Touloupet petite pelisse de mouton
156 LITTÉRATURE CONTEMt»ORAINE EN RUSSIE.
regarda et écoula altentivement la chanson. Ses yeux étaient à moitié cachés sous ses longs cils. Elle était pâle comme de la toile, comme l'éclat de la lune; mais comme elle était belle l Elle se mit à rire.... Levko frissonna.
— « Chante-moi, jeune Cosaque, une chanson î » dit-elle d'une voix douce^ en penchant sa tête, et baissant entièrement ses cils épais.
— • Quelle chanson dois-je te chanter, belle demoiselle? » N « Les larmes coulèrent doucement le long de son pâle visage.
— <( Jeune cosaque, » dit-^le, et sa voix avait quelque chose de touchant — « trouve-moi ma marâtre ! Tu auras tout ce que tu voudras! Je te récompenserai richement. J'ai des manchettes de soie^ des coraux, des colliers. Je te donnerai une ceinture ornée de perles. J'aide l'or... Trouvemoi ma marâtre I C'est une horrible sorcière. Elle m'a tourmentée; elle m'a fait travailler comme une simple paysanne. Regarde mon visage : c'est à l'aide de breuvages impurs qu'elle a fait disparaître les couleurs de me^oues. Regarde mon cou : ces taches bleuâtres qu'y ont faites ses ongles de fer ne s'effaceront jamais. Regarde mes pieds: ils ont beaucoup marché, non-seulement sur les tapis, mais encore sur le sable ardent, sur la terre humide, sur les épines des buissons» Et mes yeux ! regarde mes yeux! ils ne voient plus, tellement ils ont pleuré.... Trouve-moi ma marâtre!....»
«Sa voix, qui s'était subitement élevée, s'arrêta. Des torrents de larmes coulaient le long de son pâle visage. Un sentiment de pitié et de douleur s'appesantit sur le cœur du jeune cosaque.
— - « Je suis prêt à tout faire pour toi, demoiselle ! » dit^il d*une voix agitée : « mais comment puis-je la trouver? »
— « Regarde, regarde! » dit-elle rapidement, — « elle est ici ! elle joue sur le bord et danse avec mes filles. Mais elle est très-rusée. Elle s'est changée en noyée; cependant je sais, je sens qu'elle est ici. Je souffre de sa présence. A cause d'elle, je ne puis nager librement comme un poisson. Je vais au fond comme une clef. Cherche-la! » .
« Levko regarda sur le bord : à travers un brouillard fin et argenté, il vit des jeunes filles, légères comme des ombres, dans des chemises blanches comme une prairie émaillée de
muguets, des colliers d'or brillaient à leur cou; mais elles étaient pâles : leur corps semblait ôtre composé de nuages transparents. Le chœur, en jouant, se rapprocha de lui. Il entendit des voix.
— « Jouons au corbeau! » crièrent-elles, comme le jonc sur le bord de Peau, lorsqu'au soir il est carressé par les • lèvres aériennes de la brise. — « Qui sera le corbeau? »
« On tira au sort, et une jeune fille sortit de la foule. Levko la considéra attentivement. Son visage, ses vêtements étaient les mômes que ceux de ses compagnes. On voyait qu'elle ne jouait ce rôle qu*à regret. La bande se forma et échappa rapidement à ses atteintes.
— « Non, je ne veux plus ôtre le corbeau I » dit la jeune fille fatiguée : — « Gela me fait de la peine d'enlever des petits à leur pauvre mère I »
— « Ce n'est pas toi la sorcière I »> pensa Levko. « Mais qui est-ce qui va la remplacer ? »
« Les jeunes filles tirèrent de nouveau au sort. « C'est moi ! » dit l'une d'elles.
« Levko la considéra attentivement. Elle courait hardiment après la bande et sautait dans toutes les directions pour atteindre sa victime. Levko remarqua que son corps n'était pas si brillant que celui des autres: à l'intérieur, se dessinaient des taches noires. Soudain, on entendit un cri : le corbeau se jeta sur une des jeunes filles et la saisit ; Levko crut voir des ongles, et sur son visage, une joie méchante.
— a Voilà la sorcière ! » dit-il en la montrant du doigt, et on se retournant vers la maison.
« La demoiselle se mit à rire, et les jeunes filles, poussant des cris, entraînèrent celle qui avait joué le rôle de corbeau.
— « Comment te récompenser I Je sais que tu refuserais de l'or : tu aimes Hanna ; mais ton père ne veut pas que tu l'épouses. Il t'en empoche. Prends et remets-lui ce billet...
a Elle tendit sa main petite et blanche ; son visage rayonna d'un éclat merveilleux. Tout tremblant et le cœur agité, il prit le billet, et... se réveilla. »
158 lilTTlÊRATURB CONTEMPORAINE EN RUSSIE.
REYUL.
— « Est-ce que réellement je me serais endormi t » se dit Levko en se levant. — « J'en suis si impressionne, que je me demande si c'est un rêve !... C'est étrange ! » répéta*t*il en regardant autour de lui. La lune, arrêtée au-dessus de sa tôte, indiquait l'heure de minuit ; partout régnait le silence; un vent froid venait de l'étang ; près de lui se dressait tristement la vieille maison avec ses volets fermés, la mousse et Pherbe sauvage montraient qu'elle était depuis longtemps inhabitée. Il ouvHt alors sa main qu'il avait tenue fortement serrée pendant son sommeil, et poussa un cri d'éton** nement, en y voyant un billet. « Ah I si je savais lire l pensa-t-il en le regardant de tous les côtés. En ce moment il entendit un bruit derrière lui. »
C'était son père, le golova, qui, accompagné de quelques paysans, donnait la chasse à l'auteur d'une mystification, dont il avait été victime dans la soirée. Il ordonna de saisir Levko. Mais quel ne fat pas son étonnement, lorsqu'ayant pris connaissance du billet, il vit qu'il avait été écrit par le commissaire du district, qui lui intimait Tordre de marier son fils à Hannal II fallut bien y consentir!
« Levko s'éloigna rapidement, et, le cœur tout joyeux* se dirigea vers une khata bien connue et entourée de petits cerisiers. -^ « Que Dieu te reçoive en son saint paradis, bonne et belle demoiselle I » pensa-t-il. — « Que tu sois éternellement heureuse au milieu des anges I je ne dirai à personne le miracle qui s'est accompli cette nuit ; je te le confierai à toi seule, Hanna ; toi seule me croiras, et ensemble nous prierons pour l'âme de la pauvre noyée. » Il s'approcha de la khata : la fenêtre était ouverte, les rayons
de la lune venaient éclairer Hanna qui dormait auprè^ sa tôle était appu)«ëe sur sa main, ses joues étaient enflammées, ses lèvres remuèrent doucement, en prononçant son nom d'une voix à peine distincte, « Dors^ mon ange I rêve à ce qu'il y a de plus beau en ce monde ; et ce ne sera pas encore si beau qu^ ton réveil. » Puis, il fit le signe de la croix sur elle, ferma la petite fenêtre et s'éloigna.
« Quelques minutes après tout dormait dans le village ; la lune seule, d'un éclat merveilleux, nageait dans les immenses solitudes du beau ciel ukrainien »
Ces contes eurent à leur apparition un grand succès. Ils furent surtout appréciés par Pouchkine. Ce dernier, plus que tout autre, était à môme de goûter cette poésie populaire^ ces belles descriptions de la nature. Les dilettanti vraiment patriotes les lurent avec frénésie. Ils ne pouvaient pas croire qu'une contrée aussi dénuée de caractère, aussi pleine d'une triste uniformité que l'Ukraine ait pu fournir des sujets si poétiques. Gogol fut le moins heureux de tous. D'un caractère ambitieux et impressionnable, il rêvait une œuvre grandiose, gigantesque, en comparaison de laquelle ses contes ne lui paraissaient que des essais de collégien tout au plus. « Oui, écrivait-il à ce sujet à Pogodine : — ils tomberont dans Tobscurité jusqu'à ce que j'aie produit quelque chose de grand, d'artistique. Mais je vis dans l'inaction, je ne veux rien faire de petit et je ne puis trouver quelque chose de grand.... »
Il partit pour son pays natal, et se mit à étudier l'histoire de la Petite-Russie. Lorsqu'il revînt à Pétersbpurg, il rapportait sa fameuse épopée petiterussienne : Taras» Boulba , empruntée à l'époque où les Cosaques étaient encore indépendants.
Tarass Boulba est un vrai type de ces chefs co-
saques, toujours prêts à monter à cheval et à batailler. La guerre est son élément; en temps de paix, il recherche encore ce qui peut lui ressembler: tout ce qui exige de l'activité, du mouvement, ce qui remue et émotionne, la chasse, et les plaisir^ de la table. Ses deux fils reviennent de l'académie de Kief où ils ont fini leurs études. Au lieu de les recevoir en père tendre et aimant, il commence par se battre à coup de poings avec l'aîné, Ostap. Ce dernier est un vrai fils de Cosaque. Les verges n'avaient pu le forcer à étudier ;. la crainte seule d'être envoyé dans un couvent put l'y contraindre. Le plus jeune, André, avait beaucoup plus de goût pour les livres. D'un caractère ardent et passionné, il était devenu éperdûment amoureux d'une jolie Polonaise qu'il avait entrevue à Kief.
