‹ Histoire de la littérature contemporaine en RussieChapitre 51 sur 90 · Diédotisckka^ nom donné aux vieux paysans · texte numérisé non relu

Diédotisckka^ nom donné aux vieux paysans

cette terre? — « Oui — conclut l'auteur — le Russe meurt d'une façon étrange 1 »

Un récit poétique au plus haut degré est celui de Biéjine Loug^ où le chasseur égaré passe la nuit avec déjeunes pâtres, et nous raconte leur conversation. Ily a de très-belles descriptions, quoique ce récit soit un peu trop long. Dans un autre intitulé : les ÇhanteurSf l'auteur nous raconte un tournoi dans un cabaret, entre deux paysans qui passaient pour avoir les plus belles voix :

ttLe premier, le loueur, sort du cercle et, fermant à moitié les yeux, commence d'un ton de fausset. Sa voix était assez agréable et assez douce, bien qu'un peu enrouée; il jouait avec elle et la maniait comme eût fait une fauvette. La chanson Relatait en fusées brillantes, il passait d'une octave à une autre^ et sans cesse revenait aux notes supérieures qu'il soutenait avec une adresse toute particulière, se taisait, puis reprenait subitement le môme motif avec une bravoure qui avait quelque chose de provoquant. Ses transitions étaient tantôt hardies, tantôt amusantes. Un amateur l'eût écouté avec plaisir, un Allemand eût été transporté d'ihdignation. C'était un ténor léger. Il avait choisi une chanson gaie, qui portait à la danse.... Encouragé par les témoignages d'une satisfaction générale, le loueur lança de telles roulades^ et fit de tels efforts de gorge, que lorsque, fatigué, pâle, couvert de sueur et la tète en arrière, il jeta sa dernière note en point d'orgue, une explosion de cris lui répondit....

<K Yakof se taisait, regardant autour de lui, puis se cacha le visage dans ses mains. Tous le dévoraient des yeux. Lorsqu'il découvrit sa figure, elle était pâle comme celle d'un mort, ses yeux brillaient à peine à travers ses cils baissés. Il soupira profondément et chanta. Le premier son était faible et hésitant, il ne semblait pas sortir de sa poitrine, mais venir de loin, comme s'il avait volé par hasard dans la chambre. Ce son tout tremblant produisit sur nous un effet étrange, nous nous regardâmes, et la femme du cabaretier se redressa. Ce premier son fut suivi d'un autre plus ferme

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et plus prolonge, mais encore tout tremblant ; on eût dit une corde subitement agitée, et exhalant un dernier soupir. Puis la chanson, s'ëchauffant et s'élargissant, versa des flots d'une triste mélodie.... Je dois dire que j'ai rarement entendu une pareille voix ; le timbre en était légèrement brisé et semblait môme un peu fêlé ; elle avait. quelque chose de maladif, mais elle cachait une vraie et profonde passion, de la jeunesse et de la force, de la douceur et une douleur entraînante, insouciante. L'âme russe vraie, ardente, respirait en elle et vous prenait au cœur. La jchanson continuait. Yakof était en proie à une sorte d'extase ; sa timidité avait disparu ; il était tout entier à son bonheur. Sa voix n'hésitait plus; elle tremblait encore, mais de ce tremblement intérieur et à peine sensible de la passion^ qui entre comme une flèche, dans le cœur de Tauditeur ; elle se développait dans un crescendo de plus en plus fort... Il chantait, oubliant complètement son rival et nous tous ; semblable à un vaillant nageur porté sur les vagues, il était excité par notre sympathie silencieuse et passionnée. Il chantait, et chacune des notes respirait ce je ne sais quoi de national, de large; c'était la steppe qui se déroulait devant nous dans un lointain infini. Je sentais mon cœur se gonfler, et mes yeux sp remplir de larmes. Des sanglots étouffés me frappèrent subitement; je regardai.... c'était la femme du cabaretier qui pleurait, appuyée à la fenêtre. Yakof jeta sur elle un regard rapide, et sa voix prit une teinte plus douce. Le cabaretier était rêveur ; Morgatch s'était détourné ; Obaldoul, comme pétrifié, ouvrait stupidement la bouche ; le paysan en habit gris sanglotait tout bas dans un coin, et branlait la tête avec un triste murmure ; sur le visage bronzé du Sauvage, et de ses cils immobiles, coulait une grosse larme ; le loueur levait son poing serré vers le ciel. Je ne sais à quoi aurait abouti cet énervement général, si Yakof ne s'était subitement arrêté sur une note très-aiguë et très-élevée. Personne ne poussa un cri, personne ne bougea, tous semblaient attendre une suite ; Yakof élargit ses yeux comme si notre silence Tétonnait. Puis après nous avoir regardés d'un air interrogatif, il vit que la victoire était à lui. — Yakof! dit le Sauvage en lui mettant la main sur Tépaule et.... il se tut. « Nous étions tous comme pétrifiés. <^ Le loueur se leva

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doucement et s'approcha d'Yakof. « Tu.... ta.... tu as gagné, » put-il à peine prononcer, et il s'enfuit du cabaret. »

Le genre de Tourguénief offre quelque analogie avec celui de Gogol ; mais le premier est plus vrai et recherche moins les côtés laids et ridicules. Il est aussi plus fidèle que Grigorovitch, dont nous allons parler tout àTheure. Il photographie pour ainsi dire la réalité, sans la recouvrir, comme ce dernier, d'un coloris moitié sentimental, moitié pastoral.

Moumou est rhistoire intéressante des âmoùrs d'un paysan sourd et muet que sa maîtresse a fait portier. Harassime, bien que taillé en Hercule, a le cœur très-lendre. Il devient amoureux d'une des blanchisseuses de la barinia. Mais cette dernière a déjà disposé de Tatiana, et veut la marier à son serf-tailleur. Pour ne pas exciter la colère de Harassime, elle ordonne à Tatiana de passer devant lui en chancelant comme si elle était ivre. Le portier n'éprouve plus que du dégoût pour celle qu'il aimait, et se console en recueillant un petit chien, Moumou^ dont il fait son favori. Malheureusement, Moumou aboie pendant la nuit sous la fenêtre de la grande dame, ce qui l'empêche de dormir. Elle ordonne à ses domestiques de faire disparaître ce chien. Ces derniers font en vain le siège de la loge, ils ne peuvent en forcer l'entrée, et sont obligés de monter la garde. Harassime, voyant qu'il n'est pas le plus fort, sort avec son chien sous le bras, va le noyer, et retourne à son village.

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