CHAPITRE VI
LA OBITIQUB LITTjêRAIBE (suite). — BlfUNSKY
Nous avons eu déjà Toccasion de parler de i*influence des théories de Schelliag, $ar le développement de la littérature rasse à Tépoque qui nous occupe. Le philosophe allemand avait trouvé de nombreux adeptes à Moscou, ce centre intellectuel de la Russie. La théorie du progrès individuel des peuples^ tant au point de vue politique et social qu'au point de vue littéraire, avait donné aux jeunes intelligences de Tépoque l'idée de refaire l'histoire de leur pays sur de nouvelles bases, et surtout de s'occuper de ses futures destinées. Le sujet était vaste et grandiose. Aussi fut-il Tobjet de débats passionnés. Les uns affirmaient que la Russie, formée et initiée à la vie politique beaucoup plus tard que les autres nations, devait continuer à suivre la voie que lui avait tracée Pierre le Grand, et à s'approprier les idées de l'Europe. Les autres soutenaient que la Russie était assez forte pour pouvoir vivre de sa propre vie et se passer de toute tutelle étrangère. Ces deux systèmes formé-
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rent, vers ^ 830, deux écoles bien tranchées, les Slavophiles et les Occidentaux. Les adeptes de la philosophie de Schelling avaient plusieurs organes. Le principal était le Messager de Moscou (1827-4830], rédigé par Vénévitinof , puis après la mort de ce dernier, par Pogodine. Citons, en outre, VEuropéen de Kirievsky, qui ne tarda pas à être supprimé, et VObser^ vateur de Moscou. L'université de cette ville, représentée par des autorités telles que Pavlof, Nadiéjdine, Schevyref, et Pogodine, s'était aussi rangée sous le drapeau du philosophe allemand. Ce fut dans ces circonstances qu'apparut Biélinsky.
Fils d'un médecin de district et rudement mené par son père, il eut urie jeunesse très-malheureuse. Privé de tous les plaisirs habituels de Tenfance, il acquit de bonne heure un caractère sérieux et l'amour de l'étude. Voici ce que raconte à ce sujet un de ses anciens professeurs de gymnase : « Il m'empruntait des. revues, jugeait et critiquait ce qu'il avait lu, et me faisait questions sur questions. J'eus bientôt pour lui une vive amitié. Nos âges et notre situation respective en faisaient mon inférieur, mais je ne me rappelle pas que j'aie jamais discuté avec quelqu'un d'autre, à Penza, d'une manière plus agréable, les questions littéraires et scientifiques. Nos entretiens se continuaient au gymnase où j'enseignais Thistoire naturelle. Vous pouvez vous imaginer ce qui se passait pendant' les classes, où, en face d'un professeur passionné et jeune encore, était assis un élève épris aussi des belles-lettres. Je commençais naturellement à parler zoologie, botanique, et je tâchais de continuer siir ce thème ; mais toujpui^ soit au commencement, ou att milieu de la leçon, grâce à moi ou à
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Biélinsky, les sciences natarelles se tran^ormaient en théories ou en histoire de la littérature. De Bu&bn naturaliste, je passais à Buffon récrivain; dé la Géographie des plantes de Humboldt, à ses Tableaux de la nature^ puis à la poésie des divers pays; Tacite, Shakespeare, Schiller, Joukovsky, — chacun avait son tour.... Bien souvent, lorsque j'allais me promener hors de la ville, Biéliusky m'accompagnait et m'accablait de questions sur Walter-ScoU, Byron, Pouchkine, sur le romantisme et sur tout ce qui agitait nos jeunes cœurs dans ce bon vieux temps
Il lisait avec ardeur les articles de Nadiéjdine et de Pôlévoï ; il essaya môme d'écrire des poésies.