Tarass Boulba se voyant père de deux grands et forts Cosaques n'a rien de plus pressé que de leur donner le baptême de feu. Il les conduit à la capitale des Cosaques. Ici encore, Gogol se laisse aller à son amour pour les beautés de son pays. Nous aurons souvent l'occasion de le remarquer. Toutes les fois qu'il le peut, il se complaît à décrire la nature, les effets du soleil, de la lune, de la nuit. Il le fait avec amour; il caresse et châtie ses descriptions de paysages. Un peintre ne ferait pas avec plus de délices le portrait d'une maîtresse bien-aimée. Nous voici dans les steppes de l'Ukraine :
« Plus ils avançaient, et plus la steppe devenait belle. A relie époque, lout le sud, tout cet espace qu'on appelle maintenant la Nouvelle-Russie jusqu'à la mer Noire, formait une solitude vierge et verdoyante. Jamais la charrue n'avait creusé de sillon à travers les vagues immenses des plantes.
sauvages ; les chevaux seuls, disparaissant au milieu d'elles, comme dans une forôt, les foulaient aux pieds. Rien dans la nature ne pouvait être plus beau : la terre, à la surface, ressemblait à un océan vert-doré, d'où jaillissaient des millions de fleurs différentes. A travers les liges fines et hautes des herbes se glissaient des clochettes vertes, bleues et violettes ; le genêt jaune montrait son sommet pyramidal ; le trèfle blanc, avec sa tête en forme de parasol, brillait sur la surface ; un épi de blé, venu Dieu sait d'où, grandissait au milieu d'une toufie. Les perdrix fouillaient ce labyrinthe, en allongeant le cou. L'atmosphère était remplie de mille sifflements d'oiseaux divers. Les vautours se tenaient immo^ biles dans l'air, en déployant leurs ailes, et fixaient leurs yeux sur l'herbe. Les cris poussés par un troupeau d'oies sauvages qui disparaissaient à l'horizon résonnaient dans un lac lointain. La mouette s'élevait lentement au-dessus de l'herbe, et se baignait voluptueusement dans les flots azurés de l'air. Puis elle disparaissait,'et ressemblait alors à un petit point noir. Voyez ! elle a donné un coup d'ailes, et reluit sous l'éclat du soleil!.... Que le diable vous emporte, steppes, tellement vous êtes belles !... »
Et, au déclin du jour:
« Le soir, la steppe entière se transforme. Toute sa brillante étendue reflétant les derniers rayons du soleil prend une teinte de plus en plus sombre ; on voit l'ombre s'allonger et devenir d'un vert foncé, les vapeurs s'élèvent de plus en plus épaisses ; chaque petite fleur, chaque brin d'herbe exhaie une odeur d'ambre, et la steppe entière est parfumée. Sur le ciel d'un bleu sombre, un pinceau gigantesque semble projeter des larges bandes d'un vert rosé, des nuages transparents et légers apparaissent par endroits avec une teinte blanchâtre, et un petit vent frais^ séduisant comme les vagues de' la mer^ balance à peine les tiges des herbes et touche leurs joues.
«Toute l'harmonie qui résonnait pendant le jour a cessé ; elle est remplacée par une autre. Les brillantes belettes sortent en rampant de leurs trous, s'arrêtent sur leurs pattes de derrière, et font entendre leurs sifllements dans la
Steppe. Le chant des grillons devient plus fort. De temps en temps on entend d*uti lac éloigné le cri du cygne dont
récbo argentin traverse l'air Les Cosaques, après avoir
soupe, se couchèrent^ et laissèrent errer dans Thérbe leurs chevaux dont les pieds étaient garrottés. Les étoiles de la nuit les regardaient. Ils entendaient tout ce monde inGni d*insectes qui remplissaient Therbe : leurs cris, leurs sifflements, tout retentissait au milieu de la nuit, expirait dans Tair frais, et berçait leur sommeil. Si quelqu'un d'entre eux se levait pour un moment, il pouvait voir la steppe remplie de vers luisants, jetant de brillantes étincelles. Quelquefois le ciel, en certains endroits, se colorait des reflets ardents de joncs secs brûlés dans la prairie, et une troupe sombre de cygnes, volant vers le nord, prenait soudain une teinte d'un rose argenté ; il semblait que des mouchoirs rouges volaient dans les ténèbres. »
Ne dirait-on pas un tableau? Comme Gogol devait aimer sa patrie ! Et avec quel soin il nous dépeint les beautés pittoresques de rUkraine jusque dans leurs plus petits détails! Bientôt Tarass Boulba avec ses deux fils et son escorte arrive à la Siétch^ a ce nid d'où s'envolent les Cosaques forts et fiers comme des lions! et d'où la liberté se répand dans toute l'Ukraine. »
Ici, nous assistons au genre de vie de ce peuple indépendant, aimant le bruit et les aventures. En temps de paix, il est bruyant, paresseux, vivant au jour le jour sans penser au lendemain; c'est une orgie continuelle. Nous voyons un Cosaque s'obstiner à garder sa svitka malgré la chaleur : « Car, dit-il, si je l'ôte, j'irai la boire à l'instant. » Un autre ne peut avoir une pièce de monnaie dans sa poche sans aller rendre visite au- juif du cabaret. A côté de celte gaieté folle et hruyanle comme celle de Tivrogne, règne le plus grand respect pour la propriété.
Si un Cosaque vole un de ses compagnons, on l'attache au poteau d'infamie, on dépose à ses côtés un bâton avec lequel chaque passant a le droit de le frapper. Le meurtrier est enterré avec sa victime.
La Siétch est divisée en plus de soixante kourènes^ petites républiques indépendantes, commandées chacune par un ataman. Les cosaques élisent à la télé de la Siétch un koschévoL En temps de paix, ce dernier ne jouit d'aucune autorité ; il est traité comme un simple Cosaque, et peut être cassé par ses derniers. Mais que la guerre soit déclarée par la foule assemblée, et le koschévoi entre dans toute la plénitude de ses droits. Ce n'est plus l'humble exécuteur des volontés d'une foule capricieuse, c'est un maître, un despote aux droits illimités. 11 donne des ordres pour l'expédition^ et les Cosaques l'écoutent les yeux baissés. Alors tout bruit, tout tapage cesse; on ne songe plus qu'à s'armer et à entasser les vivres sur les fourgons.
Tarass Boulba voulant faire faire à ses fils leurs premières armes, décide le koschévoi à entreprendre une expédition. Le prétexte était tout trouvé. Le clergé polonais, par une propagande maladroite, avait indisposé les populations de l'Ukraine.
L'armée des Zaporogues se dirige vers les provinces polonaises, en répandant partout sur son passage la dévastation et la ruine. Elle va mettre le siège devant Doubno, place forte de la Volhynie. Les habitants, résolus à se défendre jusqu'à la dernière extrémité, ne tardent pas à manquer de vivres. La famine ravage la ville assiégée. Cette dernière était commandée par un volévode, dont la fille avait fait autrefois une forte impression sur le cœur d'André, a Kief. Celui-ci
apprend d'une jeune Tatare, qui était sortie de la ville par un souterrain, que celle à qui il avait voué un culte ardent mourait de faim. André, saisi d'épouvante, prend avec lui des alimenls^t entre dans la ville assiégée. La Tatare le conduit dans la maison du voïévode, et là, fasciné par la beauté de la jeune Polonaise, il oublie tout et renie sa patrie, son père, son frère et ses compagnons d'armes. Sur ces entrefaites, les Zaporogues apprennent que les Tatars, profitant de leur absence, ont pillé la Siétch. Une partie d'entre eux quitte alors le siège pour se mettre à la poursuite des pillards. Les assiégés, de leur côté, ont reçu des renforts. Ils font une sortie. Un combat terrible s'engage. Les dosaques, inférieurs en nombre, luttent héroïquement. La description épique de ce combat ressemble beaucoup à celles d'Homère. Les plus vaillants s'adressent des défis. Quand un Cosaque tombe, ses dernières paroles avant d'expirer, sont pour « la terre russe, » A chaque instant, Tarass Boulba leur chef, demande à ses Zaporogues : « Eh bien ! pany, avez-vous encore de la poudre dans vos gibecières? la force des Cosaques n'est-elle pas encore affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas? » C'est alors que le vieil ataman aperçoit son fils André chargeant ses frères à la tète d'un régimeut de hussards polonais : a Eh bien, mon fiJs, tes Lahki^ t'ont-ils été d'un grand socours?» André ne répond pas. — «Ainsi, tu as vendu la religion? tu as vendu les liens? Arrête et descends de cheval ! » Le jeune homme obéit comme un enfant et, ni mort ni vivant, s'arrête devant Tarass. « Ne
1 . Le mot Lahki est un mol d'injure que les Rui^ses et le Petits- Russiens doQnaient et donnent encore aux Polonafs.
