‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 35 sur 90 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

GOGOL (J809-1852). — SES CONTES. — TENDANCES NOUVELLES DANS LA LITTÉRATURE RUSSE. — LES AMES MORTEâ.

/ Le byronisme, donl Lermontof fut un des plus ardents partisans, avait été adopté avec engouement par la jeunesse sceptique et désœuvrée. Mais il devait avoir son temps et être remplacé par des idées plus ^ saines. Les esprits vraiment sérieux préférèrent ^ imiter Pouchkine. Lorsque le talent de ce dernier eut atteint sa maturité complète, il quitta la lyre pour écrire en prose. La poésie fut sacrifiée au roman. Dans cette nouvelle voie, il trouva de nombreux partisans et créa toute une école d'écrivains, tels que : Zagoskine, Lajejtchnikof, Dabi, Veltman, Polévoï, Marlinsky, etc. Byron fut oublié et remplacé par / ffalto SlCftH dont le genre et la manière de procéder s'adaptaient mieux à Tétude et à la peinture de la vie russe. Cette nouvelle littérature devait recevoir une forme définitive dans les œuvres de Gogol. Ce dernier fit école; et ses procédés trouvent encore aujourd'hui des adeptes.

Gogol naquit à Sorolchiotzi , gouyernement de Poltavâ, dans le pays où la poésie populaire s'épanouissait avec tous ses riches trésors de légendes^ de contes, de chansons. Son grand-père, ancien employé de la chancellerie des Cosaques Zaporogues, amusa son enfance et sa jeunesse en lui racontant des histoires empruntées à la vie et aux guerres de ce peuple aventureux. « Mon grand-père, dit-il plus tard, savait très-bien raconter. Quand il parlait, je n'aurais pas bougé de toute la journée. Mais ces longs récits, dans lesquels il nous dépeignait le bon vieux temps, les expéditions des Zaporogues, des Polonais, les exploits de Podkova, de Sahaïdatchni , étaient loin de nous intéresser aussi vivement que certains vieux contes qui nous faisaient frissonner et dresser les cheveux sur la tête. Quelquefois j'avais si peur,

que la nuit je ne révais que de choses horribles »

Le père de Gogol était un homme très-instruit. Il lisait énormément, était abonné à des revues, à des journaux, et racontait avec beaucoup de verve et de gaieté. Il recevait chez lui tous les nobles des environs; quelquefois même on y donnait des spectacles d'amateurs. Le jeune Gogol fut d'abord élevé à la maison. A l'âge de douze ans, on l'envoya au gymnase de Niéjine, où il fut reçu boursier. D'une nature volontaire et même indolente, il dut à une mémoire excellente les quelques succès qu'il obtint. Il détestait les mathématiques et n'aimait pas mieux les langues vivantes. Il abhorrait surtout l'allemand, et disait quelquefois en plaisantant : € Je ne puis croire que Goethe et Schiller aient écrit en allemand ; ils devaient se servir d'une autre langue. » Les langues mortes ne furent pas non plus son objet de prédilec-

Itô LITTÉRATU-RE CONTEMPORAINE EN RUSSIE.

tion. <r II a été à mes cours trois ans, disait de lui Eouljinski, son ancien professeur de latin, et tout ce qu'il a pu apprendre, c'était de traduire le premier paragraphe de la Ghréstomatie qui faisait suite k la graUxmafre de Kocfaansky ' tmivergta mundus plerumque diètrébuitur in duos paries^ ccêlum et êerrrnn. Aussi reçut-il, arec d'autres élèves, le sobriquet de «fiwer* sus mundus. Pendant les classes, il tenait toujours sous son banc un livre qnelconque>t ne faisait guère attention ni au ciel ni à la terre..... n II notait pas non plus très-fort en russe et en orthographe. Sa distraction favorite était le dessin.