« Étant en seconde, dit*il dans une lettre, -* j'écrivis des vers et me regardai comme un rival dangereux pour Joukovsky; mais les temps sont changés. Vous savez que, dans. la vie du jeune homme, chaque heure a son importance; il se moque aujourd'hui de ses croyances d'hier. Je vis que je n'étais pas né pour être poète et ne voulant pas aller à rencontre de la nature; j'ai cessé depuis longtemps d'écrire des vers. Il se produit souvent dans mon cœur des mouvements extraordinaires; mon âme est parfois remplie de forts sentiments et de vives impressions; mon esprit enfanté des pensées életées, nobles; je veux les rendre en vers, et ne le peux pas ! J'écris, puis je jette la plume avec chagrin. J'ai un amour passionné pour tout ce qjii est beau, élevé. J'ai une ftme ardente, et cependant je ne puis traduire mes pensées et mes sentiments. La rime ne vient pas et se rit de mes efforts, j'ai doac dû me contenter de la simple proseû if 2^ •beaucoup de iihoseBiQDaiimancées,
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mais rien de fini ni de poli qui puisse paraître^ ne fût-ce que dans le Journal des Enfants. »
Biélinsky entra à l'université de Moscou ; mais là, comme au gymnase, il vécut de sa vie à lui, il travailla pour soi, ce qui le fit passer pour «un étudiant médiocre. » L'université eut cependant une grande influence sur son esprit. Elle était, comme nous l'avons dit, le centre de la propagande de la philosophie sèhellingienne. On s'en occupait surtout dans la faculté de philologie. Les étudiants les plus capables de celte faculté avaient formé entre eux un cerclô littéraire, où Ton remarquait entre autres : Axakof, Kalkof, Klioutchnikof, Krasof, etc., noms qui plus tard devaient devenir célèbres. Ce cercle, dont Biélinsky ne tarda pas à faire partie, était présidé par Stankiévitch , fils d'un riche gentilhomme de Varonège, nature rêveuse, impressionnable et maladive.
U exerça une grande influence sur tous ceux qui l'entouraient, non pas tant par l'ascendant de la logique et du raisonnement, que par ses goûts purs et élevés pour le beau. L'université de Moscou était alors à l'apogée de son épanouissement. Elle comptait dans son sein des jeunes gens qui plus tard devaient faire parler d'eux. Ils avaient pour guides des professeurs comme Pavlof et Nadiéjdine. Ces deux derniers avaient quitté Schelling pour Hegel. Stankiévitch, qui était un admirateur passionné de ce dernier, se chargea de populariser son système philosophique dans son cercle. Le soir, on se réunissait chez lui; le temps se passait en causeries et en discussions animées. On se jetait à corps perdu dans cette lutte întellectueHe ; une controverse sur la dé-
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finition d'nn mot abstrait causait des brouilles de quinze jours. La moindre brochure qui paraissait dans un coin quelconque de l'Allemagne sur la philosophie de Hegel était lue avec avidité, et passait de mains en mains. « C'était aussi nécessaire, dit à ce propos un contemporain, de savoir par cœur Goethe, et surtout la seconde partie de Faust^ que d'avoir un habit. La philosophie de la musique était au premier rang. Il va sans dire qu'on ne parlait pas de Rossini, qu'on n'avait que de l'indulgence pour iMozart; en revanche, on faisait des dissertations philosophiques sur chaque accord de Beethoven.»
Cet entraînement de la première heure ne pouvait pas cependant durer. Ces exagérations idéalistes firent peu à peu place à un entendement plus pratique de la vie réelle.
A côté de ce cercle, il en existait un autre, ayant comme le premier des tendances idéalistes, mais s'occupant d'autres questions. Les principaux représentants en étaient Herzen et Ogaref. Leurs discussions roulaient surtout sur des questions sociales et politiques. Plus tard, vers 1840, lorsque ces deux écoles se rencontrèrent dans le domaine de l'application, elles s'expliquèrent, et reconnurent qu'elles étaient d'accord sur plusieurs points communs. Herzen était de beaucoup supérieur à ceux qui l'entouraient. Il se distinguait par la force de son esprit, un grand talent d'écrivain, une instruction variée, une vaste érudition et une profonde connaissance de la littérature sociale de l'Europe occidentale. Il ^vait en politique des vues éminemment libérales. Son influence fut sensible sur Biélinsky, car elle servit à modérer les exagérations de son idéalisme.