bouge pas. Je t'ai engendré, je te tuerai ! » Et il le tue, sans que le malheureux ait songé à résister. Bientôt les Polonais l'emportent, grâce à leur supériorité numérique. Ostap est fait prisonnier, Tarass lui-même est gravement blessé et ne doit son salut qu'au dévouement d'un de ses vieux compagnons d'armes qui le rapporte en croupe. Une fois guéri de ses blessures, il ne songe qu'à s'enquérir du sort de son fils. Déguisé et accompagné d'un Juif, il se rend à Varsovie. Mais tous ses efforts pour sauver Ostap sont vains. Il a même la douleur d'assister au supplice de ce dernier; et lorsque Ostap expirant sur la roue s'écrie d'une voix déchirante : « Batkol (père) où es- tu? m'entends-tu? — J'entends! » ose répondre Tarass. Le vieil alaman ne tarde pas à donner de ses nouvelles aux Polonais. Cent vingt mille Cosaques envahissent les provinces polonaises; ils mettent tout à feu et à sang et ne sèment que ruines sur leur passage. L'helman de la couronne, Poiocki, est battu, et peut à peine s'échapper. Il présente des propositions de paix que les Cosaques acceptent. Mais le vieux Tarass, qui ne peut faire assez de victimes pour venger la mort de son cher et brave Ostap, continue à ravager la Pologne avec son seul régiment. Il est bientôt obligé de fuir devant toute une armée polonaise. Potocki l'atteint sur les bords du Dniestr. Les Cosaques parviennent à percer les rangs ennemis et à sauter avec leurs coursiers dans le fleuve. Tarass, descendu de cheval pour ramasser sa vieille pipe qui était tombée dans l'herbe, est pris par ses ennemis. Ces derniers, voulant se venger du mal qu'il leur a fait, l'attachent à un arbre et le brûlent tout vif. En mourant, le vieux Cosaque a la consolation de voir
ses compagnons à l'abri de toute poursuite : « Adieu, camarades ! s'écrie-t-il, ne m'oubliez pas, et, au printemps prochain, revenez faire un tour par ici? Eh bien I diables de Lahki^ vous m'avez pris? vous pensez que. le Cosaque craint quelque chose en ce monde? Attendez I il viendra un temps où vous apprendrez à . connaître ce que c'est que la religion russe orthodoxe ! Déjà, maintenant, les peuples qui sont loin et ceux qui sont proches sentent que la terre russe va enfanter un tsar, et aucune force en ce monde ne
pourra lui résister ! »
A la même époque, Gogol fut nommé professeur d'histoire du moyen âge à l'université de Pétersbourg. Il débuta par une leçon très-éloquente. Les étudiants étaient ravis et attendaient avec impatience la leçon suivante. « Mais, dit l'un d'eux dans ses mémoires, — Gogol, arrivé assez tard, commença par cette phrase : L'Asie est un volcan d'où jaillissent les peuples. — Puis il dit quelques mots sur l'émigration des nations, mais d'une façon si froide, si peu animée, que J'ennui nous saisit bientôt et que nous ne pouvions croire que c'était le même Gogol qui avait si brillamment débuté. Il nous indiqua ensuite les cours d'histoire dans lesquels nous pourrions trouver des renseignements sur ce sujet, salua et partit. La leçon avait duré vingt minutes en tout. Les suivantes furent les mômes, de sorte que son auditoire finit par devenir de moins en moins nombreux. Un jour— c'était en octobre — nous attendions Gogol dans la salle de réunion. Tout à coup, nous
voyons entrer Pouchkine et Joukovski Gogol
arriva au bout d'un quart d'heure, et, nous autres, nous suivîmes les trois poètes dans la salle. Gogol
monta en chaire, et, sans que nous sachions pourquoi, il se mit à nous lire un aperçu sur l'histoire des Arabes. -La leçon fut aussi Brillante que Pavait été la première. Il faut croire que Gogol, informé à temps de J'intention des poètes, s'était préparé à leur servir un plat de leur goût. Après la leçon, Pouchkine s'entretint avec Gogol, mais je n'entendis que le mot : entraînant ! Toutes les leçons suivantes furent' sèches et ennuyeuses. On voyait qu'il s'ennuyait et qu'il avait en même temps conscience de l'ennui de ses auditeurs. Il arrivait souvent qu'il restait une demi-heure tout au plus en chaire, puis on ne le voyait plus pendant uûe semaine ou deux »
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que Gogol faisait retomber toute la faute sur les étudiants eux-mêmes. « Personne ne m'écoute, écrivait-il un jour à Pogodine; aussi, je laisse de côté toute exposition artistique et n'ai pas le désir de réveiller des auditeurs
endormis Il n'y a pas un seul étudiant qui me
comprenne!....» L'année suivante, il donna sa démission et se livra exclusivement à la littérature.
A partir de cette époque, il change complètement d'objectif. Ce n'est plus la Petite-Russie, avec ses légendes; son histoire poétique, ses beaux sites, qui l'attire. Le fantastique continue à exercer sur lui la môme fascination, mais à un autre point de vue. Pétersbourg, avec ses milliers d'employés, de jeunes gens ambitieux, mais pauvres et obscurs; le riche parvenu à côté de celui qui travaille, qui souffre en silence; la misère, les privations côtoyant la richesse et l'opulence, voilà ce qui l'attire. Ses héros ne nous apparaissent plus sous des couleurs brillantes. Il les
prend désormais dans la vie réelle et nous les représente avec tout ce qu'ils ont de ridicule, de faible, de lâche et de bas; mais il sait les rendre intéressants tout en ne nous montrant que le mauvais côté de la médaille. On les plaint dans leurs folies, dans leurs défauts, parce qu'ils souffrent. 0» rit et on pleure à la fois, parce que tous ces types sont pris sur le vif et qu'ils sont le produit de la réalité la plus douloureuse. Il les décrit avec Yhumour qui le caractérise et qui désormais portera son nom. Le Portrait a un air de parenté avec les contes fantastiques de Hofmann. LejeuneTchartkof est sérieusement adonné 'à la peinture; il fait de l'art pour Fart. Mais comme tous les débutants, il végète dans la médiocrité, dans la pauvreté même. Avec ce qui lui reste d'argent, il achète un tableau d'occasion. •C/était le portrait « d'un vieillard, au visage bronzé, amaigri, aux pommettes saillantes; les traits de la figure semblaient avoir été dessinés lors d'une contraction nerveuse et portaient le reflet du midi. Ce vieillard était drapé' dans un large costume asiatique Le portrait paraissait n'avoir pas été complètement achevé, mais la force du pinceau était frappante. Ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'étaient les yeux. Ils regardaient dans le portrait lui-même, détruisant ainsi son harmonie par leur force étrange. C'étaient des yeux vivants, des yeux humains. On eût dit qu'ils avaient élé enlevés à un homme encore en vie pour être posés dans ce tableau. Ce n'était plus ce sentiment de jouissance profonde qui enveloppe l'âme entière lorsqu'on contemple l'œuvre d'un peintre, quelqu'effrayani que soit le sujet. C'était un sentiment maladif, irritant. »
Le jeune peintre, réduit à la misère et ne pouvant payer son loyer, est menacé d'être expulsé de son modeste logement. Tout à coup il découvre une forte somme d'argent cachée derrière le cadre du tableau. Dès lors, il change complètement de genre de vie. Il quitte son pauvre réduit pour prendre un appartement splendide sur la perspective Newsky. Ses tendances idéales, son ambition disparaissent; il lui faut de la gloire, de la renommée et de l'argent à tout prix. Ses désirs sont satisfaits. Mais un remords Le poursuit et le ronge. 11 ne peut s'empêcher d'avouer à chaque pas qu'il a quitté l'art pour le métier. Les succès de ses collègues l'irritent. Et puis les yeux étranges du diabolique vieillard ne le perdent pas de vue. Partout il les voit, même dans son sommeil ; et il meurt fou.
Dans le Manteau et les Mémoires cTun fou, nous voyons des employés pauvres, mais bons et honnêtes, souffrir misérablement. Baschmatchkine est un scribe. Toute son ambition est de réunir assez d'argent pour s'acheter un manteau qui le protège contre le froid. Il est travailleur, simple et modeste; placé dans une sphère plus haute, il eût pu se rei\dre vraiment utile. Mais il a une tâche abrutissante : c'est de faire le métier de copiste. Ce travail machinal l'a abêti ; il est devenu presque idiot. Les Mémoires d'un fou, n'ont rien de vertigineux, de sauvage et d'emporté, comme le Manusa^it d'un fou, qui est un des plus beaux épisodes du Pickwick-Club, de Dickens. C'est un pauvre petit employé, moins que rien, presque un laquais, qui passe toute sa journée à tailler des plumes pour son directeur. Il a plusieurs fois entrevu la fille de ce dernier, et en est devenu
éperdament amoareux. La conscience de son néant et ridiotisme de ses prétentions le rendent fou. Il se figure être le roi d'Espagne.
Le cœur se serre en lisant ces contes. Tous ces types, pris dans le vif, dans ce que la réalité psychologique à de plus triste et de plus ridicule à la fois, ne nous inspirent qu'un sourire douloureux et contraint.
