TÉLÉGRAPHE DE MOSCOU
La Idtte^ dès fom^intiqûes et de^ dâssiques eut un vîf retèntissemetit en Russie et passioiina fortement les esprits. À rorigirié cette lutte était inégale. Les classiqiiès atâieiit ^ù\à éU5è raiicieniîeté des théories, des cHèfs-d' œuvre littéraires qu'ils citaient à Tappui de leurs arguments et de nombreux organes, tels que : XEntretxéa\ la Société des amateurs âè la littérature russcy et le Messager de VEûrôpél soûs la direction dit professeur Kâtchéndf sky: Lèt situation des romantiques n'était pas si fàvbràbie. Ils étaient réduits à publier dé petits recueils et dès àlmanachs. Le Ftïs de la patrie leur ouvrait ijuelqiiefoîâ ses cdlonnes: Mais il était loin d'aïvoir des tendances' romànticîrifes. Il partageait, au contraire, avec VAbeille du N'ord, l'honneur peu enviable de faire une guerre acharnée à tout ce qui était étranger, fràîiçaisi surtout, ainsi qu'à la liberté de la périmée.
t'est dans ce iriilieu qtte débuta Polévoî. Il fit d*âbbrd causé cbihmuné avec lé parti qtiè soiiteifâit le
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Messager de F Europe. Mais les idées arriérées des ; classiques ne le séduisirent pas longtemps ; il se rangea sous le drapeau des romantiques. Une autre cause qui influa beaucoup sur ce changement, ce fut sa liaison avec le cercle des Schellingistes de Moscou, — cercle qui comptait parmi ses principaux membres ' le prince Odoievsky, Vénévitinof, Kirief et Androssof. Il étudia pendant quelque temps et avec ardeur le système du philosophe allemand; puis Tabandonna pour passer aux théories éclectiques de Cousin. Ses travaux ne tardèrent pas à lui acquérir une certaine réputation littéraire. Il collaborait alors aux ilrcAîvw du Nord^ revue de Bulgarine. Mais cette position dépendante ne répondait pas à ses goûts, à son ambition. Depuis longtemps déjà il nourrissait le projet d'avoir son organe à lui. Il résolut de mettre ce projet à exécution, et adressa le programme de sa nouvelle revue au ministre de l'instruction publique, Tamiral Schichkof (4824). L'autorisation lui fut donnée.
Cette nouvelle fit grand bruit dans les cercles littéraires et fut accueillie avec un certain déplaisir. Les publicistes pétersbourgeois regrettaient un coflaborateur de talent. Les classiques comprenaient à merveille qu'ils allaient avoir en Polévoï un ennemi de plus. Mais aucun ne pressentait l'importance que devait acquérir Polévoï, dans le domaine de la critique littéraire. Ce dernier, en effet, était justement Thomme de la situation. Jusque-là, les questions littéraires n'avaient été agitées que par ceux qu'elles intéressaient directement; la critique ne sortait pas de cette sphère exclusive. Peu lui importait de connaître les besoins et les goûts de la masse des lecteurs ! Odi pro-
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fanum vulgusl Polévoï, sorti de la classe moyenne, était plus porté qu'un autre à se révolter contre Tostracisme que les écrivains imposaient au public. C'est dans le but de satisfaire aux besoins de ce dernier et de rinitier à tout ce qui concernait le goût littéraire qu'il fonda le Télégraphe de Moscou.
a Si vous voulez vous faire une idée de ce que doit être une revue contemporaine, dit-il dans le premier numéro, figurez-vous un miroir dans lequel vient se refléter le monde moral, politique et physique. Un journal de ce genre apportera autant de profit que beaucoup de livres. Tout le monde ne peut passer son temps à lire d'énormes volumes : y en a-t-il beaucoup qui soient habitués à une lecture systématique, réfléchie? L'avantage est évidemment du côté des revues : le journaliste nous offre quelque chose de vraiment utile, de vraiment élégant, sans nous effrayer par la grosseur du livre. La presse doit profiter de l'avantage qu'elle a de donner des extraits choisis de tous les ouvrages curieux et intéressants, et d'apprendre aux lecteurs tout ce qui se passe de nouveau. Le journaliste est un porteur de nouvelles. Quand on le rencontre on ne lui demande pas : Que savezvous? — mais : Qu'y a-t-il de nouveau? Voilà pourquoi la critique, à mon avis, doit occuper une des meilleures places dans une revue — pourvu qu'elle soit faite avec esprit, vérité, et entendement. Ajoutez-y les nouveautés littéraires, les nouvelles les plus importantes des sciences, des arts, et des beauxarts, — et saphez offrir tout cela d'une façon impartiale et variée. »
Le programme était parfaitement conçu pour l'époque. Polévoï eut, en outre, le bonheur de s'entourer
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de collaboratenrs fimitiénts. AâxiinoYitch, jeune sa* yaiit distliigaé, y publia des articles sar les scietices ilaturelles; Krassovsky, des tradactions d'articles scientifiques. Nommons aussi le prince Viazemsky, puis, pliis tard, Potichkine. La partie musicale et humoristique était traitée par le prince Odoïetsky. Polévoï s'était réservé la place là plus importante. Tout en suivant d'une façon soutenue le moûYémënt Intellectuel en Europe et en Russie, il lisait, traduisait, critiquait tout ce qui paraissait de nouveau dans le monde littéraire, tant à l'étranger que dans son propre pays. Rieti n'échappait à son esprit infatigable et toujours en éveil. C'est ainsi qu'il fut le premier à signaler à l'attention du public russe une science qui, pour lui, était encore toute nouvelle, — je veux parler des systèmes d'économie politique d'Adâna Smith, de Storch et de Sa;f . Mais le genre auquel il donna la première place fût la critique esthétique. Dans cette sphère, il fut le premier critique russe, digne de porter ce nom, car, avant lui,, on s'était borné à une polémique partiale ou à des articles peu sérieux.