Travailleur peu studieux, le jeune Gogol, en revanche, lisait avec avidité tout ce qui lui tombait s<ms la main. Il aimait surtout les poésies de loukovskl et de Pouchkine. La lecture assidue des almanachs et des livraisons du Messager de VEurope^ auquel ses parents étaient abonnés, lui inspira l'idée (Tessayer de la publicité. Un de ses camarades avait la manie d'écrire de mauvais verâ; Gogol en fit une collection, les parodia, et leur donna la forme d'un almànach qu'il communiqua à ses amis, sous le titre de : Pathos dziJBamasse. Il conçut alors le projet de faire luimême un journal-manuscrit. La tâche était difiScile, car il devait rédiger des articles de toute sorte el trouver une couverture brochée qui donnât à son oeuvre l'apparence d'une revue. Il passa des nuits à dessiner l'entête dans lequel on lisait le titre du jour-* nal : F Étoile. Tout cela se faisait à l'insu de ses camarades, qui ne devaient être mis au courant que lors de la publication de cette petite revue. Le mois suivant, il parut une livraison de VÉtoile. Elle eut un grand succès parmi les jeunes gymnasistes. A

côté de poésies d'un romantisme échevelé, il y avait des articles comiques ou satiriques.

Un peu plus tard, Gogol rapporta de la maison paternelle, où il avait passé ses vacances, une comédie en petit-russien qu'on y avait jouée. Il organisa au gymnase un petit théâtre avec ses amis; et, comme le directeur approuvait beaucoup ce genre de distraction, le gymnase eut un vrai théâtre sur lequel les élèves représentaient des comédies en petit-russien ou des pièces de Molière, de Florian, de Kotzebue, deVon Vjzine et deKniajnine, Les habitants de la ville y assistèrent et quelques-uns se rappellent encore avoir vu jouer Gogol.

Enfin, le jeune Gogol réunit de l'argent par voie de souscription et fonda, à l'usage des élèves, une bibliothèque dont 11 fut nommé le surveillant.

Il sortit du gymnase de Niéjine en 1828. C'était à cette époque un jeune homme très-religieux et trèsenthousiaste, 11 nourrissait des rêves grandioses, et son ambition ne connaissait pas de bornes. Il paya, comme: touy e§..imljm,JÛOJnMl djUSH

suis une énigme pour tous, écrivait-il à sa mère, en 1828; personne n'a pu me deviner complètement. Chez vous, on me regarc^ comme un pédant capricieux, insupportable, qui se croit plus spirituel que tout le monde. Ici, on me croit un idéal de douceur et de patience. Pour les uns, je suis modeste, poli ; pour les seconds, je suis sombre, rêveur, inculte ; pour les troisièmes, je suis bavard et ennuyeux à l'excès : ici, j'ai de l'esprit; là, je suis un sot. » En sa qualité de héros romanesque, il croyait déjà avoir beaucoup souffert.

lu LITTÉRATURE CONTEMPORAINE EN RUSSIE.

V Je n'en connais guère, diWl, qui aient eu à supporter autant d'ingratitude, de prétentions bétes et ridicules, el de froid mépris. J'ai tout souffert sans reproches, sans murmure ; personne n'a entendu mes plaintes; j'ai môme été jusqu'à louer les auteurs de ma tristesse. »

Gogol était romanesque et rêveur à la fois. Ces deux traits principaux de son caractère devaient finir plus tard par se fondre en un seul : l'ascétisme religieux.

Son plus grand désir était d'aller à Pétersbourg. Il croyait, dans son inexpérience, pouvoir arranger sa vie aussi facilement qu'à Niéjine, et faire promptement une brillante carrière. Ses espérances furent bientôt déçues. Les embarras de la vie matérielle, la difficulté de trouver un emploi ne tardèrent pas à le décourager. Pour comble de malheur, il tomba amoureux d'une personne du grand monde. Cette situation lui devint intolérable. Il fit un coup de tête. Sa mère lui avait envoyé de l'argent pour payer une hypothèque. Il s'appropria cette somme, offrant à sa mère la jouissance des revenus du bien qui lui venait de son père, et partit pour l'étranger. Son voyage ne fut pas de longue durée. Après avoir séjourné un mois à peu près à Lubeck, il revint à Pétersbourg, l'esprit plus calme et l'imagination moins échauffée.

