salons, — sombre et blasé comme Cbilde-Harold ; — ni les cancans du monde, ni le boston, — ni. les doux regards , ni les hardis soupirs , — rien ne le toucha phis^; — il ne voyait rien. »

Il ne tarda pas à gagner le spleen. Heureusement pour lui, son vieil oncle mourut en laissant une belle fortune. Il lui fallut partir en province pour recueillir cet héritage, et gérer les terres qui lui étaient échues. Il se lia avec un propriétaire voisin, Vladimir Lenskoï, d'un caractère tout opposé.

a Son âme venait en droite ligne de Gœttingen: -* il était beau, jeune, *— adorait Kant et était poète. — Il rapporta de la nébuleuse Germanie — les fruits de la science , — des rêves amoureux , — un esprit ardent et étrange, — des discours enthousiastes, — et des cheveux noirs et frisés jusqu'aux épaules. »

Évitant les propriétaires bourgeois et provinciaux, Lenskoï se lia avec Oniéguine, «comme l'eau et la pierre, — les vers et la prose, la glace et la flamme. » Gomment expliquer cette sympathie entre deux esprits de goûts si opposés? Le poëte nous répond avec son ironie habituelle que Fennui et l'oisiveté les rapprochèrent.

Ils finirent cependant par fréquenter assez souvent une maison du voisinage. Là se trouvaient deux jeunes filles : Olga et Tatiana, de caractères aussi différents que Tétaient ceux des deux amis.

Olga était une bonne pâte, une nature molle, une âme qui devait sommeUler toujours, capable de recevoir toutes les impressions, sans en ressentir aucune profondément. Ses goûts la destinaient à être

une bonne mère de famille, une bourgeoise dans toute Tacception du mot. «Toujours modeste, toujours soumise, — toujours gaie comme le matin, — simple comme la vie du poète, -^ jolie comme le baiser de Famour, — avec des yeux bleus comme le soleil...» Lenskoï s'amouracha passionnément de cette nature franche et limpide. Il lui confia ses rêves, lui parla poésie, sentiment, passion, comme aune âme-sœur. Elle l'écoutait naïvement, sans trop comprendre, et lui répondait toujours par le même sourire.

Bien différent était le caractère de Tatiana. Sans être belle ni fraîche comme sa sœur, elle attirait par sa sauvagerie, sa tristesse et son silence. Sa figure pâle et rêveuse, ses grands yeux noirs couTaient d'ardentes passions et un besoin d'aimer qui n'ayaient pu encore se faire jour. Lorsqu'elle vit pour la première fois Oniéguine, avec ses airs ennuyés, sa figure fatiguée, il lui parut un héros de roman , que la vie avait fort éprouvé. Elle crut enfin avoir trouvé ridéal qu'elle avait tant désiré. Sans raisonner son sentiment, et sous l'impression d'une passion fraîchement éclose, clic lui écrivit une lettre dans laquelle elle lui avouait franchement son amour.

Oniéguine fat d'abord ému par ces rêves enfantins, par ce langage simple et naïf qu'il n'avait pas encore entendu. Mais sa nature blasée reprit le dessus. Ne voulant pas tromper cette enfant, il crut nécessaire de lui donner une leçon de morale, et de lui montrer qu'il n'était pas fait pour le mariage. Tatiana, désabusée, se regarda comme une héroïne de roman. Elle refoula son amour et se concentra en elle-même. Dans ses lectures, dans ses rêveries, elle chercha à comprendre le caractère de ce héros byronien.

Pendant ce temps, Lenskoï et Olga vivaient en vrais amoureux, au milieu des nuages, et sous Tempire d'un sentiment calme et doux. Entièrement absorbés en eux-mêmes, ils ne voyaient pas que le di'ame et la passion étaient à leurs côtés. Olga surtout, dans sa naïve simplicité, ne s'apercevait de rien. Un soir, elle dansa un peu trop longtemps avec Oniéguine. Lenskoï, se regardant comme un amoureux éconduit, crut à une trahison, et provoqua Oniéguine. Le duel eut lieu au pistolet et Lenskoï fut tué. Olga pleura quelques jours son fiancé, qu'elle avait traité en frère, en ami, puis épousa un officier.

