‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 34 sur 90 · LERMONTOF (1815-1841). SES POJÉSIES, SES ROMANS · texte numérisé non relu

LERMONTOF (1815-1841). SES POJÉSIES, SES ROMANS

Ce poète était le fils d'une pauvre famille noble du gouvernement de Toula. Il naquit à Moscou. On n'a aucun détail sur son père ; il perdit sa mère à Tâge de deux ans, et fut élevé par sa grand'mère, madame Arsénief, dans sa petite terre de Tarkhani, gouvernement de Penza. Comme Pouchkine, il reçut une éducation tout à fait étrangère. Il le regretta plus tard, car un jour il disait : « Quel dommage que j'aie eu pour nourrice une Allemande et non pas une Russe; je n'ai pas entendu de contes populaires : ils renferment sans doute beaucoup plus de poésie que toute la littérature française. »

A l'âge de dix ans, il alla avec sa grand'mère au Caucase. Vers 1826, il fut placé dans une pension attachée à l'université de Moscou; cinq ans après, il suivait les cours de cette université. Il se faisait déjà remarquer, à celte époque, par un caractère impressionnable, nerveux, susceptible et ambitieux. «Chez les Véréstchaguine, — écrit madame Khvostof, — je rencontrai (en 1830) leur cousin, un garçon de seize

à dix-sept ans, inculte et mal bâti, avec des yeux spirituels et expressifs , un nez retroussé et un sourire sarcastique. Ses études ne Tempéchaient pas, tous les soirs, d'ôtre notre cavalier; tous l'appelaient Michel Nous le traitions en enfant, bien que nous

rendissions justice à son esprit. Cette attitude Tirritait ; il faisait tous ses efforts pour se montrer un jeune homme, il nous déclamait des vers de Pouchkine, de Lamartine, et lisait sans cesse Byron. »

Lors de son entrée à l'université, il reçut le grand prix au concours. « On avait plaisir à voir, écrit à ce sujet madame Khvostof, comme il était heureux, comme il paraissait triomphant! Connaissant son amour-propre excessif, je me réjouissais pour lui. Depuis son enfance, il était obsédé par la pensée qu'il était laid, mal fait, d'une basse extraction, et dans ses moments d'exaltation il m'avouait son immense désir de se faire un nom, sans le devoir à personne autre qu'à lui-même. »

11 ne resta pas longtemps à l'université; une étourderie de jeunesse l'en fit exclure. Tous les emplois civils étant ainsi fermés pour lui, il ne lui restait plus qu'à endosser Tuniforme. En conséquence, en 1832, il entra à l'école des yunkers de Pélersbourg et y resta deux ans. Il se trouva dans un milieu aux aspirations grossières, matérielles, avec des camarades dont le plus grand bonheur était de se livrer à la débauche ou à des farces qui n'avaient rien de spirituel. Il se ressentit nécessairement de l'influence qu'exerça sur lui une pareille société; nous en retrouvons les traces dans plusieurs lettres de lui adressées à une amie de Moscou.

« Depuis que je vous ai écrit, il s'est accompli en

moi un si grand ebaDgement, que je ne sais moiia^e quelle roie je dois choisir : le vice ou la bêtise. Il est Yrai que Tun et l'autre conduisent fiouvent au même but. Je $ais que tous allez m'en dissuader, que vous tâcherez même de me consoler ; c'est inutile 1 Je me trouve plus heureux que jamais; je me sens plus gai que le premier ivrogne venu, qui chante dans la rue. Ce» expressions ne vous fdaisent pas, mais, hélas ! dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tues. »

Et dans une autre : « Ce qui me console, c'est que dans un an je serai <^cier. Et alors, si vous saviez quelle vie je me propose de mener!.... Elle sera la plus belle possible 1 Avant tout, je ferai des folies et des sottises de toute sorte; quant à la poésie, 'je la noierai dans le Champagne. le sais que vous allez vous révolter, mais, hélas! le temps des rêves est passé; je sens le besoin de jouissances matérielles; je respire après un bonheur qui ne trouble que mes sens, et qui laisse mon âme en paix. Voilà ce qu'il me faut maintenant, et vous voyez, chère amie, que je suis un peu changé depuis que nous nous sommes quittés. Lorsque je me suis aperçu que mes beaux rêves s'étaient envolés, je me dis que c'était inutile d'en faire de nouveaux, qu'il valait mieux apprendre à s'en passer; je ressemblais à un ivrogne qui tâche de se déshabituer peu à peu de la boisson. Mes ef*forts n'ont pas été vains, et bientôt mon passé m'est apparu comme un programme d'aventures très-ordinaires »