La Perspective Newsky est du même genre. C'est toujours Tétouffement des illusions, de l'idéal par la froide réalité. Le jeune peintre Piskaref rencontre, le soir, sur la perspective^ une jeune fille, belle à rendre fou. Dans son illusion enfantine, il la prend pour une de ces apparitions divines, pour un de ces anges qui consentent quelquefois à descendre sur la terre et à faire le bonheur d'un élu. Il la suit. Quel n'est pas son étonnement, lorsqu'il se heurte brusquement à la réalité la plus dégoûtante ( Celle qu'il croyait un ange n'est qu'une prostituée. Le choc est trop fort. Ses illusions poétiques sont brusquement brisées, et il se laisse aller au suicide.
Ces dernières productions assurèrent définitivement la gloire de Gogol. Ce n'était plus de l'élucubration instinctive, impersonnelle : c'était un talent créateur parfaitement sûr de* ses forces. Avec lui, la littérature russe, après avoir atteint l'indépendance, l'originalité, entrait en plein dans le réalisme. Notre auteur en avait lui-même le sentiment lorsqu'il écrivait à Pogodine :
« J'ai quitté l'université, et, depuis un mois, je suis redevenu un cosaque insouciant. Inconnu, j'avais occupé cette chaire — inconnu j'en suis descendu. Mais dans ces dix-huit mois, j'ai beaucoup appris et
ajouté aux trésors de mon âme. Ce ne sont plus des pensées enfantines, mais des idées élevées, remplies de vérité et d'une profondeur effrayante qui m'agitent Soyez bénis, hôtes célestes, qui m'avez procuré des minutes d'un bonheur ineffable dans mon humble mansarde. Tout le monde vous ignore ; je vais vous cacher au fond de mon âme, jusqu'à un réveil nouveau, et lorsque vous apparaîtrez avec une force plus grande, l'insolence de Tignare savantasse n'osera pas tenir contre vous.... C'est à toi seul que je le dis, car les autres me traitent de vantard. Mais, passons sur tout cela! Je respire un air frais. Cela est nécessaire à ma vie, comme la pluie aux fleurs, et la promenade à celui qui est toujours enfermé dans son cabinet. Rions, rions davantage ! vive la comédie? »
Cette comédie était déjà toute trouvée. Elle s'appelait le Réviseur. La scène est d'un autre genre. Ce n'est plus la capitale qui en fournit le sujet. C'est la province avec ses mesquineries, ses vices, ses défauts et ses ridicules. Gogol daube en plein les fonctiontionnaires de province. Il les flagelle et les fouette de traits sanglants. C'est la satire dans ce qu'elle a de plus vif, presque de la caricature, mais c'est toujours la réalité, car ceux qui ont séjourné quelque temps dans une province russe peuvent hardiment mettre un nom sur chacun de ces types. Et cette réalité n'est plus douloureuse, elle ne fait plus pleurer. C'est un rire franc, plein de malice qui vous monte à la gorge, lorsque vous voyez ces trompeurs, trompés à leur tour. La ville de province X*** possédait une collection de fonctionnaires, qui, à cette époque comme aujourd'hui, songeaient d'abord à
remplir leurs poches avant de se soucier du bien de rÉtat. Un des principaux personnages de la pièce, c'est le maire de la ville, vieilli sous le harnais officiel. Bien qu'il soit concussionnaire, il a bonne tenue, il pose l'homme sérieux; chacun de ses mots porte : l'effet en est étudié d'avance. C'est un vieux matois qui connaît toutes les ficelles du métier (qu'on veuille bien me pardonner cetle expression) !
Le juge qui a un peu plus lu que tous ses collègues est un esprit fort. Il se vante d'être vénal, mais il prend, quoi? des bagatelles! Il a la faiblesse d'aimer les jeunes lévriers.
L'inspecteur des hospices est à la fois un fripon et un dévot. Il spécule un peu sur la nourriture et l'habillement des malades ; mais hast l ils sont condamnés à mourir ; mieux vaut donc qu'ils meurent au plus vite!
Le maître de poste est curieux comme une vieille femme ; il avoue naïvement qu'il aime à décacheter les lettres qui lui sont confiées. Les secrets qu'il surprend ainsi l'amusent beaucoup.
Khlestakof est le principal personnage de la pièce. Caractère faible, tête légère, il agit et parle sans réfléchir. Il ment sans le savoir, pour le plaisir de mentir. C'est un de ces hommes qui finissent par être persuadés eux-mêmes de ce qu'ils inventent. Au moment où l'action s'engage, il est arrivé à l'hôtel, complètement décavé. Le maître de l'hôtel refuse de lui servir à manger à crédit. Sur ces entrefaites, le maire apprend d'une manière détournée et officieuse qu'un réviseur (employé ayant pouvoirs extraordinaires et envoyé par le ministère de Tintérieur pour contrôler et examiner la gestion des diverses administrations
provinciales) va arriver du jour au lendemain dans la ville de X***. Dans son émoi, il réunit tous les fonctionnaires des divers services. On délibère sur les moyens de jeter de la poudre aux yeux du nouvel Argus. Mais toutes les consciences sont troublées; on se j'eproche réciprpquement ses malversations. Il faut cependant se tirer d'affaire, et le désordre est si grand partout! L'arrivée de deux jeunes propriétaires, toujours en quête de nouvelles, les trouble encore davantage. Ils annoncent qu'un jeune homme venant de Pétersbourg est descendu à l'hôtel. Plus de doute, c'est le réviseur! L'apparition de la tête de Méduse n'eût pas plus terrifié les coupables. On tient conseil. Le maire se sacrifie pour tous, et consent à aller trouver notre Khlest^kof (car on a deviné que c'était lui). Il part, et dans son effroi, il prend un énorme étui pour son tricorne. Il y a de quoi, en effet, être troublé ! Pensez donc, il a impitoyablement pressuré les marchands, les rues n'ont jamais vu un balai; le gouvernement avait assigné des fonds pour la conslruction d'une chapelle à l'hospice; la chapelle n'a jamais été bâtie, et, il a annoncé dans un rapport ad hoc qu'elle avait été brûlée. Que d'accusations ! l'exil en Sibérie serait une punition insuffisante! Aussi, s'il en échappe, u il offrira un cierge comme Jamais personne n'en a offert, et chacun de ces animaux de marchands devra lui fournir à cet effet cent vingt livres de cire! »
Le moment était bien choisi ! noire héros Khlestakbf, affamé, était en négociations avec le garçon pour avoir un dîner à crédit, et le maître d'hôtel avait menacé de le faire arrêter, s'il né payait pas. Le maire entre. Ici commence un quiproquo bien amusant.
Khleslakof se figurant qu'on est venu Tarrôter pour le mettre en prison, se défend comme un beau diable. Le maire est tout interdit. Dans son trouble, il se croit menacé par cet orage. Il tremble, il supplie le prétendu réviseur de ne pas le perdre 1 « il a une femme, des petits enfants I » (Farceur! il n'avait qu'une fille bonne à marier !) bans son effroi,' il perd toute perception et croit que le réviseurXm dit qu'il ne veut pas aller en prison pour lui. Enfin, de guerre lasse, ils s'entendent un peu; le maire finit par Tamadouer et par le loger chez lui avec tous ses bagages. Ici, Khlestakof nage en plein dans le bonheur, il est choyé, comblé d'égards et de prévenances. Le maire est aux petits soins pour lui ; il lui montre les hospices, les écoles, etc. Khlestakof ne sachant à quoi attribuer tous ces honneurs, et ignorant le rôle qu'on lui prête, perd la tête. Il se croit, en réalité, un grand personnage, et ses fanfaronnades ne connaissent plus de bornes. Il a -composé des opéras, tels que, le Mariage de Figaro^ Robert le Diable^ la Norma; écrit des romans; il est au mieux avec les ministres et les ambassadeurs, etc. Tout cela éclate et part comme les fusées d'un feu d'artifice. Ce hâbleur est pénétré lui-même de ce qu'il dit. Inutile d'ajouter que tous ses auditeurs l'écoutent, remplis d'admiration et de respect. Le maire lui-même y est pris. Pourquoi, direz-vous? Eh ! mon Dieu, c'est une chose si terrible qu'un réviseur qui peut vous casser et vous faire emprisonner ! Et puis, quand on a la conscience chargée, on tremble pour sa carrière et on prend l'alarme au moindre bruit. C'est toujours la fable des Bâtons flottants.
lie quatrième acte est le' plus amusant I Tous les
fonctionnaires se réunissent dans Tantichambre de Khlestakof. Il s'agit de Tamadouer, de lui graisser la patte, comme on dit vulgairement, afin de gagner quelques bons points sur le rapport que le réviseur va immanquablement envoyer à Pétersbourg. Mais, qui va entrer le premier ?
Le juge se décide.
« Le juge [à pari). Mon Dieu ! fais que je m'en tire heureusement ! Mes genoux vont se briser I {Tout haut se redressant et tenant son chapeau à la main.) J'ai Tbonneur de me présenter : le' juge du tribunal de ce district, assesseur de collège Lapkine-Tapktne.
« Khlestakof. Je vous en prie, asseyez- vous 1 Vous êtes le juge de cette ville?
« Le juge. En i8i6, j'ai été nommé pour trois ans, par la noblesse du district, et depuis cette époque, j'ai toujours gardé cette place.