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Un pea plus tard, raniyersilé de Moscou reçut une nouvelle impulsion. Les jeunes professeurs, envoyés à rètranger, en étaient revenus avec de nouveaux matériaux* Âpres la mort de Stankiévitch (1844), le cercle qu'il présidait continua à subsister. Mais ses tendances devinrent moins exagérées. Granovsky, un de ses principaux représentants, ne tarda pas à se lier avec Herzen. Autour de ces deux célébrités, . vinrent se grouper une foule de jeunes écrivains. Ils collaborèrent avec Biélinsky aux Annales de la Patrie^ puis plus tard au Contemporain. Plus ou moins imbus des théories idéalistes de la philosophie allemande, ils ne poursuivaient qu'un seul but : c'était de développer dans le milieu qui les entourait la notion des nouvelles formes sociales appliquées dans TEurope occidentale. Ce cercle était naturellement destiné à exercer, plus tard, une grande influence sur la littérature russe: Herzen, par ses travaux variés ; Granovsky, par ses ouvrages historiques ; Solovief, Kàvéline et Pavlof par leurs études remarquables sur l'histoire russe; Frolof, Botkine, Koudravtzef, etc., par leurs travaux sur l'histoire contemporaine de l'Europe, et sur les sciences politiques et économiques.
Biélinsky, tout en subissant les influeuces variées de ce milieu, devait arriver plus tard au premier rang. Il débuta dans sa carrière de critique par un article intitulé : Rêveries littéraires^ qui parut dans la Renommée^ annexe du Télescope de Nadiejdine. Cet article avait été écrit sous l'inspiration des idées de Schelling et de Polévoï. Biélinsky allait même plus loin que son maître, car, dans ses Rêveries^ il niait l'existence d'une littérature en Russie. — « Mous
n'âvons pas de littérature, je le répète avec plaisir et enthoasiasme, car je vois dans cette vérité une garantie de nos succès futurs..... Étudiez atlentive^ ment la marche de notre société» et vous. reconnaîtrez que je dis la vérité. Voyez comme la nouvelle génération, ne croyant plus au génie ni à Fimmor* talité de nos œuvres littéraires, ne pense guère à produire à la hâte , mais se livre avidement à Tétude, et puise Teau vive de Tin^ruction à la source même. Il est visible que le siècle de l'enfan^ tiUage s'en va. Et Dieu veuille qu'il disparaisse au plus vite ! mais que Dieu veuille aussi que tous soient au plus vite désillusionnés sur le compte de la pré* tendue richesse de notre liltérature. Une noble pauvreté est préférable à une vaine richesse! Le temps viendra où Tinstruction coulera à flots en Russie, où la physionomie intellectuelle de la nation se dessi* nera ; c'est alors que nos artistes et nos écrivains imprimeront à toutes leurs œuvres le cachet de l'esprit russe. En attendant, il nous faut étudier, étudier, et étudier ! »
Les Rêveries littéraires étaient un début très-heureux. Un nouvel article intitulé : Des nouvelles russes et des nouvelles de Gogol^ qui parut dans le Télescope de i835, attira définitivement sur lui l'attention générale. Gogol était encore à cette époque un débutant. Lu avec intérêt par le public, il était jugé d'une manière défavorable ou superficielle par des écrivains comme Senkovsky, Bulgarine, Gretch, etc. Ils ne voyaient en lui qu'un conteur amusant, spirituel, à la façon de Paul de Kock. Polévoï, dont le romantisme ne pouvait pas s'accommoder des tendances réalistes de Gogol, n'était guère capable de
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l'apprécier. Biéliusky fut le premier à vanter le vrai talent de Gogol. Selon lui, la réalité, la vie avaient aussi leur poésie. C'était celle de l'époque; c'était aussi celle qui faisait le mérite artistique des œuvres de Gogol.
Cette théorie, qui était alors tout à fait nouvelle, marquait une transformation complète dans les idées de Biélinsky. Ce ne sera pas la dernière, et ses adversaires en profitèrent souvent pour lui reprocher la légèreté et l'inconséquence de ses principes. Biélinsky venait, en effet, de quitter Schelling pour Hegel.