Enfin dans une troisième : « Que c'est étrange, les songes 1 c'est l'envers de la vie, et quelquefois il est plus agréable que la réalité même. Je ne suis pas du

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tout de ravis de ceux qui prëlendenfc que la vie n'est qu'an rêve; je ressens trop vivement son action et son vide séduisant. Je ne pourrai jamais m'en éloi-* gner assez pour la mépriser franchement, car ma vie, c'est moi, moi> causant avec vous, et pouvant en une minute me changer en rien, en un nom qui n'est lui-* même que néant. Il est étrange de penser qu'un jour viendra où je ne pourrai plus dire : je, A cette idée, le monde m'apparait comme un amas de boue. »

C'est sous ces impressions que Lermontof débuta par quelques compositions dont le fond était assez scabreux, telles que : Mongo^ la Fête de Péterhof, A sa / sortie de l'école il écrivit, au sujet de la mort de / Pouchkine, une élégie commençant par ces n^ot& : / Jl est nu>rt, le peëte^ esclave jj '* f fr**"***^"** 'f^*^^ en re-/ "grettilntlàiiiyW cle eè génie, M accablait de sarcasmes/ la coterie des critiques qui avalent attaqué Tillustrel défunt. Cette pièce fit grand bruit; tout le monde s'en arrachait des copies. On raconte à ce sujet que^ dans un des salons les plus fréquentés de Pétersbourg, la vieille princesse X...., renommée pour son esprit piquant, demanda à Beckendorf : « Avezvous connaissance de ce que Lermontof a écrit contre nous ? » Beckendorf, probablement, avait lu la pièce et n'y avait rien trouvé de grave ; mais on prétejnd

qtfil répondit : « Oh! si madame X le sait, je

dois en avertir qui de droit. » Que cette anecdote soit vraie ou non, Lermontof fut envoyé dans un régi* ment de dragons, en Grusie. Il n'y resta qu'un an. Il revint à Pétersbourg, où il publia lô^^g^gg^t les Mtzyrû Son nom était désormais acquis à la célé- Driie. Lermontof avait enfin trouvé sa voie. Dans Tun comme dans l'autre de ces deux poèmes, on

voit des natures énergiques, corrompues, ou incultes et primitives, lutter longtemps contre le sentiment de Tamour, du beau, puis finir par être domptées. L'influence de Byron y devient de plus en plus visible. Le doute Tagile, il est mécontent, irrité de ce qu'il voit autour de lui. Lisez plutôt cette poésie, qui est une de ses plus belles :

« Je considère tristement notre génération ! — tout est vide ou fatigué ! — et, sous le fardeau de Tétude et du doute, — elle vieillit dans Tinaction. — A peine sortis du berceau, nous sommes riches — des fautes de nos pères, de leur esprit tardif ; — et la vie nous fatigue déjà, comme un chemin égal et sans but, — comme un repas joyeux à une fête étrangère. » Honteusement indifférents au bien comme au mal, — nous sommes abattus au commencement de notre carrière, sans avoir lutté ; ^ lâchement faibles devant le danger, — vils esclaves devant Tautorité, — semblables à un fruit mûr avant le temps ^ qui ne réjouit ni notre goût ni nos yeux, — et qui est suspendu entre les fleurs, comme un étranger délaissé ; — le moment de leur beauté est celui de sa chute. — Nous avons desséché notre esprit par une science stérile, — cachant envieusement à nos proches et à nos amis — des espérances meilleures, et la noble voix — sous le masque de I incrédulité ; — nous effleurons à peine le bord de la coupe des plaisirs, mais nous n'avons pas ménagé nos jeunes forces. — Redoutant la satiété, nous avons extrait pour toujours le meilleur suc de chaque jouissance. — Les rêves poétiques, les créations de Fart — ne touchent pas notre esprit d'un doux enthousiasme. — Nous dissimulons avec soin dans notre cœur un reste de sentiment — enfoui par Favarice comme un dépôt inutile. — Nous ne sacrifions rien ni à la haine ni à Tamour, — et dans notre âme règne un froid mystérieux, — pendant que le feu bouillonne dans notre sang. — Nous n'éprouvons que de l'ennui pour les splendides distractions de nos ancôlres, — et pour leur légère et enfantine corruption. — Nous courons vers la tombe sans bonheur et sans gloire — en regardant ironique-

ment en arrière. — Nous passons, foule sombre et bientôt oubliée, » sans bruit, sans laisser de traces — et sans lë-i guer aux siècles ni une pensée féconde — ni une œuvre portant l'empreinte du génie. — La postérité outragera notre poussière par des vers pleins de mépris : — ironie amère d'un fils trompé — par un père prodigue I »