En 1830, il reçut une place très-modeste au ministère des apanages. Il n'y resta pas longtemps et donna sa démission. Ses débuts au théâtre ne furent pas plus heureux. Il essaya de la littérature, et fit paraître son Sans Kuchel-Garten, idylle qu'il avait écrite à l'époque où il était encore au gymnase. Il Pavait signée sous le pseudonyme d'Akof. Le célèbre critique

Polevoï ne lui épargna pas les railleries, et'Gogol tout ému fit retirer les exemplaires qui étaient en vente.

Tous ces insuccès lui ouvrirent les yeux. Il vit que jusqu'alors il avait fait fausse route. Il se dépouilla de toutejs ses illusions de jeunesse pour prendre un genreplus sérieux. Il s'appliqua avec ardeur à étudier, et à coUationner tout ce qui se rapportait à la Petite-Russie, son pays natal. Il écrivit à sa mère, à ses amis, en les priant de lui envoyer des légendes; des traditions populaires, des descriptions de mœurs et d'usages de fcette contrée. C'est à l'aide de tous ces matériaux qu'il composa ses Soirées à la ferme. Quelques-uns de ces récits parurent dans les revues et attirèrent l'attention du public. Gogol reçut de Joukovsky une lettre de recommandation pour Pouchkine. II nourrissait alors pour ce poëte une admiralion qui allait jusqu'à l'idolâtrie. Ce fut en tremblant qu'un beau matin il sonna à sa porte. Le domestique lui annonça que le maître dormait encore. Gogol, dans son inexpérience, crut que le poëte avait travaillé toute la nuit. Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il apprit que Pouchkine avait passé la nuit à jouer aux cartes!

Pletnéef, auquel Gogol avait été chaudement recommandé, lui procura des leçons et une place de professeur ; mais Gogol, qui avait été autrefois si mauvais élève, fut encore plus mauvais pédagogue. Ce fut à cette époque qu'il publia ses Soirées à la ferme, en cachant son nom sous le pseudonyme de Rouda-' Panka, Dans ces contes, l'inûuence littéraire de Joukovsky et de Pouchkine se remarque à chaque pas. L'élément fantastique y domine. C'est une série de

légendes, de traditions petites-russiennes, racontées avec un style plein de grâce, de fraîcheur et de poésie. Gogol ne pouvait les écrire que dans sa jeunesse. On y sent la nostalgie et l'amour du pays natal, une connaissance profonde de la vie des paysans. Ces Soirées dérivent directement de Rouslane et de Loudmila. Mais c'est un pas de plus vers la littérature populaire démocratisée. Quand on a lu ces contes, on éprouve une sympathie irrésistible pour la contrée qui les a produits. Voyez, par exemple, cette description du Dniepr à Kief : * .

« Il fait beau regarder, depuis le milieu du Dniepr, les hautes montagnes, les vastes prairies et les forêts verdoyantes I Ces montagnes ne sont pas des montagnes : elles n'ont pas de base, en haut c^mme en bas, c'est un sommet aigu ; au-dessus comme au-dessous, on voit le ciel immense* Ces forêts qui se dressent sur ces collines ne sont pas des fo-. rets : ce sont des cheveux qui ont poussé sur la tête énorme du lieschi. Au-dessous, sa barbe flotte dans Teau, et sous sa barbe comme sur ses cheveux, on voit le ciel immense. Ces prairies ne sont pas des prairies : c'est une ceinture verte, qui entoure le ciel rond ; et au-dessus, comme au-dessous, folâtre la lune. »

Et cette autre* :

« Comme le Dniepr est beau, lorsque, par ub temps calme^ ses flots coulent librement à travers les forêts et les collines! L'eau ne remue pas, elle ne fait aucun bruit; vous regardez, et vous ne savez si cette surface majestueuse est en mouvement ou immobile ; on dirait du verre { il semble que cette route bleue comme un miroir, immense dans sa largeur, in&nie dans sa longueur, s'élance et tourbillonne.

t . Extrait du conte intitulé : V Horrible vengeance»

- (( Alors le soleil ardent aime à regarder des hauteurs ëthërées, et à enfoncer ses rayons dans le froid cristal des eaux ; les arbres du bord aiment à projeter leur ombre sur les flots 1 Chargés de branches touffues, ils se réunissent sur la rive avec les fleurs des champs, et penchés, ils se mirent dans Teau sans se lasser, contemplent leur claire image, lui sourient, et la saluent en agitant leurs feuilles. Ils n'osent pas regarder le milieu du Dniepr ; il n'y a que le soleil et le ciel bleu qui puissent le faire ; l'oiseau môme y arrive rarement. Aucune rivière au monde n'égale sa magnificence !

