CHAPITRE m
l'école naturelle. — GRIGOROVITOH : LES lÊMI- GRANTS. — PISEMSKY : LE LEESCHI, LE PlÈTBRS- BOURGEOIS. — DOSTOÏEVSKY : LES PAUVRES GENS,
Grigorovitch a traité les mômes sujets que Jourguénief, mais avec moins de bonheur. Au lieu d'adopter la forme vive et variée du récit, il choisit celle du roman, ce qui Ta forcé de délayer par trop ses compositions. Ne connaissant que superficiellement la vie du paysan, il dut combler les vides par des descriptions et des tableaux qui font ressembler ses nouvelles à une idylle écrite à loisir dans le cabinet. Ce n'est plus le serf misérable entrevu à travers le prisme de la réalité; ce sont tout au plus des héros bucoliques qui figureraient beaucoup mieux dans une pastorale. Tels sont les Pécheurs et les É migrants.
Dans ce dernier roman, nous voyons un riche propriétaire, Biélitzine, qui vient passer l'été avec sa femme et sa fille dans son village de Marino. Ils font une entrée triomphale au milieu de toute la population curieuse de voir ses seigneurs. Biélitzine et sa
femme, pénétrés des théories sociales et humanitaires qui étaient alors en vogue, désirent s'attacher l'affection de leurs serfs. Mais lui ne sait dire aux paysans que : « Cela va bien, vieux? » et sa femme ne cesse de répéter en français à sa fille : « Mais saluez donc, Mary, mais saluez donc I » Dès le lendemain , Biélitzine et sa femme, r&solas de s'enquérir des besoins de leurs paysans, se mettent à Tœuvre. Madame Biélitzine veut étudier le mécanisme de la basse-cour; mais elle ne comprend rien au compte des vaches, du lait et du beurre. L'argent produit par la vente du be«^re ôst employé à acheter du sel pour saler le beurre, «i» tel est le cercle vicieux dont elle ne peut sortir. Son mari est aussi incapable. Il envisage son domaine en artiste : son seul souci est de tracer un jardin anglais et d'appliquer les lois de la perspective. Cependant à quelques pas d'eux régnaient la misère et le chagrin. C'était une pauvre famille de paysans dont le père, Lapscha, presque poitrinaire , craignait beaucoup sa femme, et représentait le type de l'impuissance physique et morale. Accablé de dettes, il avait cédé pour de l'argent son jeune garçon, Pierre , à des mendiants, afin de pouvoir payer sa redevance. Catherine était une femme très-énergique qui avait conscience de sa supériorité sur son mari. En apprenant la disparition de son enfant, elle tombe dans un désespoir .profond et va se jeter aux pieds de ses maîtres. Ceux-ci, touchés de sa douleur, mais ne sachant comment la consoler, lui donnent pour ses enfants des bonbons, des bottines et des rubans. Le seigneur essaye cependant de faire quelque chose pour cette famille. Il possède, à quel* ques cents verstes de là, un assez vaste enclos de
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prairies. Il offre à la famille Lapscha d'aller ejq[)loiter ce terrain et de s'y construire une cabane«
L'auteur nous raconte les malheurs et les souffrances de cette famille dans ce nouveau séjour* Bientôt Pierre est retrouvé, et comme le seigneur a vendu la prairie, Gq.therine et ses enfants reviduneni à Marine. Le récit de leurs malheurs touche profon*' dément Biélitzine et ^ femme. Ils sentent que, jtiS'* qu*à présent, ils n'ont çu ni étudier ni comprendre leê vrais besoins de leurs paysans. '-*- « La situation de propriétaire-noble, dit madame Biélitzine à son mari — nous impose des obligations sévères et sacrées. Ce n'est ni une phrase ni un mot vide de sens..... 8i nous ne possédions que des terres et des forêts, notre indifférence serait pardonnable, notre ignoranee exeu*sable, Mais nous avons entre les mains des êtres vivants , des centaines de familles dont le sort est
eh notre pouvoir Nous nous habillons, dansons,
perdons follement notre argent; nous prenons au sérieux ce qui n'est que sottisOé et méprisons presque les devoirs qui i^ous sont imposés par la coilscianee, la religion et tous les sentim.ent$ humains*.... Non, nous sommes loin de vivre pomme UQUS le devrions. » Combien , ajoute Fauteur, d.e pareils discours qui n'ont abouti à rien! Heureusement que madame Biélitzii^e , sou§ des dehors mondains et frivoles, oa^* chait un bon cœur et uue grande &me! Elle se mit courageusement ^ ToBuvre, et réussit ^ faire du bien. Son mari , plus léger et plus futile^ passa son temps à étudier le progrès des idées libérales en Europe.
Pisemski, h son début, se montra hésitanti II chet^ rhait à imiter Gogol, en chargeant les prqcédés de ce
dernier, et en appuyant surtout sur le côté trivial de la nature humaine. Plus tard, il finit par trouver sa voie, et dans deux nouvelles : le Pétersbourgeois et le Lieschi^ il montre déjà de l'indépendance et de Toriginalité. Il excelle surtout dans les esquisses physiologiques, etses paysans, beaucoup moins poétiques que ceux de Grigorovitch , ressemblent davantage aux vrais moujiks. Le Pétersbourgeois est l'histoire d'un paysan de Kostroma, spirituel et déluré, qui, ayant perdu sa femme bien-aimée, va oublier son chagrin dans les tavernes de Pétersbourg. Il se fait, à cause de sa mauvaise conduite, renvoyer au village où il s'enrichit grâce à son caractère énergique et à son esprit plein de ressources. La même année, Pisemsky fit paraître dans le Contemporain une seconde nouvelle intitulée le Lieschi, qui dénote chez l'auteur des progrès visibles. C'est l'histoire d'un intendant voleur et exploitant la crainte que le liesehi (loup-garou) inspire aux paysans, pour pressurer ces derniers. Il est enfin pris en flagrant délit par la police, et puni comme il le mérite. Dans ces deux nouvelles , Pisemsky nous fait entrevoir les qualités qui le caractériseront plus tard : l'absence de tout artifice et l'amour du vrai.
Dostoïevsky se forma aussi à l'école de Gogol. Comme ce dernier, il fait naître un sourire qui cache des larmes. Choisissant pour objet de ses études la classe moyenne, celle des petits employés, il met à nu leurs luttes et leurs souffrances de chaque jour. Les héros de ses Pauvres gens nous apparaissent avec des faiblesses, et sous des côtés parfois comiques, mais d'un ridicule navrant. Quoi de plus triste , par exemple, que de voir Pokrovsky, ce pauvre petit