Après avoir égrené toutes ces idées de tristesse et de désillusion dans de petites poésies, il finit par les appliquer et leur donner un corps dans un roman, le Héros de notre temps, qui n'offre plus actuellement qu'un intérêt relatif, et fit beaucoup de bruit à Tépoque où il parut. Petchorine, comme ses prédécesseurs Tchatzky et Oniéguine, est un portrait pris au vif de la génération contemporaine. Il souffre de la maladie qui faisait languir la société de cette époque. C'est le byronisme transporté en plein sur le sol russe, non pas un byronisme d'emprunt, d'imitation, une mauvaise copie. C'est un tableau vivant de la lutte du génie contre l'atmosphère lourde et étroite qui pesait alors sur les esprits libres et indépendants, contre Tapathie ou l'ignorance des masses. Les caractères sérieux ou ambitieux en souffraient : à la lutte, à l'ardeur bouillante de la jeunesse, succédaient bien vite le déseoefaantement, le doute, la satiété. La majorité, suivant Timpulsion donnée par la littérature, était byronienne par goût, par mode; chacun prétendait être « une âme incomprise, n Petchorine, comme son devancier Oniéguine, est riche, élégant; son éducation superficielle, ses penchants naturels l'ont prédisposé de bonne heure à ne prendre de la vie que ses plaisirs faciles. Il a tout ce qu'il faut pour réussir : il est fat, égoïste, froid et hypocrite. Mais ce qui fait la supériorité du Béros de

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notre temps sttr Oniéguine^ c*est que le premier csl en relation intime, incessante, avec la vie réelle. Ce rapprochement de Petchorine arec la société permet à Fauteur de faire défiler sous nos yeux un assemblage de types plus Taries^ plus vivants et plus saisis» sants que ceux du roman i' Oniéguine. Bêla et Maxime ont tous deux un cœur aimant, une simplicité d'esprit naïve, enfantine : la première aime avec force, aucun sacrifice ne Teffraye ; le second a plus de douceur et de bonhomie dans le caractère. Grouszinski est un de ces caractères faussement romanesques, un de ces poseurs incompris^' comme où en voyait beaucoup à cette époque. Nous retrouvons la dame du grand monde, futile, pétrie de vanité, à Tesprit vide, dans la princesse Mary. Viéza est capricieuse, maladive, impressionnable et sentimentale, comme une petite femme nerveuse. Elle se laisse tromper par l'air mélancolique que Petchorine avait pris comme un masque d'emprunt ; elle croit naïvement aux souffrances de son cœur, à son âme incomprise.

Lermontof devait avoir une fin tragique et prématurée, comme beaucoup d'autres poètes contemporains. Il disait déjà en parlant de lui-même : « Non, je ne suis pas Byron ! Je suis un élu encore inconnu J'ai commencé plus tôt, je finirai plus vite,

et mon esprit ne produira pas beaucoup. »

En effet, en 1840, il se battait en duel avec le fils du baron de Barante, célèbre historien et ambassadeur de France à Pétersbourg. Pour l'en punir, on l'envoya dans un régiment qui était au Caucase. C'était la troisième fois qu'il voyait ce beau pays. L'année suivante il revint à Pétersbourg, et, quelques mois

après, il fut tué dans une rencontre avec un de ses camarades, Mar lynof * .

Il mourut a Tage de vingt-six ans, et dans tout répanouissement de son talent. Un des plus célèbres critiques de cette époque, Biélinsky, disait de lui : «Lermontof produisit peu, beaucoup moins que ne lui permettait son immense talent. Son caractère insouciant, sa jeunesse ardente et a;vide d'impressions, son genre de vie, tout Tarrachait aux travaux paisibles de rétude, à la méditation solitaire, si aimée des Muses. Toutefois, sa nature impétueuse^ commençait insensiblement à s'affermir ; la sDif du travail et de la réalité s'éveillait en lui, et son regard d'aigle osait déjà sonder tranquillement les profondeurs de la vie. n

1 . La rencontre etit lieu au Caucase, près de la ville de PiatI gorsk. Il est maintenant avéré que LeroioDlof.fit tout pour provoquer ce duel, et qu'il rendit toute explication impossible.

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