‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 50 sur 90 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'i^COLE naturelle. — TOURGUÔTIBF : MEMOIRES d'un chasseur. — MOUMOU.

Tourguénief est le chef de Técole naturelle. Après avoir terminé ses études philologiques à Pétersbourg, il alla en 1843 à Tuniversité de Berlin dont il fréquenta les cours avec Stankiévitch, Granovsky et Frolof. A celte époque, le gouvernement russe élait convaincu lui-même de rinsufHsance des études universitaires, et le ministre de l'instruction publique, le comte Ouvarof, envoyait, tous les ans, les meilleurs élèves suivre les cours de Tétranger. Tourguénief débuta par quelques pièces qui sont aujourd'hui complètement oubliées, bien qu'à cette époque, elles aient été charitablement louées par Biélinsky. Ses Mémoires d'un Chasseur le rendirent tout à coup célèbre. La triste situation des serfs russes l'affligeait profondément, et sous l'empire des idées humanitaires et sociales qui régnaient alors, il résolut de combattre ce mal de toutes ses forces. Ce fut à l'étranger qu'il écrivit ces Mémoires. Voici ce qu'il

dit lui-même à ce sujet : « Je ne pouvais plus res-

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pirer le môme air, ni vivre avec ce que je détestais; je n'avais pas assez de force de caractère pour cela. Je dus m'éloigner de mon ennemi, afin de tomber plus fortement sur lui. Cet ennemi avait une forme déterminée, et portait un nom connu : — c'était le servage. Je résolus de lutter contre lui jusqu'à la fin, je jurai de ne jamais me réconcilier avec lui. Ce fut mon serment d'Annibal. » Il ajoute qu'il n'aurait pas écrit ces Mémoires s'il était resté en Russie. Était-ce parce que, à l'étranger, il se sentait plus libre et moins influencé, ou parce que le spectacle qu'il avait sous les yeux ne rendait que plus visible l'infériorité sociale de son pays?

Quoi qu'il en soit, Tourguénief en publiant ses Mémoires d'un chasseur frappa un grand coup, et on peut dire en toute justice que jamais renommée ne fut mieux méritée. D'un bout à l'autre, Touvrage respire un parfum vrai et pénétrant de la vie russe. Pour la première fois peut-être, la haute société vit que le moujik était un homme, qu'il avait une âme capable de sentir et de souffrir, et qu'il n'était pas une brute, une chose faite pour être exploitée par le seigneur. Aucun écrivain de cette époque n'a étudié si fidèlement, si profondément le paysan russe.

Tourguénief, afin d'être plus libre et de dépeindre son sujet sous toutes ses faces, a choisi la forme du récit, ce qui lui permet de faire passer sous nos yeux des situations et des caractères très-variés. Nous commençons déjà à entrevoir les qualités de^'auteur, qui se déploieront d'une façon plus large et plus brillante dans ses œuvres ultérieures. Tourguénief excelle à peindre les individualités; mais il les peint sans les flatter. Son fusil sous le bras, il va de village en vîJt

TOURGUtfNIEP. Ui

lage, de forêt en forôU et raconte tout ce qu'il a vu sans rien ajouter.

Ainsi, dans le récit intitulé : Khar et Kalinytch, nous voyons deux paysans de caractères tout à fait opposés. Khor est assez riche pour se racheter, mais il préfère payer la redevance annuelle. Positif et pratique, il sait s'arranger avec %oxi barine et les autres autorités, se faire obéir de ses sept grands garçons, parle peu et pense beaucoup. Kalinytch ne possède rien, il passe ses journées à suivre son harine à la chasse, sans songer au pain du jour et du lendemain. Rêveur et exalté, il adore son maître, et toutes les fois quil discute, il parle avec animation et chaleur.

Ermolaï est une protestation vivante contre le servage. Il défend sa liberté individuelle comme il le peut et à sa manière. Il est chargé de fournir de gibier la table de son maître. Cet enfant de la nature est uii chasseur enragé ; on le rencontre sur tous les chemins, portant le même habit en été comme en hiver, et suivi d'un chien d'une nature aussi insouciante que son maître. Ermolaï vit comme l'oiseau sur la branche; il est bavard, distrait, aime à boire et ne peut rester en place. Lorsqu'il marche, ses pieds glissent sur terre, son corps se balance lourdement, et cependant il est capable de faire soixante verstes en- vingt-quatre heures. Sa vie est des plus accidentées; il passe la nuit dans les marais, sur les arbres, sur les toits, dans les caves, dans les granges ; il lui arrive parfois de perdre son fusil, son chien, ses habits, d'être battu; mais 11 finit toujours par revenir à la maison avec son fusil, son chien et ses habits.

