‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 44 sur 90 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LBS SLAVOPHILBS. — POGODINB ; — SCHléyTRI&F.

LE MOSGOVrnB

Les plus sérieux adyersaires deBiélinsky furent les Slavophiles. Cette école parut à une époque où la lutte entre les classiques et les romantiques semblait avoir fait son temps. Il se trouva alors des écrivains qui, fiers des immenses progrès que la littérature russe avait accomplis , crièrent à Tindépendance de la vie nationale. Déniant hardiment à l'Europe le droit de tutelle qu'elle avait exercé depuis quelques siècles, ils affirmèrent que la Russie possédait un degré de civilisation intellectuelle et sociale assez avancé pour pouvoir marcher librement dans la voie de son développement, telle qu'elle lui était indiquée par rhistoire. En vertu de cette théorie , ils attaquèrent le principe qui avait présidé aux réformes de Pierre le Grand, ces réformes elles-mêmes, et tout ce qui en avait été la conséquence naturelle. Leur idéal était Ivan III, ainsi que la Russie telle qu'elle était constituée à cette époque. Que serait devenu ce pays ,

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quelle destinée aurait été la sienne si, an lieu d'être lancé dans une voie européenne par la main de fer de Pierre P', il se fût développé de lui-même, sans aucune influence étrangère , s'il eût continué à vivre de sa propre vie? Certes, la question était bien oiseuse, et Thypothëse difflcile à discuter. Il n'en est pas moins vrai que le slavophilisme trouva de nombreux adeptes à Moscou. Leurs adversaires reçurent le surnom d'Occidentaux parce qu'ils défendaient les réformes de Pierre le Grand , et prétendaient que la Russie n'était pas encore assez mûre pour pouvoir se passer de TËurope.

Les principaux représentants du groupe des Slavophiles étaient Pogodine , Schévyref , et surtout Axakof, Khomiakof et Kirievsky. Les Slavophiles purs eurent longtemps recours au Moscovite — organe de Schévyref et de Pogodine ; plus tard ils eurent leurs propres recueils. La vivacité de la polémique donna lieu, comme toujours, à des exagérations de part et d'autre. Les Slavophiles ne parlaient de l'Europe occidentale et surtout de la France qu'avec le plus profond mépris. C'était pour eux un monde fini, usé, qui avait fait son temps, que la pourriture commençait à attaquer, et où l'intelligence était fortement viciée et corrompue.

En revanche, ils proclamaient la supériorité de la vieille civilisation byzantine, de la Rouss antique, et ne cessaient de parler du brillant avenir qui attendait le monde slave, ainsi que de son triomphe en Europe. Les théories socialistes qui , à cette époque, commençaient à faire du bruit, étaient l'arme préférée dont ils se servaient pour prédire la chute prochaine du monde occidental. A ces théories qu'ils re-

in LITTIÎRATURIS dONtBliiPOAAlNtE EN RUSSIE.

gardaient comtiie pèrnicienses et fatales pôtir les sdciétës modérneâ, ils opposaient la situation qui était faite aux individus dans la Rouss antique , ainsi que . ses rapports intimes met l'organisation communËlè de cette époque. Voici ce que leUr répondait un contemporain qui appartenait au parti des Occident amt. « Le Moscovite a emprunté ses arguments aux vieilles chroniques russes, au catéchisme grec et atl fortualismé de BTégel. L'auteUr croit qùè le principe de Tilidividualitë était développé dans Tanciëiine Russie, et que Tindividii éclairé par TÉglise grecque possédait au plus haut degré le don d^abnégatîori, et sacrifiait sa liberté â laraisorf d'État Que signifient ces sblutions tnétaphorîqtteîl qui présehtent la question aU reboUrs? A quoi bon ces images, ces symboles au lieu de faits? Est-ce que les Slavophiles ont étudié les clironiques de Byzance, pour s'approprier la contagion grecque? Nous ne sommes pas des Grecs du temps des Paléologues, pour discuter sur Vopus operans et Vopus operatum pendant qu'un avenir grand et inconnu frappe à notre porte... La méthode philosophique des Slavophiles n'est pas nouvelle. Vers 4830, la droite du parti des Hégéliens procédait de l'a même manière ; il n'y a pas d'absurdité qu'on ne puisse faire passer en la revêtant des formes d'une dialectique oiseuse, ou en lui donnant l'aspect d'une profonde métaphysique L'auteur slavophile, en parlatit de là

ireprésentatioii suprême de l'individu, n'a fait qtie paraphraser là définition très-connue qUe Hégel a donnée de l'esclavage dans sa PhtJBnoniénohgie : Hteurt fxHd Knecht i)