Il participa à la rédaction de Y Observateur de Slépanof, et lorsque Schévyref se fut retiré, il prit la direction de cette revue. Il appartenait alors au cercle de Stankiévitch, et était en relations intimes avec ce dernier ainsi qu'avec Herzen. Mais l'esprit de Biélinsky ne pouvait facilement se plier aux opinions reçues. La contradiction Tirritait et le faisait aller jusqu'à Texagération. Cependant, lorsque son erreur lui était clairement démontrée, il avouait franchement ses torts. Telle fut la cause de ses prétendues inconséquences. Il en. arriva, dans ses critiques, à exclure de la poésie tout ce qui en faisait le fond, et à prétendre qu'elle n'existait que par elle-même et par la beauté de la forme. En conséquence, il attaqua beaucoup d'écriv^ains et de poètes qui avaient passé jusqu'alors pour avoir un certain talent. Gogol, seul, put trouver grâce devant lui. Et encore pour expliquer l'exception qu'il faisait en sa faveur, il dut pousser sa théorie jusqu'à ses dernières limites, et s'exposer à de fréquentes contradictions. Il est à remarquer que Biélinsky eut toujours pour Gogol une sympathie irrésistible. Plus le talent de ce dernier se développe,
SIO LITTSRATURB CONTEMPORAINS BN RUSSIE.
et plus le célèbre critique devient indulgent dans ses études sur la littérature russe contemporaine. Après avoir, à l'exemple de Nadiejdine, vanté les peuples (]ui n'ont pas de littérature, il finit plus tard par abandonner son système de négation, et par avouer que la Russie possé-lait réellement une littérature qui avait son histoire et qui était susceptible de développement. ,
Mais Gogol, comme nous Tavons dit, n'était aux yeux du critique qu'une exception. L'art et la poésie étaient passés par lui au crible : avec une exagération impitoyable il en élaguait les principaux éléments. Dans son célèbre article sur V Anniversaire de Boro* dino de Glinka, il refuse hardiment à la poésie le droit de s'ingérer dans les questions sociales. Il lui demande de se plier humblement devant la brutalité des faits. C'était la théorie hégélienne poussée au-delà de ses limites.
Les écrivains français n'étaient pas non plus à l'abri de ses attaques. Tout pénétré des idées de la philosophie allemande, il n'avait que haine et mépris pour und littérature qui quittait les régions abstraites et élevées de l'art pur, pour se mêler des affaires d'ici-bas. Georges Sand était tout particulièrement en butte à ses traits. Mais Herzen finit par le faire revenir sur ses préventions. Son influence adoucit et tempéra ce qu'il y avait d'exagéré dans ses opinions. Il l'amena à ôlre moins exclusif, et lui fit comprendre le talent artistii|ue et la portée sociale des œuvres du célèbre romancier français.
Biélin^ky était difficile à mater, même quand il s'agissait des théories philosophiques de Hegel. Il voyait clairement les côtés faibles de ce système, et Surtout
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la difflcullé de le concilier avec la raison, avec la réalité. Un de ses contemporains raconte à ce sujet Tanecdote suivante :
« Un jour que l'on avait discuté des heures entières sur le panthéisme timide des Berlinois, Biélinsky se leva et s'écria d'une voix saccadée et tremblante : — « Vous voulez me persuader que le but de l'homme a est d'amener l'esprit absolu à la connaissance de « soi-même, et vous vous contentez de ce rôle! Quant a à moi, je ne suis pas assez sot pour servir d'humble a instrument à qui que ce soit. Si je pense, si je soufa fre, je pense et souffre pour moi. Je ne veux pas de « votre esprit absolu, en supposant qu'il existe! Je le « repousse, car je n'ai rien de commun avec lui *. »
Biélinsky était allé si loin, qu'il devait forcément rompre avec les théories hégéliennes. Il fut obligé de reconnaître qu'il s'était égaré. D'un autre côté, la revue qrfil dirigeait, YObservateur^ avait dû cesser de paraître (1839) ; elle était trop exclusive et manquait de variété. Cette crise fut difficile à traverser pour Biélinsky. Obligé de compter à chaque pas avec les exigences de la vie matérielle, il fut en outre profondément affligé de l'insuccès de sa revue. Pour comble de chagrin, il se voyait chaque jour en butte aux attaques acerbes, et parfois injustes, de ses adversaires; il n'avait pas môme la consolation de se réfugier dans sa vie intérieure, car il se sentait en désaccord avec lui-môme et avec ceux qui l'entouraient. Aussi fit-il bon accueil à la proposition de Kraïevsky, qui lui offrit de collaborer aux Annales de la Patrie.
