CHAPITRE PREMIER
l'jÈCOLE naturelle. — TOURaUÉNIBP : ROTTDINE ; — UN NID DE GENTILSHOMMES ; — A LA VEILLE. •
Une des plus grandes figures littéraires de cette époque est, sans contredit, Tourguénief. Après avoir dit son mot sur la question du servage^ il s'attacha à décrire la situation morale de ses contemporains. La fidélité avec laquelle il les représente fait son principal mérite. Il sait deviner avec un flair merveilleux les nouveaux besoins, les nouvelles idées. Sans chercher à résoudre les questions du jour, il attire Tatteption de la société sur chaque nouveau problème qui commence à agiter les esprits, et certes cela est quelque chose. Il s'attache surtout à dépeindre les hommes inutiles^ ces représentants de la génération de 1840, qui, pleins d'enthousiasme et d'ardeur, se contentent de parler sans pouvoir agir.
Roudine est le prototype de ces inutiles. L'auteur nous le montre vivant à la campagne, chez madame Lasounsky, femme égoïste, vaniteuse, se croyant fort spirituelle et cherchant à s'entourer de gens distin-
gués. C'est là que Roudine trouve roccâsion de développer ses théories. Il parlait avec facilité, il possédait au plus haut degré la musique de l'éloquence, mais rabondance des idées le rendait obscur. Il se grisait du bruit de ses paroles. Il était de ces gens dont parle Gratiano dans une pièce de Shakespeare: «Je suis rOracle; quand j'ouvre la bouche, empêchez qu'un chien n'aboie ^. » Enthousiaste et s'exaltant facilement, il paraissait plein de feu, de har- 4iesse et de vie, mais tout cela n'était qu'extérieur. Au fond, il était vide, froid et égoïste. U parlait avec conviction et éloquence de la nécessité de travailler, de se rendre utile aux autres, mais ce n'était que des mots, des mots et des mois. Contradiction vivante de ses propres théories, il n'avait jamais rien fait luimême et était incapable de faire quelque chose. On pouvait dîre de lui ce que Montesquieu disait de quelqu'un dans ses Lettres persanes : C'était un décisionnaire universel.
Il produisit cependant une forte Impression sur le tœur de la jeune Nathalie Lasounsky. Cette dernière est un de ces types de femme que Tourguénief excelle à peindre. Elle parlait peu, écoutait beaucoup, sentait fortement et profondément; son intelligence était éveillée et curieuse; mais le travail intérieur qui se passait en elle était un secret pour tous. Elle se trompa sur le compte de Roudine. N'ayant pas encore assez d'expérience pour savoir distinguer le solide du brillant, elle crut qu'il était aussi fort dans la vie pratique qu'orateur éloquent. Roudine entra
. 1« I am ftir Qr«cle) «nd vben I ope my lipa, let no dog bark. The marchant of Venice^
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complétemeut dans son rôle d^apôtre. Il lui parla de la honte de rester oisif, de la nécessité de travailler* Il lui lut les premières pages des articles et des œuvres qu'il projetait. Il se plut à développer son esprit, à lui expliquer le romantisme et la philosophie des Allemands, et l'entretint du grand ouvrage qu'il méditait sur : Le tragique dans la vie et dam Vart,
Nathalie se laissa aller à son amour ; mais lorsque, effrayée de ce que sa mère avait eu connaissance de leurs rendez-vous, elle pria Routine de prendre un^ décision, celui-ci perdit tout à coup son ardeur et montra une faiblesse d'enfant. Nathalie, qui était autrement trempée, se révolta. jGomment lui qui avait si éloquemment parlé du sacrifice, de la liberté, de l'abnégation, il ne trouvait pas de meilleure solutioq que celle de courber la tête et de se soumettre? Nathalie ouvrit les yeux et comprit enfin le peu (}e consistance du caractère de Roudine. Celui-ci quitte^ la maison de madame Lasouqsky pour allpr prôcl^jîr ailleurs ses théories, sans pouvoir une seule foi$ l§f appliquer.