«r Khlestakof. Est-ce une place bien avantageuse ?
« Le juge. Après trois périodes triennales, j'ai reçu Tordre de Vladimir du quatrième degré, avec l'approbation de mes chefs. (A part,) L'argent est dans ma main qui brûle comme si elle était sur un brasier.
li Khlestakof . L'ordre de Vladimir me plaît. Celui de Saint Anne du troisième degré ne me plaît pas tant.
■ « Le juge (à part). Mon Dieu ! je ne sais où je suis assis I Il me semble que c'est sur des cKarbons ardents.
a Khlestakof. Qu'avez-vous dans la main ?
« Le juge {perdant la tête, et laissant tomber son argent). Rien.
« Khlestakof. Comment, rien ? je vois que vous avez laissé tomber de l'argent.
« Le juge. Mais non I (À part.) Me voilà jugé I on va m'arrôter !
a Khlestakof {ramassant les billets). C'est de l'argent !
« Le juge {à part). Maintenant, tout est perdu, perdu !
« Khlestakof. Savez-vous, prètez-le-moi !
a Le juge (empressé.) Mais comment donc!... avec grand
plaisir ! (A part.) Courage ! courage 1 Vierge Marie, sauvelïjpi î
« Khlestakof, En route, j'ai fait beaucoup de dépenses,
ceci et cela mais je vous le renverrai quand je serai
arrivé.
« Le juge. Mais non ! pourquoi? vous me faites beaucoup d*honneur... Sans doute, par mes faibles moyens, mon zèle et mon ardeur, je m'efforce de mériter.... {Il se lève etposant la main sur la couture de son pantalon.) Je ne veux pas vous importuner davantage. N'avez-vous aucun ordre à me donner?
« Khlestakof. Quel ordre ?
u Le juge. Mais pour le tribunal du district?
(( Khlestakof. A quoi bon ? je n'en ai pas besoin maintenant, non, grand merci !
(( Le juge {sortant, à part). La ville est prise!
a Khlestakof {seul). Le juge est un brave bomme! »
Et tous défilent de cette manière avec plus ou moins de trémolos dans la voix, plus ou moins d'agitando dans Tattitude. Khlestakof, d'une impudence sans égale, leur demande de l'argent. Ils s'exécutent de bonne grâce, heureux d'en être quittes à si bon marché. Puis, c'est le tour des marchands. Ils forcent l'entrée, en dépit des ordres formels donnés par le maire, qui redoutait avec raison qu'ils ne missent le prétendu réviseur au courant de la manière dont il les écorchait. Khlestakof écoute leurs doléances avec le plus grand sang-froid et empoche leur argent. Désormais notre fat ne doute plus de rien. Il se croit entre les mains d'une fée enchanteresse, et se regarde sérieusement comme un personnage important. Tous ces honneurs, ces courbettes et ces cadeaux le grisent. Il fait la cour à la femme et à la fille du maire en môme temps; puis, acculé au pied du mur, il demande la main de la fille. Ici se passe une scène très-
amusante. Le maire perd la tête en appi;enant que les marchands et quelques femmes ont profité de sa courte absence pour se plaindre de lui à Khlestakof.
« Je ne le ferai plus^ Votre Excellence ! ne me perdez pasi
(( Khlestakof. Qu'avez- vous donc !
(( Le maire. Les marchands ont porté plainte à Votre Excellence. Je vous jure sur mon honneur qu'il n'y a pas la moitié de vrai dans ce qu'ils ont dit. Ce sont eux qui trompent et qui ëcorchent le peuple. La femme du sous-officier vous a dit que je l'avais fait fouetter ! Elle en a menti sur mon honneur. Elle s'est fouettée elle-même.
« Khlestakof. Que le diable l'emporte, qu*ai-je à démêler avec elle 1
a Le maire. Ne les croyez pas. Ce sont tous des menteurs !.... Quant aux marchands, ils n'ont pas leurs pareils pour tromper.
« Sa femme. Sais- tu quel honneur nous fait M. Khlestakof? Il demande la main de notre fille.
« Le maire. La voilà partie 1 Ne vous fâchez pas, Excellence ! Elle est un peu folle, comme sa mère ! »
Le pauvre homme finit par croire à son bonheur. Quant à Khlestakof, il voudrait encore faire durer ce beau rêve un peu plus longtemps. Mais son domestique le rappelle, à la réalité. Le bon sens de ce dernier lui a fait voir qu'on avait pris son maître pour un autre, et que le terrain brûlait sous leurs pieds. On pouvait d'un moment à l'autre s'apercevoir de la supercherie, et alors Dieu sait ce qui serait arrivé! Khlestakof se rend à ses raisons, mais avant de partir, il écrit à un de ses amis de Pétersbourg une lettre dans laquelle il raconte son aventure, tourne en ridicule tous les différents personnages qui ont
passé SOUS ses yeux, et le prie de vouloir bien insérer cette lettre dans un journal. Puis il prend congé de la famille et part. Son futur beau-père a bien soin de le munir d'argent et de lui faire donner les meilleurs chevaux de la poste.
Avec le cinquième acte, nous arrivons au dénouement. Les parents de la jeune fiancée ne se possèdent plus de joie. Quel honneur pour eux d'avoir pour gendre un employé du ministère envoyé en mission extraordinaire ! Le maire, avant tout, veut se venger des marchands, dont les dénonciations lui avaient causé une peur atroce. Il les écrase de son dédain et leur annonce le prochain mariage de sa fille. Ceux-ci voyant qu'ils ne sont pas les plus forts baissent la tôte devant l'orage. Puis la famille se met à bâtir des châteaux en Espagne. Le père deviendra général ; on habitera Pétersbourg ! Bientôt la ville entière est au courant de la grande nouvelle du jour. Tous les employés, petits et grands, toutes les dames s'empressent de venir féliciter ces heureux parents. Ceux-ci acceptent ces coups d'encensoir avec une feinte modestie. Tout à coup apparaît le trouble fête, le Deus ex machinal Le maître de poste, toujours curieux, avait saisi au passage la lettre de Khlestakof à son ami, afin d'en connaître le contenu. C'est cette lettre qu'il vient lire tout haut. La foudre serait tombée aux pieds des employés, du maire et de sa famille, qu'ils n'auraient pas été plus terrifiés. Adieu paniers, vendanges sont faites! Ils sont tous furieux de se voir si honteusement ridiculisés, plus furieux encore d'avoir donné de l'argent à un intrigant qui les a dupés et devant lequel ils se sont humiliés I Ils ne peuvent pas comprendre comment ils ont pu jouer un rôle si sot,
si indigne. Mais rien ne saurait égaler la fureur du maire :
« Comment I moi, je suis un vieil imbécile ? j*ai pu perdre Tesprit comme une bétet Voilà trente ans que je sers; aucun marchand, aucun fournisseur n'a pu me rouler; j'ai dupé fripons sur fripons ; j'ai trompé des coquins qui étaient prêts à voler le monde entier; j'ai jeté de la poudre aux yeux à trois gouverneurs !.... {Faisant un geste de la main.) Et qu'est-ce que c'est que des gouverneurs I... Il a demandé la main de ma fille, l'imbécile! Regardez-moi, regardezmoi tous; que le n)pnde entier, que toute la chrétienté voie comment un maire a été dupé ! sot I vieux fou I Tu as pris un torchon pour un personnage important ! Et maintenant, il galope sur la route au bruit des clochettes I II racontera à tous cette histoire I mais c'est encore peu I il se trouvera un écrivassier, un barbouilleur de papier pour te ridiculiser. Voilà qui est outrageant I II n'épargnera ni mon grade, ni mes fonctions. Etions me donneront des coups de^ langue et applaudiront. . Pourquoi riez-vous ? Moquez-vous de vous-mêmes I... {Dans sa rage, il trépigne,) Si je les tenais ces barbouilleurs de papier ! Oh ! maudits libéraux ! graine du diable 1 Je vous mettrais un mors, je vous broierais tous tant que vous êtes. — (f/ montre le poing
Après quelques instants de silence.) Je ne puis encore recouvrer mes esprits. C'est vrai ! quand Dieu veut punir quelqu'un^ il lui ôte l'intelligence. Ce fat avait-il quelque chose qui le fît ressembler à un réviseur ? Certainement non ! Et tout à coup, tous se mettent à crier : Voilà le réviseur 1 Qui a le premier répandu cette nouvelle ? Répondez I
Chacun, comme cela arrive en pareil cas, rejette la faute sur son voisin. Mais ce n'est pas tout. Un gendarme entre et annonce l'arrivée du vrai réviseur. Tableau ! c'est le dernier coup de massue I
Cette comédie, comme on le voit, est très-simple au point de vue du plan et du sujet. La portraiture en fait le seul mérite. C'est un pendant au Malheur
d'avoir de V esprit de Griboïédof, dans une sphère plus modeste, il est vrai, mais avec plus de réalité dans les types. Que mes lecteurs français n'aillent pas croire que le sujet de cette pièce soit de pure invention! Le prétendre, serait peu connaître les mœurs de la Russie d'autrefois. Des histoires de ce genre sont arrivées à plusieurs reprises, et il s'est toujours trouvé des aventuriers assez hardis pour jouer ce rôle.