Beaucoup deces récits sont d'une tristesse navrante, pt poi^s montrent en même temps tout le stoïcisme dtn

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moujik. Le vieux Ylas a été à pied à Moscou prier le barine de diminuer sa redevance annuelle. Il s'est fait chasser, et s'en revient, sachant bien que sa vieille femme «ce soufQe dans ses doigts pour oublier sa faim. » Mais il se console en pensant que si on vient le saisir pour payer Tarriéré, on ne trouvera rien à prendre. Cette idée de jouer un tour à ses maîtres Tégaye un peu, et il entonne une de ces chansons si mélancoliques dont la poésie populaire abonde en Russie. Le vieux Soutchok a été tour à tour, et selon la volonté de ses maîtres, cuisinier, a non pas en ville, mais au village, » puis cafetier (il ne sait pas luimême ce que c'est que cet emploi], puis akhteur au kéatre du barine^ puis cocher, puis de nouveau cuisinier, puis enfin pécheur. Sa nouvelle maîtresse ne permet pas à ses domestiques de se marier, sous prétexte qu'elle est vieille fille.

Un autre récit où Fauteur nous montre à nu les plaies du servage, est celui intitulé k Bourmistre. Cet intendant qui gère le village en l'absence du maître exploite et pressure les paysans. Il a enlevé à un pauvre vieux serf qu'il déteste, ses deux fils aînés, pour les envoyer au régiment. Il a pris aussi l'unique vache que ce paysan possédait, et veut enlever son troisième garçon. Puis, quand lo seigneur vient faire sa tournée, il lui baise les pieds, l'appelle son père, son bienfaiteur, se confond en bassesses; et le seigneur, charmé d'avoir un si fidèle serviteur, ne voit que par ses yeux.

Une autre fois, le chasseur, par une pluie battante, a perdu sa route.

— « Je m'approchai d*ane hutte, je regardai sous le toit « de paille, et j'aperçus un vieillard si décrépit qu'il me

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a rappela ce bouc mourant que Robinson trouva dans une

(( des grottes de son île. Ce vieillard était accroupi et, cli-

« gnaut ses petits yeux, il mâchait des pois secs et durs« en

« les retournant de tous côtés dans sa bouche, prudemment

« et à la façon des lièvres (il n'avait plus de dents). Il était

« si absorbé par cette occupation, qu'il ne remarqua pas

a mon arrivée. » — Diédouschka^ ! eh! diédouschka, lui

dis-je. Il cessa de mâcher, leva très-lentement ses sourcils,

et ouvrit péniblement les yeux, — Quoi? barbouilla-t-il d'une

voix enrouée. — Y a-t-il un village tout près d'ici? Le

vieux se remit à mâcher ses pois; il ne m'avait pas entendu.

Je répétai ma question plus haut que la première fois. — Un

village? et pourquoi faire? — Pour me mettre à l'abri. —

Quoi ? — Pour me mettre à l'abri. — Ah ! Il se gratta la

nuque, et m'indiqua le chemin que je devais prendre. Je le

comprenais difficilement ; ses moustaches Tempôchaient de

parler, et sa langue lui obéissait avec peine. — « D'où es-tu?

lui dis-je ? — Quoi ? — D'où es-tu ? — D'Ananief. — Que

fais-tu ici ? — Quoi ? — Que fais-tu ici? — Je suis garde. —

Que gardes-tu ? — Les pois. — Ah ! et quel âge as-tu ? —

Dieu le sait? — Tuas la vue mauvaise? — Oui, quelquefois

je ne vois] rien.^ — Et alors, pourquoi es-tu garde? — Les

anciens seuls le savent. — Les anciens I pensai-je, et non

sans pitié je regardai le vieillard. i>

Le cœur se serre quand on lit avec quel stoïcisme le paysan meurt. On ne peut pas le retenir à Thôpilaï, et il insiste pour rendre le dernier soupir dans sa cabane. Là, couché sur le poêle d'argile, il attend la mort tranquillement, sans proférer une seule plainte, sans répondre aux questions qu'on lui adresse, et ne se retournant que pour demander un verre de kvass. La mort n'est-elle pas pour lui la fin désirée d'une vie de travail, de souffrances, de servitude? N'ayant rien à regretter, que lui fait de quitter

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