Que faut-il penser du type de Roufline? Était-ce un hypocrite, un Tartuffe, pij un vulg^^jre pique'a9siette^ comme l'appelle un per^onn^ge 4^ rpifli^p? Non, car il n'avait aucun but et était iacapabl^ 4o calculer- Roudine était naïvepaent cony^iQPu 4P ^ qu'il disait; son grand défaut c'était ^inGpntinenc^ de la parole. Après avoir erré partout, essayé (Je touti et vécu longtemps dan^ la misèrp, il %\\dk se faire tuer sur une barricade à Paris, Ét§it-ce u» hpmme inutile dans toute l'aqception du mot? Non encore ; car tout en étant incapable d'appliquer ses théories à la vie pratique, il pouvait, par la chaleur de son éloquence,
inspirer aux autres l'amour du travail. A celte époque, la société russe n'était encore qu'à la veille de Taction, et les Roudines pouvaient jouer un rôle assez efficace.
Lavretzky, dans Un nid de gentilshommes ^dîç^dxWQïiX aussi à la génération des hommes inutiles, mais à un autre point de vue. Si ses efforts sont stériles, c'est par suite de la fatalité qui pèse sur sa vie. Il a à lutter non contre sa propre impuissance, mais avec une situation et des idées contre lesquelles la volonté humaine la plus énergique ne peut rien. Marié de bonne heure, il part avec sa jeune femme pour Paris. Cette dernière, frivole, mondaine et sans cœur, le trompe avec un habitué du boulevard et tombe dans le clan des femmes à la mode. Lavretzky revient seul dans ses terres, le cœur brisé et n'attendant plus rien de la vie. Il fait la connaissance de sa jeune parente, Lisa^ qui a quelque ressemblance avec Nathalie dans Roudine. D'un esprit moins curieux et moins développé, elle a plus de sentiment et de religion. Lavretzky sent son cœur se réveiller. Un beau jour, il lit dans un journal parisien la nouvelle de la mort de sa femme. Il est donc libre ! Il va pouvoir sortir d'une situation équivoque et recommencer une nouvelle vie avec Lisa I Malheureusement la nouvelle de la mort de madame Lavretzky ne tarde pas à être démentie; celle-ci revient demander pardon à son mari et lui promet de vivre tranquille à la campagne. Lisa frappée au cœur se montre forte et résignée. Elle est la première à conseiller à Lavretzky de remplir son devoir. Elle voit dans le coup qui la frappe la main de la Providence. «Nous avons été bien vite punis, n dit-^elle, et elle va chercher des consolations
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dans un monastère. C'est ainsi que la fatalité brise la vie de ces deux êtres sympathiques.
Mais le roman a encore d'autres tendances. La vieille querelle des Slavophiles et des Occidentaux, ravivée par les réformes qui sont à Tordre du jour, y trouve aussi sa place. Le parti des Occidentaux est représenté par Panchine, jeune fonctionnaire en passe d'avancement et très-assidu auprès de Lisa. Il avait reçu une éducation superficielle, mais il connaissait à fond la science du monde ; peu délicat sur le choix des moyens,* il voulait réussir à tout prix. Son opinion sur les réformes pouvait se résumer ainsi : « La Russie est un pays arriéré, il faut rattraper l'Europe. On dit que nous sommes un peuple jeune : chansons I nous manquons d'esprit d'invention, et nous sommes condamnés à vivre d'emprunts. Nous sommes malades, parce que nous ne sommes Européens qu'à demi. C'est à l'administration, c'est aux fonctionnaires d'élever la Russie au niveau du reste de l'Europe. » Lavretzky, qui avait reçu une éducation- incomplète, mais qui possédait un esprit beaucoup plus clair et plus positif, envisageait autrement les choses; selon lui, il était illogique et impossible d'agir par sauts et par bonds. Il traitait les réformes issues du cerveau des réformateurs bureaucratiques, de replâtrage. Les fonctionnaires, disait-il, sont impuissants, car il leur manque la connaissance du peuple et la foi réelle.