Tatiana resta seule, plus triste et plus mélancolique que jamais. Les parents , résolus à la marier, l'emmenèrent à Moscou ; c'est là qu'un général , qui était prince et riche à la fois, l'épousa.

Un grand changement moral et physique s'opéra dans notre héroïne. Elle sut, de prime abord et sans efforts, conquérir la première place dans le monde aristocratique auquel son mari appartenait. Elle refoula en elle ses sentiments, son amour, et ne songea qu'à remplir ses devoirs d'épouse et de grande dame. Ce fut là qu'Oniéguine la retrouva. Il n'en put croire ses yeux, tant la petite fille de province qu'il avait connue et rejetée autrefois s'était transformée. Le miracle que l'enfant simple et timide n'avait pu faire, la princesse, belle, parée, majestueuse, froide et inaccessible comme une déesse , l'opéra. Était-ce de l'amour ? Était-ce simplement l'attrait du fruit défendu ? En tout cas , la beauté toute rayonnante de Tatiana réveilla en lui un cœur qu'il croyait blasé et tout à fait mort. Il ne put résister plus longtemps et s'avoua vaincu. Tatiana, digne et fière, lui rappela les jours

d'autrefois, la froideur avec laquelle il Tatait repoussée , et la leçon de morale qu'il lui avait fstMe. Elle aurait préféré une vie ealme et heureuse avec lui au luxe qui Fenvironnalt. «Mais, dit-elle, je suis mariée. Vous devez — me laisser, je vous le demande ; — je sais que vous avez de rh<mueQr et de la fierté. — Se vous aime (à quoi bon le cadi^?) , — mais j'appartiens â un autre, et je lui serai toujours fidèle. »

Tel est le srujet du célèbre poëme de Poucbkinev On n'y voit plus régner la pure fantaisie, comme dans : Rouslane et Loudmila^ le Prisonnier du Cau* case. C'est un roman pris dans la vie réelle. Oniéguiné est un type emprunté à la société contempcMraine , comme Tchatzky, son frère aîné. Celui-ci l'avait devancé dans la vie à une époque de lutte où tout n'était que chaos et confusion. Il isi'était lancé dans l'arène avec toute Tardeur d'une jeune intelligence froissée par la triste réalité, et qui entrevoyait un idéal plus élevé, plus parfait. Lorsqu'Oniéguine parut, le découragement avait succédé à la lutte. Le marasme et le désarroi énervaient la génération contemporaine. Sans but, et n'ayant plus d'illusions, elle se laissait mollement aller au courant de la vie. Tchatzky, irrité par l'oposition qu'il rencontre, et son impuissance â la vaincre, s*indigne et s'emporte. Oniéguiné , bien supérieur au milieu qui l'entoure, lui fait cependant toutes les concessions possibles et vit en paix avec lui. Le dénouement est également malheureux pour les deux héros. Tchatzki est rejeté par la société qu'il maltraite. Oniéguiné est dignement puni de son immoralité.

Nous retrouverons encore plus d'une fois des types

du même genre dans le cours de notre élude. Ils nous serviront à marquer et à suivre les différentes phases du développement de la société russe, dans le siècle actuel.

Que serait devenu Pouchkine, si une balle n'avait soudainement brisé sa brillante carrière ? Son talent compléleineni mûri et développé aurait -il produit quelque chose de sublime , de grandiose ? Son épanouissement fécond aurait-il été frappé d'impuissance et de stérilité? C'est une hypothèse impossible à résoudre. Quoi qu'il en soit, Pouchkine est le plus grand génie qu'ait produit la Russie. La littérature de son pays ne lui a pas encore donné de rival. Son talent créateur, ses qualités artistiques sont restés sans échos. Disons plus , les beaux jours du romantisme ont à jamais disparu. Aujourd'hui, les jeuuas inlelUgences ne s'ouvrent plus au souffle des idées belles et fécondes qui s'épanouissaient avec tant d'éclat dans la première moitié de notre siècle. Alors, on faisait du dilettaûtisme littéraire. Qu'est devenue l'aurore poétique qui éclaira cette époque? Est-ce la vieiUesse ou une réalité trop énervante qui pèsent sur la génération contemporaine? Toujours est-il qu'en Russie, comme en France, comme dans le reste de l'Europe, le romantisme fut une des plus brillantes périodes qu'ait produites la vie intellectuelle des peuples.

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