1 . Essais historiques, Biélinsky , par Pypine. Messager .de VEui» tope. Mai 1873.
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Ge fut avec empressement qa'il quitta Moscou. Pétersbotirg exerça sur lui une heureuse influence. — a Pélersbourg opère sur quelques natures une action salutaire, » dit-il dans un de ses premiers articles : Moscou et Pétersbùurg. — « Il semble d'abord que son atmosphère vous enlève vos plus chères convictions, puis vous ne tardez pas à remarquer que ce n'était pas des convictions, mais des rêves enfantés par une vie oisive et l'ignorance complète de la réalité; il vous reste peut-être de tout cela une lourde tristesse ; mais il y a quelque chose de sacré et d'humain dans ce sentiment. »
Le talent de Biélinsky allait accomplir une troisième évolution: il était alors dans tout son épanouis* sèment. L'influence du milieu nouveau qui l'entourait lui avait ouvert les yeux sur ses anciennes erreurs. On s'en aperçut lorsqu'il publia ses articles sur le Malheur cF avoir de V esprit^ le RévUeur^ et les œuvres de Lermontof. Il ne se règle plus exclusivement sur les théories de Testhétique, il fait la part du côté moral et psychologique. Ces nouveaux aperçus s'accentuent encore davantage dans son article sur la Littérature russe de 4840, où il apprécie l'importance des questions sociales qui occupent une grande place chez les écrivains français. Un peu plus tard, il définit hardiment la théorie de «l'art appliqué à la vie. ù — « La liberté de créer, dit-il, s'accorde très-bien avec les besoins de la vie contemporaine; il n'est pas nécessaire de s'imposer des sujets ou de forcer la fantaisie, il faut tout simplement être un bon citoyen, être le fils de son pays et de son époque, s'approprier leurs intérêts, fusionner ses propres tendances avec les leurs ; il faut avoir de la sympathie, de l'amour,
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on sentiment sain et pratiqae de la yëritë, qui ne sépare pas les opinions de la réalité, les œuvres de la vie. »
* Biélinsky publia, dans les Annales de la Patrie^ de longs articles sur la littérature et la poésie russes, sur Pouchkine et Lermontof. Sa royauté fut désormais incontestée, et toute une génération de jeunes écrivains, tels que Gontcharof, Nékrassof, Maïkof, etc., se forma à son école.
Ëti:48i4$t Biélinsky dut quitter les Annales de la Patrie» Le mauvais état de sa santé l'obligea à aller passer quelques mois dans le sud de la Russie. À son retour à Saint-Pétersbourg, il fut invité à collaborer anContemporainy — revue fondée par Nékrassof et Panaïef. Il y retrouva plusieurs des amis de sa jeunesse qui avaient appartenu aux cercles de Stankiévitch et de Herzen.
Il ne lit qu'accentuer davantage ses tendances réalistes; il se posa hardiment en défenseur de l'école naturelle^ dont il regardait Gogol comme le fondateur. La polémique ne l'intéressa pas moins vivement. Lorsqu'il était à Moscou, il accablait de ses sarcasmes des revues pétersbourgeoises, telles que : VAbeille du Nord et le Fils de la Pah'ie de Gretch et de Bulgarine, ou la Bibliotlièque de Senkowsky, — organes d'écrivains au petit pied, mesquins, et adversaires déclarés de tous ceux qui avaient du vrai talent. A Pétersbourg, il tourna ses armes contre les Slavo' philes de Moscou \ qui avaient pour principal organe le Moscovite. Mais sa polémique n'avait plus ce caractère hautain, injurieux et méprisant d*autrefoi$. ~