Ainsif lés giavoimilès, éa voulant l'èmddter hiit

* tiBg BLÀTOPHILBg. 8S8

sonrces priinlttTeB de la Ronss, et en rejetant tout ce qui était européen, se donnaient exclttéirement le bretet de patriotes, d*ultra-nationaux. En revanehe, ils accusaient lenrs adversaires d'avoir des tendances cosmopolites. Nous avons vu précédemment ce ^e leur répondait Biélinsky» en objectant que Tamonr de la patrie n'exclut nullement TamouF de TEurope, c'est*à-dire de rtiutnanité.

Les Slavopbiles de Moscou ne professaient que le plus profond dédain pour la littérature pitenbow^ gèoise. G'est là, en effet, que dominaient les Oceiimtaux^ et Técole naturelle dont Oogol doit être regardé comme le créateur, dont Blélinsky avait, à plusieurs reprises, formulé les principes, et dont Grànovsky, Hènsen, puis Tourguénief et le prince Odolevsky ac^ centuàient les tendances. Cette école, foncièrement russe, s'adressait à la vie réelle, au peuple. Elle eut ses défauts, ses exagérations, mais elle fit faire à la littérature un grand pas dans la vole tracée par Gogol. Les Slavopbiles ne pouvaient lui pardonner de se placer sur un terrain qn^ils revendiquaient pour eux-mêmes, et qu'ils regardaient comme leur propriété exclusive. Pour un rien^ ils eussent crié au plagiat.

En résumé, Técole slavopbile naquit d'un mouvement de réaction contre les théories sociales et phi*losophiques qui envahissaient la Russie. Elle parla au nom de la patrie, au nom de Tindépendance na^ tionale. Sincère âans ses tendances , elle fut trop violente dans sa polémique qui alla jusqu'à Texagéralion, et p^rfoi§ inôine jusqu'à l'absurde. Reniant toute solidarité inteUectifelie et morale entre les peu,ples, elle aurait v^tllû enfermer la Russie dans une

vie étroite, abstraite, la nourrir d'une atmosphère qui n'eût jamais été renouvelée. Elle n'avait que du mépris pour l'Occident, qu'elle ne connaissait pas, ou qu'elle s'obstinait à ne pas vouloir connaître. Elle désirait pouvoir rejeter de l'histoire de son pays tout ce qui s'était passé depuis l'avènement de Pierre le Grand. Voilà précisément quel fut son plus grand tort. Et Biélinsky lui répondait avec beaucoup de justesse : « La période de Pierre !•• est devenue beaucoup plus rapidement populaire que celle des tsars de Moscou. Elle a pénétré profondément dans notre histoire, dans nos mœurs, dans notre sueur et notre sang; elle a quelque chose qui nous touche de plus près; le mélange dégoûtant de l'insolence de caserne et de la bureaucratie autrichienne ne constitue pas son trait principal. Elle nous rappelle les précieux souvenirs de notre puissance croissante, de notre gloire et de nos malheurs; elle a tenu sa parole et créé un État puissant. Le peuple aime le succès et la force. »

Le slavophilisme eut cependant quelque chose de bon, non pas tant dans ses théories que dans ses résultats. Il réussit à contrebalancer l'engouement qu'on avait alors pour tout ce qui était européen; il attira en outre l'attention des écrivains sur l'histoire nationale^ les données sociales qu'elle renfermait, ainsi que sur la poésie populaire — questions qu'on avait eu le tort de négliger pour ne s'occuper que d'abstractions philosophiques ^.

1 , En France, on est trop souvent porté à confondre le Slavo-' philisme avec le Panslavisme» Le premier, bien qu'improprement appelé ainsi^ était un parti purement Uttéraire, dont les doctrines

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sont au]oard*hai tombées en désnétade. Le second a une signiûcation purement politique. Et à ce point de vue, il ne dérive nullement du premier comme l*ont prétendu plusieurs écrivains, qui s'appuient pour le démontrer sur des vers de KtiomialLof et autres témoignages de ce genre. Quant au panslavisme littéraire, il n'existe encore qu*à l'état embryonnaire.

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