Cette comédie, on le conçoit, devait soulever des tempêtes de protestations et de critiques. Tous les employés qui fourmillent dans la capitale et dont la conscience n'était pas toujours à l'abri de tout remords croyaient s'y reconnaître. Ç^est Gogol luimême qui nous ledit dans une lettre à Scheptkine : . . . . « Tout le monde est contre moi. Les employés vieux et respectables crient que rien ne m'est sacré, puisque j'ai louché à leur caste. Les employés de la police, les marchands, les littérateurs sont indignés ! Ils m'éreintent et vont cependant voir la pièce; à la quatrième représentation on ne pouvait se procurer de billets. Si l'empereur n'avait pas daigné s'interposer, ma comédie n'aurait pas été jouée. Il y avait des gens qui demandaient qu'elle fût défendue. Je comprends maintenant ce que c'est qu'un autour comique. A la moindre apparition de la vérité tous se révoltent contre vous. Qu'aurait-ce été si j'avais pris mon sujet dans la vie pétersbourgeoise que je connais maintenant beaucoup mieux que la vie de province?.... » Cette opposition générale cl systématique finit par décourager complètement Gogol, qui, dans sa naïveté, croyait encore à l'influence morale du théâtre. Un autre motif qui ne le désespérait pas
moins, c'était la manière dont le rôle de Khleslakot avait été rendu. L'acteur chargé de ce rôlb ne Tavait pas compris et Tavait totalement défiguré. Aussi Gogol perdit-il entièrement courage : « Je suis fatigué d'âme et de corps, écrivait-il à ce sujet, personne ne connaît mes souffrances. Qu'ils vivent tous en paix ! ma pièce me dégoûte ? »
Il finit par tomber dans un marasme si profond qu'il projeta de s'enfuir à l'étranger. « Je pars, écrit-il à Pogodine, là-bas je pourrai dissiper l'ennui que me causent quotidiennement mes compatriotes. L'écrivain contemporain, Tauteur comique, l'écrivain moral doivent se tenir le plus loin possible de leur patrie. Nul n'est prophète en son pays. Ce n'est pas parce que toutes les classes de la société m'en veulent que je m'attriste; mais il m'est pénible et douloureux de voir mes compatriotes injustement indisposés contre moi. Ils prennent pour collectif ce qui n'est que partiel, l'exception pour la règle. Un portrait fidèle et pris au vif est pour eux une pasquinade. Montrez sur la scène deux ou trois coquins; des milliers d'honnêtes gens vont crier : Nous ne leur ressemblons pas ! — Mais qu'ils vivent en paix I . , . Je vais à l'étranger, non pas parce qu'il m'a été impossible de supporter une telle situation, mais pour rétablir ma santé, me distraire et préparer mes futurs travaux. Il est temps de créer quelque chose avec beaucoup de soin... »
Cette lettre nous donne une idée du caractère de Gogol. Impressionnable et involontairement égoïste comme tous les esprits ambitieux, il s'enthousiasmait de ses créations et se faisait ainsi illusion sur la portée morale qu'elles devaient avoir. La résistance, la cri-
Xm LITTERATURE CONTEMPORAINE EN RUSSIE.
tique rirritaient ; et il tombait iippiëdiatemeiit dans un profond abattement. Sa vie morale ne fut qu'une suite de « hauts et de bas. »
A partir de cette époquç il parçoijrut rpi^cf^pe, s'arrélant plus volontiers à Roiïie, et reyep^At pn Russie, à Moscoi; surtout où se trouyaien^ ses an^.§ : Pogodine, Schévyref, Axakof, Scheptkjue, etc. Ce genre 4^ vie lui plut énormément. De loin, il apprit à mieux connaître et à mieux aipier sa patrie. « Lorsque je suis çn Russie,, dit-il dans sa Confesswh^ ridée que je ijoi'en fais est éparpillée dans mon cerveau. Je perds courage et je n'ai plus l'envie de l'étudier, lirais quand je su^ à l'étranger^ Tidée de ma patrie ^e fait plus qu'un tout ; je ressens de nouveau le désir de la connaîti'e et J'éprouve de plus en plus l'envie de voir quelqu'un qui vient de quitter mon pays. Je sais questionner, et au bout d'nne heure, j'en apprends beaucoup plus qu,0 je ne pQUvais le fairjÇ en Russie dans une semaine... p
Ces voyages, son séjour à Rome opérèrent un grand changement dans 1$ caractère de Gpgol. Il tourna au mysticisme. Ce ne fut pas, toutefois, une de ces transformations soudaines que rien ne motivait. Il y était déjà préparé par l'influence du milieu dans lequel il avait passé s^ jeunesse et par l'idée qu'il s'était toujours faite de }a mission sacrée qui incombe à l'écrivain. Du reste, à cette époque, l'Europe était travaillée par de grands courants, moitié philosophiques, moitié religieux. JLes théories deSchelling, de Hégçl, de Fourier et de Saint-Simon avaient fait partout dçs adeptes. Gogol, par suite de son caractère sensible, rêveur, et de sofli éducation, embrassa le mysticisme. Ce n'était plus assez pour lui de faire de
GOGoii. 183
la propagande. Le rôle de Técrivain, à ses yeux, était un apostolat, tine espèce de sacerdoce. Du resté; i^ivant à Rome, il se trouvait dans un milieu qui le disposait tout naturellement à cet état moral. Ôûelquesuns de ses compatriotes allèrent mêine jusqu'à le soupçoriner dé vouloir qiiîtter l'orthodoxie polir embrasser le càtholidsme. Sa mère, saiis doiité, se fit réchd de ces accusàtîbris, car il lui écHvit uh JWiir de Rome : « L'orthodoxie est la même religlbti que le catholicisme; il n'bst donc pias besoin de changer Tune pour l'aulre. »
Ces théories mystiques ne firent qu'exciter davantage Timpressionnabilitë iierveitse de bogol. 11 fut sujet à des accès, et son exaltation religieuse n'en devint que plus grande. It considérait ses souffrances comme des ëpl'euves que le biel lui envoyait pour expier ses fautes. îl s'opéra bientôt en lui un changement complet, au physique comme au moral. l3ôgol ne fut plus que l'ombre de liii-méme; il devint méconnaissable; Ce célèbre auteur comique, d'une verve intarissable, aimant à rire et à plaisanter, se transformé'^ en tine espèce d'ascète à moitié fou. Comme le fier Sîcambre, îl finit par brûler ce qu'il avait autrefois adoré. C'est dans cet ordre de sèiitiments qii'il Ht paraître èri Russie un livre sous le titre de : Extraits de ma correspondance avec mes amis. Cet opuscule produisit une pénible impression sur les admirateurs de son talent. Il n'y avait plus d'îlluision i se faire. Biélinsky lui-même, qui avait toujours été un de ses partisans les plus zélés, ne lui épargna pas ses critiques. L'esprit de Gogol n'en fut que plus assombri. Il ^e produisait cependant quelques éclaircifes. Gogbl, redevenu alors lui-môme, ajoutait quel-
ques chapitres à ses Ames mortes; puis, lorsque le marasme le reprenait, il brûlait ce qu'il avait écrit. En 4848, il alla faire un pèlerinage aux Lieux- Saints et revint en Russie. Il passa les dernières années de sa vie à Moscou. Son état moral empira de jour en jour. Affaibli par un jeûne très-rigoureux et par de longues insomnies, il finit par ne plus garder que quelques lueurs de sa raison. Dans son hallucination, il croyait entendre des voix qui lui prédisaient sa mort. Il expira le 2i février 1852.
Gogol est un des plus grands auteurs que la Russie ait produits. Sa place est à côté de Pouchkine. On retrouve dans tous les deux la môme force d'originalité et la même vigueur de talent. Pouchkine, en sa qualité de poêle, reste plus dans les nuages. Son imagination enfante des héros pris dans le milieu où il vivait; il les dessine et les dépeint avec un soin persistant, sans se préoccuper des accessoires, et ne les mettant presque jamais en contact avec la réalité. Gogol fait descendre la littérature des hautes sphères où l'avait laissée Pouchkine. Il y a plus de fini dans ses types, car ils sont réels, ils sont plus humains ; nous les voyons se mouvoir, parler ; nous reconnaissons l'influence du milieu dans lequel ils vivent et l'action qu'ils exercent à leur tour sur ce milieu. D'un autre côté, Gogol procède directement de Pouchkine. Il le complète et fait un pas de plus en avant en démocratisant pour ainsi dire la littérature. Aussi l'influence du premier sur le second est-elle visible ; on la sent à chaque pas ; Gogol lui-même s'en fait gloire. Voici ce qu'il dit à Pletnéef, au sujet de
la mort du grand poëte : « Tout le plaisir de ma vie, toutes mes plus haules jouissances ont disparu avec lui. Je n'entreprenais rien sans ses conseils. Je n'écrivais pas une ligne sans me le représenter devant moi. Ses paroles, ses observations, ses sourires, son approbation, — voilà ce qui m'occupait et m'encou*
rageait.. »
Ce qui caractérise tout particulièrement les productions de Gogol, ce qui leur donne un cachet tout spécial, c'est son humour^ sa préférence pour les côtés comiques de la nature humaine. Dans ses premiers ouvrages, il se livre à ce penchant avec tout l'entraînement de la jeunesse. C'était un rire franc, mais irréfléchi. Plus tard, Tardeur du tempérament se calma; la vie reprit ses droits, et la réalité se fit sentir avec tout son poids d'amertume, avec tous ses désenchantements. C'était toujours le rire, Yhummr; mais sous ces trilles sonores, sous ces masques et ces caricatures on sentait la note triste, le mineur, on devinait aussi parfois les larmes. Dans le Réviseur^ les portraits sont chargés; il est visible que Tauteur a concentré dans quelques types pris à jdessein toutes les faiblesses, tous les vices qu'on peut attribuer à la généralité des fonctionnaires. Ici la caricature a un but moral. Cette tendance s'accentue encore davantage dans les Ames mortes^. L'auteur, avec toute la
1 . Pour bien comprendre ce que veut dire ce mot étrange, il faut savoir qu'avant l'émancipation des paysans^ la fortune d'un noble s'évaluait d*aprè8 le nombre de serfs mâles ou d'dm^s qu'il possédait. Ainsi, quelqu'un qui avait mille âmes était très-riche. Le recrutement se faisait, en prenant tant de recrues par. mille âmes» Or, comme le recensement n'avait lieu que trèd-rarement, et qu'il servait de base \ la capitation, il arrivait souvent qu'un
1$6 LITTÉRATURS CONTBUPOBAINE EN RU8SIB.
