‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 48 sur 90 · LA PEINTURE DANS LE ROMAN · texte numérisé non relu

LA PEINTURE DANS LE ROMAN

d'une liaison de son mari avec une de ses paysannes. Celle jeune fille avait passé sa jeunesse dans une situation très-pénible. D'un esprit peu ordinaire, exaltée et passionnée, elle était obligée de supporter en silence la fausse pitié dont elle était l'objet, ainsi que l'humiliation d'une position dont elle ressentait toute Tamertume. Dimitri, qui avait occasion de la voir tous les jours, finit par s'éprendre d'elle. Il y avait dans leur situation réciproque quelque chose d'analogue. Il la demande en mariage au général Négrof qui y consent et Loubenka accepte. Une fois mariés, ils vont s'installer à Moscou, où Dimitri avait obtenu une place de professeur. Loubenka aimait-elle son mari? non. Elle avait été touchée de son affection. Habituée à n'inspirer que du dédain ou de la pitié, elle avait trouvé en lui seul des marques d'un profond intérêt. C'était de l'amitié, de la reconnaissance qu'elle éprouvait pour lui, ce n'était pas de Tamour. On le devine, celui qui fera battre son cœur n'est pas loin. Parmi ceux qui fréquentaient leur maison, se trouvait le jeune Beltof. Il était riche, avait beaucoup vu et beaucoup voyagé. C'était un descendant de ces héros byroniens, d'Oniéguine et de Pétchorine, que nous avons vu apparaître à Tépoque du romantisme. Comme eux il s'ennuie, il est triste, son inaction lui pèse. Il voudrait travailler, se rendre utile, mais la fausse éducation qu'il a reçue, le milieu dans lequel il a été élevé, ont paralysé ses efforts. Il devient amoureux de Loubenka. Cette dernière, qui dominait complètement le faible Dimilri, se sent dominée à son tour. Tout ce qu'elle avait amassé dans son cœur de sentiment et de passion trouve enfin une issue. Beltof, cédant aux conseils d'un vieil

Ui LITTERATURE CONTBMPORAINX BK RUSSIE.

ami de la famille, s'éloigne pour toujours; mais c'était trop tard. Loubenka meurt d'une maladie de langueur, et son mari, voyant son bonheur brisé, cherche des consolations dans la boisson.

A qui la faute si cette famille si calme, si tranquille a une fin si tragique? Est-ce aux deux époux qui, ayant des caractères opposés, n'ont pas vu que le bonheur et la sécurité étaient impossibles? Est-ce à Loubenka qui a oublié ses devoirs, ainsi que la reconnaissance qu'elle devait à son mari, et s'est donnée au brillant Beltof? Est-ce enfin à ce dernier qui, désœuvré et ennuyé, n'a rien trouvé de mieux que de séduire la femme de son ami? En tout cas, le caractère de ce dernier et le récit de ses relations avec Loubenka sont tracés d'une main magistrale. Ce qui distingue particulièrement Herzen, c'est la vigueur de touche et la finesse de l'analyse. Chez lui, le côté poétique s'efface devant Tidée. La profondeur d'observation, l'esprit et l'humour qui brillent en plus d'un endroit, — voilà ce qui le rend si séduisant au lecteur.

Il est à regretter que cet écrivain si original ait brisé de lui-même sa carrière, en se jetant dans* le mouvement socialiste. Exilé d'abord à Perm, il fut autorisé plus tard à occuper divers postes administratifs à Novgorod et à Pskof, tout en restant sous la surveillance de la police. Quelques années après, il passa à l'étranger et vécut tour à tour en France et en Angleterre. Il se fixa définitivement à Londres vers i854; c'est là qu'il publia son célèbre journal Kolokol (la Cloche) et quelques pamphlets politiques, dirigés contre le gouvernement russe. Il organisa une société secrète dont les principaux membres étaient

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