1 • Voyes plus loin le fihapUre des Slavophiies,
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« Le slavophîlisme, — dit- il quelque part, — comme opinion, est digne de respect, même quand on a des convictions contraires. On peut dire beaucoup pour sa défense, lorsqu'on examine les causes qui Font produit; mais lorsqu'on Tétudie de plus près, on est obligé de conclure que cette coterie littéraire a une existence et une importance purement négatives, qu'elle est produite et qu'elle vit non pas pour soi, mais pour justifier et défendre l'idée qu'elle doit fatalement combattre... Le côté négatif du slavophilisme mérite surtout notre attention, non par ses déclamations contre l'Occident en pourriture (les Slavophiles ne le connaissent pas, car ils le mesurent avec une aune orientale), mais parce qu'il est opposé à l'européisme russe; et là-dessus les Slavophiles disent quelque chose de très-sensé, dont la moitié au moins est à approuver. »
Biélinsky eut fort à soulBfrir des Slavophiles, et surtout de Pogodine et de Sehévyref. Les changements et les évolutions qui s'étaient accomplis à plusieurs reprises dans ses opinions étaient son côté faible et prêtaient à l'attaque. Ses adversaires s'acharnaient à lui reprocher l'inconséquence et la légèreté de ses principes. Et lorsqu'il entra hardiment dans la voie du réalisme, ils le traitèrent d'impie, d'idolâtre. Pogodine surtout, qui, à cette époque comme aujourd'hui, faisait de la polémique à coups de massue, l'appelle « un athéiste, un socialiste, un propagandiste. »
Les nouvelles écoles produites par le slavophilisme ne respectèrent pas davantage la mémoire du célèbre critique. Récemment encore, on a vu des revues et desjournaux comme VEpoque^ le Temps^ le Citoyen^
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s'acharner sur Biélinsky et répéter ces vieilles accusations.
Nous avons démontré précédemment que cette prétendue inconséquence, qu'on a tant de fois reprochée à Biélinsky, n'était au fond que l'égarement d'un esprit franc et sincère qui, cherchant lui-même sa route, revenait sur ses pas pour prendre une autre voie, toutes les fois qu'il reconnaissait son erreur.
Biélinsky dit lui-môme à ce sujet, « qu'il est depuis longtemps adpiis que celui qui aime la vérilé plus que lui-même doit élre toujours prêt à lui sacrifier son amour-propre et à avouer franchement qu'il peut se tromper. »
A propos cl'une critique sur les Nuits russes, du prince Odoiévsky, voici ce que Biélinsky répondait aux Slavophiles qui accusaient l'Europe occidentale de tomber en pourriture : — « Oui, la situation de l'Europe contemporaine est horrible au point de vue moral. Nous dirons plus : elle n'est une nouveauté pour personne, et surtout pour l'Europe elle-même ; là-bas on parle et on écrit sur ce sujet avec une plus grande connaissance de cause et avec plus de conviction que chez nous. Mais quelle conclusion devonsnous en tirer? Devons-nous dire avec Faust * que TEurope est à son agonie, que nous autres, Slaves, nous allons préparer des crêpes pour le monde entier et célébrer les obsèques de la défunte? Une telle idée, si elle était connue en Europe, n'y effrayerait personne... Mais on ne peut pas conclure si légèrement sur des objets aussi graves que la mort, non pas d'un peuple, mais de la partie la meilleure et la plus civi-
!• personnage des Huits russes.