modestie qni a toùjoars caractérisé le vrai talent; noas apprend lai-même gne ce sujet lui fut inspiré par Pouchkine^ « qui voulait eh faire quelque chose comme un poëme; ^ Il feut donc remercier le grand poète de s être dépouillé de son idée, au profit d'un riyal; ou {Plutôt d'un ami; qui, par les tendances de son caractère, pouvait en tirer un chef-d'œufre. La donnée, en effet, est on ne peut mieux appropriée au geilre de Gogol; Ce n'est pas un sujet de roman; ridée première a ùh air de parenté avec celle iqui a inspiré Gil-Bias, Figurez-vous un fonctionnaire déclassé, quii désireux de faire fortune par des moyens rapides, va de ville en ville; de village en village, s'abouche avec différents fonctiofanaires, avec nombre de propriétaires poilr acheter des âmes mortes. Quels types, quels caractères Tâuteur neva*t-il pas rencontrer sur son chemin? Le héros de ce livre; Tchitchlkof^ est un ancien employé de la douane • qui s'est fait chasser pour concussions. Il cache sous un extérieur agréable^ des manières polies, une grande ambition. Il poursuit son projet gigantesque avec une ténacité que rien ne rebute: Il sait plaire à tous, car il excelle à flatter le côté faible de chacun. (Vèst un de ces hommes qui, prêts à tout risquer pour s'enrichir, et ne reculant devant rien^ pas thème devant la bassesse et l'avilissement; car le côté immoral de leur conduite leur échappe, peuvent, une fois parvenus, se ranger et vivre comme tout le monde. Ils sont alors honnêtes et avares à la fois.
t^iroprlétaire était obligé de payer Fimpôt pour des serfl morts. Ce n'éuit <|u'aa recensement salvant; qui! poUy&it rétabli): I9 oblfOre réel des pajmnfc qali (H^asddftit,
GOéOL: i87
Autour Se lui Viëiit âë grouper une intéressante collection db tjpeé de propriétaires dusses:
Mallnof est doux et sentimental par excellence. i< Il y dvàit même trop de sucre dans êon caractère, i Blôiid; avec des yeux bleus, il dédaigne les blloses de fce bas-moridé: Il passe sa journée à futner là pipé, à rêver aux délices de l'amitié ou à former des projets impossibres. Sott esprit, endbrini dan^ ces Habitiides paresseuses de lama thibélain, a fini par perdre tbute originalité. Gë n'est [ilus c[u'une pâte tuoUô-, ^anâ consistance et sans caractère.
Madame Korobbtchkâ vit dans ûnë solitude absolue qui a fait d'elle une Vulgaire bourgeoise; Elle crbit aux cartes, aux sôhges. Elle marbhaiidè bbinme tine épicièrer Lorsque Tchltchikof va se coUcher, elle bffre de lui envoyer un domestique pour lui chatouiller laplante des pieds, aflii de pouvoir s'endormir plue facilement.
Mais quel est ce bruit que Ton entend? On dirait uti ouragan! C'est l'impétueux et ardent Nbsdref. Il passe sa vie aux foires des environs où se réunissent les propriétaires de la contrée. Le jeu, le vin, les cartes, les orgies de la débauche, la fièvre, un amour des jouissances matérielles qui déborde à chaque moment, — voilà ce qui le fait vivre. Pour un rien, il vous tutoie, il vous appelle son ami, son frère et vous embrasse; quelques instants après, il lest prêt à tomber sur vous à coups de poing. Il a toujours quelque chose à vendre on à échanger.
Ce colosse, à la démarche lourde, aux manières gracieuses comme celles d'uti ours, c'eèt Sobakiévitch. il p^rle pBUî mange beaucoup, dévore plhtôt. C'est la fdrce, la fbrcé brutialè ddtts ice qu'elle a de plus itïh posant.
Mais arrivons à ce village presque désert qui semt)le avoir été ravagé par la peste ou le choléra. C'est là qu'habite Plouchkine l'avare. Ses serfs mal nourris meurent comme des mouches. Au château, il n'occupe que quelques chambres et porte toutes les clefs sur lui. Son visage est jaune, froid et sec comme du parchemin. N'y cherchez aucune expression; son cœur ne bat plus, son regard ne s'illumine que lorsqu'il tâte de l'argent. Il a peur de tout le monde; il croit qu'on le vole sans cesse. L'hospitalité même lui est une charge.
Tchitchikof ne réussit pas dans son projet. Il est trahi en plein bal chez le gouverneur par le bavard Nosdref. Il part dans une autre province. Ici les caractères appartiennent . à une autre classe. Ils sont plus vifs, plus jeunes, plus modernes.
Tentétnikof et Platonof sont deux types de la jeune génération. Forcés de vivre à la campagne et ne trouvant rien dans ce milieu qui réponde à leurs aspirations, ils prennent une teinte de romantisme. Ils s'ennuient et n'ont pas le courage de remonter le courant. Ne voulant pas admettre franchement la vie telle qu'elle est, ils se laissent abattre ; ils végètent^ et leur jeunesse se fane dans la plus impardonnable inaction.
Piétoukh et Skoudronjoglo sont tout autres. Impuissants à refaire la réalité, ils l'ont prise telle qu'elle était et s'efforcent d'en tirer le plus de profit possible. Le premier est un gastronome, un épicurien, gras, rebondi, dodu. On le voit toujours en mouvement. Pétulant et sautillant comme un collégien en vacances, il apparaît à vos côtés au moment ou vous vous y attendez le moins.
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' Skoudronjoglo est un agronome passionné. En quelques années, il a décuplé ses revenus. Il sait tirer parti de tout et rien ne se perd entre ses mains. Mais, conscient de son mérite et de ses capacités pratiques, il ne parle qu'avec mépris ou une aigreur mêlée de fiel, de ses voisins moins habiles que lui.
Ce vieillard, grand, gros et robuste, c'est le général Bétristchef, un type de la haute hiérarchie militaire, dont Tesprit est a un mélange bizarre de vanité, d'amour-propre, d'ambition, de mesquinerie et de susceptibilité. » Pleiji de haine ou d'envie pour ceux qui, plus heureux, l'ont devancé, il est bon et affable pour les gens qui savent le prendre par ses nombreux côtés faibles et flatter sa vanité.
Un type bien original c'est celui du colonel Koschkaref. Il a transformé sa terre en un petit État, avec de nombreux bureaux qui portent tous des enseignes plus ou moins prétentieuses, telles que : « Comité d'agricultdbe ; — Dépôt d'instruments d'agriculture ; — Comptabilité; — École normale, etc. » 11 va sans dire que toutes ces différentes administrations n'ont aucune raison d'être, et qu'elles ont été uniquement créées pour satisfaire les goûts bureaucratiques du maître.
Finissons par un portrait que l'on ne peut considérer sans une certaine pitié, — celui de Khlobouïef : Esprit peu pratique, envisageant ses terres comme un moyen de vivre en grand seigneur, il a fini par se ruiner et perdre ses serfs. Dépourvu d'énergie, il manque des forces nécessaires pour lutter contre la mauvaise fortune ; il s'est laissé entraîner par le courant et en est arrivé au dernier degré de Taffaissement moral et de la pauvreté. Ce type est assez fré-
quent en Rassie ; et combien de Khlobouïefs o^t reçu 16 dernier coup de grâce lors de rémancipation des paysans !
Vous Yo^ez , rien n'y manque, et la collection est complète. Tous les ridicules, toutes les faiblesses, tous les vices inhérents à notre pauvre humanité s'y trouvent; Et pour accentuer encore davantage les taches nombreuses qui couvrent ce grand tableau, on voit bien loin, derrière, apparaître quelques ombres brillantes^ sympathiques, telles que Mourazof^ vieux millionnaire, enrichi par le travs^il et l'honnêteté, âme droite, sincère, remplie de charité chrétienne pour ses semblables, — ou le général-gouverneur de la province, cœur noble et généreux que la bassesse et la vénalité révoltent au plus haut degré.