Appartenant par ses tendances à l'école romantique, ilbattit en brèche les classiques, en démontrant que la Russie n'avait encore produit iiue deux vrais poètes : Derjavine et Pouchkine. Cette attitude sévère et indépendante, son audace à renverser dé leur piédestal des noms qui, jusqu'alors, avaient été classés au premier rang, lui attirèrent de nombreux adversaires. Le Télégraphe fut en butte aux attaques de tous les organes de l'école classique. Il n'en fut pas de môme du public. Ce dernier, qtii suivait la lutte d'une façoû impartiale et déilintéreftséèj
LÀ CRITIQT^ë LITTâkAlttÉ. US
prit frariclièiïient parti Jiôiir Polévoi: Il se Gentil attiré ieti liiî psit le côté sérieuK et saîii de ses fùgëifaents. Aussi le Télégraphe^ qhî, au fcbniiriericèmënt , avait tiré à sept cents exemplaires, né tarda pas h compter prêè de deui mille lecteurs: Chacune de ses livraisons était attendue àvefe linpàtifericè: 11 devirit le livré obligé dés sàton^. Pëndâiit lés dlit àiiiiées de ^dn e^is^ tencé, il jouit de là méiiie |)oplllarilé, et Polètoï fut recbnriù comme Tàrbitre du bon goût littéraire et le père de la vraie critique russe. Sa popularité alla tdtijôiirs en crdisèant. Citons à éè sajet une kiiécdote qiiî prouve combien il était alors sympathique aui Moscovites.
tfn lie ses adversaires les plus ardents, Pisaref, hë se contentant pas de l'accabler a'é|)igrammes et dô càleiiiboifi'à ; Ihséra dans. un de ses vaudevilles dés couplets dirigés contre lui. MàlMëtiréusehient, Il avait compté sans le public.
« Les siftleiS, le tapage; les bris assourdirent tellement ractricé qui les chantait, qu'elle dut se b&ilcher les oreilles et quitter la scène. Tous se riiirent à éclater dé rire, et lés défenseurs de Polêvbï croyaient déjà trioriiîJHër lorsqu'on entendit lés cris : — L'auteur! raûtéuf I Pisaref, fcràvant les sifflets de ses adi^érsaîrés, ïè liibiitha dans la loge du directeur et avait à IJéiHé salué; in'vine tempête dé cris couvrit les querquéis fares hrams dé ses airiis. Il dut se retirer devant celte démonstration méiiaçante*. » Polévoi, dans son activité infatigable, he se contenta pas de ihàliltéiiir lé stfcdès de sa reviié. Il trouva encore lé teiidps d'èbrirè Quelqueè romand, qui àdht oubliés
|. ffâlÀN de là HUMturè rMe^ pal P. mMV.
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aujourd'hui , et de publier une Histoire de Russie en cinq volumes. C'est un travail consciencieux, assez estimé des savants modernes. Là aussi il battit en brèche les idées reçues et la méthode de Karamzine. Dans l'exposition et Tenchainement des faits, on peut constater l'influence des historiens occidentaux : Niébuhr, Guizot, Herder, Schlcetzer, etc. Ce n'est plus rhistoire de TÉtat et des souverains, telle que nous la donne Karamzine^ c'est celle de la nation ellemême.
Les allures indépendantes de Téminent critique ne tardèrent pas à hii attirer des ennemis plus sérieux. Les événements, dont l'Europe occidentale avait été le théâtre en 1830, avaient effrayé le gouvernement russe. L'émeute de décembre (1825) lui avait déjà ouvert les yeux. LaRussie était alors gouvernée par une politique réactionnaire, effarouchée, qui voyait des complots partout. Tout ce qui était contraire aux idées reçues, tout ce qui portait un cachet de libéralisme était aussitôt mis à l'index et traité de révolutionnaire. La censure, surtout, se montrait d'une sévérité mesquine ; parfois même elle élaguait et retranchait sans raison. Les classiques, conservateurs et routiniers en littérature, la dominaient com* plétement. Le Télégraphe, dans son ardeur à signaler tout ce qui se produisait de nouveau dans le monde intellectuel européen, ne tarda pas à se faire passer pour un journal subversif et dangereux. 11 fut serré de près par la censure. Un nouveau méfait commis par lui acheva de le perdre. Il était alors de bon ton» dans la presse oiBcieuse et réactionnaire, de lâcher la bride à un patriotisme faux, exagéré, étroit et chauvin. Quelques auteurs dramatiques étaient venus à la