<x Comme il est beau le Dniepr, lors d'une chaude nuit d'été, quand tout dort : l'homme, la béte, l'oiseau ; Dieu seul con-* templcf majestueusement le ciel et la^ terre, et secoue ses vêtements avec dignité. Les étoiles en jaillissent; elles brûlent et éclairent le monde^ et toutes se reflètent dans le Dniepr. Il les tient toutes dans son lit obscur; aucune d'elles ne peut lui échapper, à moins qu'elle ne s'éteigne dans le ciel; la sombre forôt peuplée de corbeaux endormis, et les montagnes depuis longtemps boisées^ s'efforcent, en se pressant; de le couvrir au moins de leurs ombres gigantesques. C'est en vain ! rien au monde ne peut cacher le Dniepr. Ses flots d'azur coulent lentement, et la nuit comme le jour, on peut le voir d'aussi loin qu'il soit possible à l'œil humain d'atteindre. Par suite du froid de la nuit, il se presse et se rapproche du rivage, où il forme des vagues argentées, qui reluisent comme le fil d'un sabre de damas; et lui, tout azuré, s'endort de nouveau. Le Dniepr est beau, alors, et il n'y a pas de rivière qui lui soit égale ! ]\^is quand, sur les montagnes, se ramassent les nuages bleus, la sombre forêt est ébranlée jusque dans ses fondements^ les chênes craquent, et réclair, sillonnant en zigzags les nuages, illumine soudain l'univers entier. Alors le Dniepr est terrible! Ses vagues s'élèvent, mugissent et se heurtent contre les collines, puis reculent couvertes d'écume et poussent des cris plaintifs pour fondre au loin. »

Je ne puis résister à' la tentation de traduire presque en entier un des plus beaux de ces contes : La nuit de mai. On pourra, en le lisant, se faire une idée de

cette riche poésie populaire dont la Petite-Russie est le berceau.

HÂNNA.

ff Une chanson sonore retentissait dans les rues du village de ***. C'était Theure où jeunes paysans et jeunes -paysannes, fatigués des travaux du jour, foiHiaient un cercle bruyant, éclairé par la lueur d'une belle soirée, et faisaient entendredes chants où la joie se fondait dans la rêverie. Le soir tout pensif couvrait mélancoliquement le ciel d'azur, et tous les objets prenaient des formes vagues et lointaines. Déjà les ténèbres s'approchaient, mais les chants ne s'éteignaient pas encore. Un jeune Cosaque, Levko, le fils du golova du village 1, sortit du groupe des chanteurs, une bandoura^ à la main, ir traverse les rues, en dansant et en tTraTtW» oSsrafCftords de son instrument. Bientôt il s'arrête doucement devant la porte d'une khala^... Après quelques instai^s f e «y^nce, il se met à jouer et à chanter :

Le soleil est bas, le soir est proche, Viens vers moi, mon petit cœur.

« Non , on vo|{ que ma beauté aux yeux brillants s'e^^t « fortement endormie ! » dit le Cosaque, après avoir uni sa chanson. Puis, ^'approchant de la fenêtre: «Hanna! Hanna ! « dors-tu, ou no veux-tu pas venir? Tu crains peut-être «f d'être vue; ou tu ne veux pas sans doute exposer ton joli « minois au froid! Ne crains rien, il n'y a personne. La « soirée est chaude. Si quelqu'un se montre, je te cacherai « sous ma svitka *, j'enroulerai ma ceinture autour de ta a taille, je te couvrirai de mes mains, et tu ne seras pas

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