lisée du monde. L'Europe est malade, c'est vrai; mais ne craignez pas qu'elle meure ; sa maladie provient de sa surabondance de santé, de la surabondance de ses forces vitales : c^est une maladie passagère, c'est une crise intérieure occasionnée par la lutt« du nouveau avec ce qui est vieux, par l'effort qu'elle fait pour rompre avec les bases sociales du moyen âge, et pour les remplacer par d'autres, fondées sur l'esprit et la nature de l'homme. Ce n'est pas la première fois que l'Europe esl malade : elle l'était déjà à l'époque des Croisades, et on attendait alors la fin du monde; elle Tétait avant et pendant la Réforme, et cependant elle n'est pas morte, à la satisfaction de ses exécuteurs testamentaires! En marchant dans la voie de notre développement, nous autres. Russes, nous avons la faiblesse de mesurer à notre aune les manifestations de l'histoire de l'Occident. Est-il étonnant, après cela, que TEurope nous apparaisse tantôt connue une maison de fous, tantôt comme étant enproie à une maladie incurable? Nous crions : a Occident! Orient! La race teutonne ! La race slave !» — et nous oublions que sons ces mots se cache r humanité/ Nous pressentons le bel avenir qui nous attend; mais nous voulons le subordonner absolument à la mort de l'Europe.^. Neseraitil pas plus humain de raisonner ainsi : « Un progrès infini et de grands succès nous attendent dans l'avenir! Mais le développement et les succès, de l'Europe viendront aussi à leur tour ! » Est-ce que le bonheui* d'un frère doit dépendre de la perle d'un autre? Quelle pensée peu philosophique, peu civilisée et peu chrétienne! »
Et dans un autre endroit, en parlant du même sujet : — ((Ce n'est pas aux changements que nous pou-
LA CRITIQUE LITTIÊRAIRB. 217
Yons apporter à tout ce qui s'est passé sans nous et se rit de notre volonté que nous devons penser, mais à Tamélioration de nous-mêmes selon la voie qui nous a été indiquée par une volonté supérieure. Il est temps de cesser de paraître; il faut commencer à être; il est temps de quitter cette mauvaise habitude que nous avons de nous contenter de mots, et de prendre Textérieur et les formes européennes pour del'européisme. Nous dirons plus: il est temps de cesser d'admirer ce qui est européen sous prétexte qu'il n'est pas asiatique , mais de Taimer, de Tapprécier^ d'aspirer vers lui parce qu'il est humain^ et de rejeter, en conséquence, tout ce qui n'est pas humain dans l'européen, avec la même énergie que s'il était asiatique. La vie russe, les mœurs russes contiennent tant d'éléments européens, que nous n'avons nullement besoin de nous adresser à l'Europe pour constater ce qui nous manque; et en étudiant ce qiie nous avons emprunté à TEurope, nous pouvons parfaitement voir ce qui nous est nécessaire. »
Bien que Biélinsky ait été un des représentants les plus avancés du favii des Occidentaux^ il appréciait les théories des Slavophiles avec une modération, une impartialité de jugement que ses adversaires auraient dû imiter. — « On sait, dit-il, qu'aux yeux de Karamzine , Ivan III est de beaucoup supérieur à Pierre le Grand, et que la Russie, avant ce grand réformateur, était meilleure qu'après. Voilà la source du slavophilisme que, du reste, sous beaucoup de rapports, nous regardons comme une manifestation trèsimportante , prouvant que le temps est proche où notre littérature pourra enfanter et produire. Le slavophilisme touche aux questions les plus vitales, les
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plus importantes de notre vie sociale. Quant à la manière dont il les traite et les envisage, c'est une autre affaire. Mais il est avant tout uoe opinion qui, comme toutes les opinions, est digne d'estime....»
Citons en terminant Téloge que fait de lui un de ses contemporains.
« Celui qui a su prêcher ardemment tout ce qu'il y ' a de noble, de beau et de grand, est digne, pendant sa vie et après sa mort ', d'une chaude sympathie. Vaillant défenseur de la vérité , Biélinsky n'a jamais hésité à rompre avec le mensonge toutes les fois qu'il l'a reconnu, et a répondu fièrement à ceux qui lui reprochaient de changer d'opinions, que celui qui apprécie la vérité ne trahit jamais ses sentiments. Il semble avoir été créé de façon à ce que sa nature ne put tenir contre la vérité , quelque fortement qu'elle heurlàl ses anciennes opinions , et quels qu'aient été les sacrifices qu'elle exigeait de lui. Il donnait hardiment et honnêtement le nom de génie à celui qui paraissait le mériter, et, grâce à son flair de critique, il se trompait rarement. Il attaquait aussi hardiment et honnêtement, allant quelquefois à rencontre des opinions reçues, ce qui lui paraissait faux et boursouflé ; il dépassait parfois les bornes , mais au fond, il ne se trompait jamais. Les théories l'entraînèrent comme beaucoup d'autres ; mais il y eut toujours en lui quelque chose de plus haut que les théories -* ce qui manquait à bien d'autres. Fils de son époque, il ne la devança pas, il ne devait pas le faire Si Biélinsky
1. En 1S47, BléUntky dut aUer le faire traiter h T^tranger, car il était poitrinaire. De retour à Pélersbourg, il mourut Tannée suivante, à Vkge de trente-iiuit ans. Son corps fut ensereli tu cimetière de VoUiof.