Tel est dans son ensemble le célèbre roman de Gogol. Et maintenant si Ton veut remonter à Tidée première qui a inspiré l'illaslre écrivain, on y retrouvera ce que nous avons déjà signalé plusieurs fois, à propos de lui et d'autres écrivains russes de cette époque r — le mécontentemeiit de l'ordre de choses existant et le sentiment d'un idéal plus élevé, d'une société plus parfaite. Les créations de Gogol proviennent de la môme idée qui inspira Tchatzky, Oniéguine et Pétchorine ; seulement^ le premier, avec ï humour qiii le caractérise; a saisi la nature russe dans ce qu'elle a de plus ridicule^ de plus vulgaire. Les esprits àérîèux ont dû avoir le cteur saisi et attristé à .la vue de tous ces types qui défilaient sous leurs yeux; Pouchkine, dont les jugements étaient pour Gogol un critérium fidèle^ en écoutant pour la première fois Ici léctttrè des Ames morteà^ devint de plus en plus sofflbit; Et quand son ami eut terminé, il ne
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put s^empêcher de s'écrier : « Dieu I comme' notre Russie est triste ! »
Une autre qu'alît^ qui caractérise Gogol, c'est le grand et profond amour qu'il nourrissait pour son pays. Ce sentiment semble, au premier coup d'œil, contraster d'une façon étrange avec son penchant à tout ridiculiser. Mais qu'oii y réfléchisse un peu, et enverra qu'ils concordent parfaitement tous deux! Cet amoui' pour la Russie éclate à chaque page et môme dans les plus petits détails. Dn domestique, un cocher, une petite fille de village, les chevîiux, — tout y esï décrit avec un fini, une minutie de détails qui prouvent combien l'auteur était plein de son su- Jet. Le héros principal du roman, Tchitchikof, est toujours en voyage. Comment remplir les intervalles qui séparent une visite rendue à un propriétaire et celle qu'il se propose de faire à un autre? Les distances sont si longues en Russie ! L'auteur s'amuse et flâne en route. Tantôt ilmet en scène le cocher de Tchitchikof, Séliphane,' faisant la leçon à ses chevaux.
a Tchitchikof) plongé dans ses réflexions, ne voyait pas que son coclier, charmé de' Taccuèil que lui avaient fait les domestiques de Manilof, adressait des observations très- Judicieuses au cheval de volée attelé du côté droit. Ce che* val hongre était très-rusé ; il faisait semblant de tirer, mais en réalité, c*étaient le cheval bai et l'alezan clair surnommé Vassesseur (car il avait été acheté chez un assessetu*),. qui tiraient si consciencieusement que le conteatement se lissdt dans leurs yeux. « Fais le finaud tant que tu voudras 1 je « serai encore plus malin que toi i», dit Séliphane en se penchant en avant, pbur fouetter le paresseux. — « Sache ce <( que tu as à faire, espèce de pantalon allemand J Le bai « est un cheval rSespectable, il remplit son devoir, je lui
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m LITTÉRATUl^E CONTEMPORAINE EN RUSSIE.
a donnerai avec plaisir une mesure d*avoine de plus ; à
a Vassesseur aussi 1.... Eh bien ! eh bien ! pourquoi secoues-
a tu les oreilles ? iipbécile ! écoute quand on te parle ! je ne
« t'apprendrai rien de mauvais^ mal appris ! Eh ! où vas-
a tu? » Ici, nouveau coup de fouet : — « Barbare ! »
Puis Séliphane se lance dans nn monologue sans fin, comme le font habituellement les cochers russes lorsque la route est longue et ennuyeuse.
Mais l'objet sur lequel Gogol s'arrête avec le plus de prédilection, c'est le paysage, la nature avec son immense étendue, ses plaines sans fin, plates, unies, parfois incultes et presque jamais accidentées; ses chaussées qui se déroulent comme un long et droit ruban, d'une façon si monotone, et ses villages clairsemés, aux cabanes pauvres, basses, couvertes de chaume et aux murailles grises. Tous les accessoires qui composent ces immenses tableaux, jusqu'au costume et aux chansons des paysans, sont tristes et sombres. « Jusqu'à présent, dit Gogol dans une de ses lettres, je ne puis entendre les sons mélancoliques et déchirants de notre chanson qui résonne dans les espaces infinis de la Russie. Ces sons font frissonner mon cœur, et je suis étonné de ce que les autres n'éprouvent pas les mêmes sensations. » Nous avons déjà donné plusieurs descriptions de cet écrivain si sympathique. Finissons notre étude sur lui par ces belles lignes sur le voyage de Tchitchikof :
<t Des deux côtés de la grande route apparaissent les poteaux verstiques, les relais de poste, les puits, les chariots, les maisons grises avec leurs samovars, les villageoises, et le paysan barbu accourant de Tauberge avec de l'avoine sur ses bras, Je piéton couvert de haillons ; les petites villes construites à la hâte avec leurs boutiques en bois^ leurs tonneaux de farine, les pains blancs, les barrières
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d'octroi, les ponts réparés, les champs incultes, les voitures antiques des propriétaires, un soldat à cheval conduisant un caisson vert rempli de poudre, avec une inscription indiquant le numéro de la batterie, des bandes vertes, jaunes, noires se détachant sur la steppe, une chanson retentissant au loin, les sommets des pins se perdant dans le brouillard, le son d'une clochette expirant dans Tespace, les corbeaux, les mouches, et Phorizon sans fin.... Russie ! Russie ! je t'aperçois depuis le beau pays lointain que j'habite'. Ta nature est pauvre.... Tout est ouvert, désert et égal en loi, tes petites villes sont à peine visibles dans les plaines, comme des points, comme des signes ; rien ne flatte et ne séduit les regards. Mais quelle force secrète, incompréhensible attire vers toi ? Pourquoi ta chanson, triste, parcourant toute ta longueur et toute ta largeur, d'une mer à l'autre, retentit-elle sans cesse à mes oreilles?,Qu'y a-t-il dans cette chanson? D'où lui viennent ces appels et ces sanglots qui saisissent le cœur ? Quels sont ces accords maladifs qui pénètrent dans l'âme, et tourbillonnent autour de mon cœur? Russie! que me veux-tu? Quel est ce lien mystérieux, caché, entre nous? pourquoi me regardes-tu ainsi? pourquoi tout ce qui est en toi fixe-t-ii sur moi des yeux pleins d'attente? Je m'arrête,* hésitant et immobile, et déjà un nuage menaçant copvre ma tôte, et ma pensée est muette devant ton immensité. Que me prophétise cet espace illimité ? Ne peuxtu pas faire naître des pensées infinies, quand toi-même tu n'as pas de bornes? Ne peux-tu pas produire des- héros, lorsqu'il y a tant de place pour se déployer ? Ce puissant espace se replie tout menaçant sur mon âme, et sa force terrible se reflète dans les profondeurs de ma pensée ; mes
yeux sont illuminés par une puissance surnaturelle quel
lointain brillant, merveilleux, inconnu à la terre ! Russie !••.. p
Et la description du galop de la troïka^ sur la grande route :
' 1 . U ne faut pas oublier que Gogol était en Italie lorsqu'il
écrivait ces lignes.
n 3. Troïka, attelage à trois chevaux, qu) est fort en usage en
Russie.
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a Que) est le Jlusse aui n'aime pas à aller yite? Est-ce son âme tendant ai tourbillonner,' à voltiger, et prête à^ dîfe': « Que le diable emporte tout! » qui ne^l'aîme pas?... Il vous semble qu'une force inconnue vous ènlèVe sur s(9s ailes, vous volez et tout vole autour de vous: lés poteaux verstiques, les marchands assis sur le bord de leurs chariots, la forôt des deux côtés de la route avec ses' allées sombres d'aulnes et de pins, le bruit de la hache, et le cri des corbeaux volent au-<Ievant de vous ; la route eire-môme vole dans uii lointain inconnu i ces apparitions rapides orit quelque chose d'effrayant ; vous ne pouvez distinguer l'objet qui disparait à vos yeux : il n'y a plus que Je ciel, les légers nuages, et la lune déchirée qui paraissent immobiles. Oh troika! oiseau-^roi^a / qui t'a inventée ! tu ne pouvais naître que chez un peuple déluré..., Viamstchîk * n'a pas* de grosses bottes allemandes : il n'a que sa barbe et ses inoufles,ll est assis, on ne sait sur quoi ; mais il siffle/ brandit soti fouet, entonne sa chanson — et les chevaux s'emportent, les rais des roues ne forment plus qu'un cercle uni, la route tremble. Je piéton s'arrête et pousse un cri d'effroi, 'et la troïka file devant vous!.... Russie^ où cours-tu? RépoAds! Elle ne répond pas. La clochette fait entendre un son merveilleux ; l'air déchiré en lambeaux résonne et devient vent; tout ce qui est sur la terre vole, et les autres peuples s'écartent pour la laisser passer. »