Il ne faut pas cependant nous étonner si Tourgué-
nief, bien connu pour son européisme^ donne raison
à Lavretzky. Voccidentalisme de Panchine n'est ni
raisonné ni convaincu. C'est l'opinion hasardée et
superficielle d'un jeune fonctionnaire qui a étudié la
Russie sans être sorti de'son cabinet. Le siaYophilisme de Lavretzky n'a rien de fanatique ni de violent. C'est le résultat d'une connaissance sérieuse et éclairée dé son pays, et d'un esprit voyant sainement les choses.
Le titre du roman : A la veille ^1859) est-il emprunté aux circonstances dans lesquelles il a été écrit? On semblerait le croire, car cette œuvre parut à la veille d'une nouvelle époque. Les crjticjuès de Técole avancée trouvent dans ce roman des signes visibles de décadence et prétendent que le talent de Tourguénief commence à baisser. Selon eux, son héros, le Bulgare Insarof, venu en Russie pour faire ses études, est bien inférieur aux types précédents. Il n'a que des qualités négatives : on voit bien ce qu'il n'est pas, mais il est difficile de préciser ce qu'il est. Pourquoi, disent-ils, Hé)ène, nature concentrée et exaltée, repousse-t-elle Schoubine, cet artiste ixor pressionnable et nerveux, et Bersénief, cet étudiant sérieux et modeste dont toute l'ambition se borne à une chaire de professeur, pour épouser et suivre însarof dans sa noble et périlleuse mission? N'est-il pas évident qu'Hélène s'est laissé séduire par les côtés roipantiques de son héros ?
Nous sommes loin de partager cette opinion. Tourguénief a voulu moi^trer que le temps des rêveries et des discussions stériles était passé, qu'il ne fallait plus de Roudines, mais I^ien des Insarofs, c'est-à-dire des hommes d'action. In&arof est moins spirituel, moins brillant que Schoubine, moins instruit et moins profond que Bersénief, mais il leur est de beaucoup supérieur par l'idée à laquelle il s'est consacré, et par le but qu'il poursuit en silence et modestement.
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Un des beaux côtés du talent de Tourgifénief, c'e^ la perfiBciion et la finesse de touche ayep lesquelles il dessine Ie$ portraits de femme, Nathalie, esprit ardent et curieux, est avide de savoir. Lisa, moins brillantei a plus de sensibilité et de religion. Hélène, plus exaltée, est surtout faite pour l'action. Marie, dans le Calme^ est une nature concentrée, père, sauvage* fille déteste la poésie ; mais quand Âstakhof li^i 4ébite le Mancenillier de Pouchkine, elle le pri^ de }ui répéter ces vers et de les copier. Plus ces héroïnes nous apparaissent sous des traits sympathiqi^es^ plus nous nous apitoyons sur leur sort. Nathalie voit §a vig brisée par la faiblesse de oai^actère de Roufljne. Ljsa va s'epfermer dans izn couvept. Hélèije suit soq mari, mais il s'éteint dans ses bras, à Yenisej ^^nsi avoir vu sa patrie. Marie, abandonnée psir pelu| qu'elle aime, se noie de désespoir.
Pourquoi ce parti pris chez l'auteur de nous fftirei assister à la lutte impuissante de ses héros cpntj^ la fatalité? N'y avait-il d'autre issue que le suicide quia résignation? Tourguénief ne va pas si loin. Il se cpn^ tente de constater les faits; il ouvre la blessure» fail pleurer, mais ne guérit pas» Ses héros sont passifs avant tout. Roudine, ce type de la génériation de \ 840, est une force, mais une force dépensée Inutilement en éloquence et en aspirations platonique^. (C'est, oomme a dit un critique : « le triste prqduit d'une triste situa^ tion sociale. » Lavretzky ne rentre pa3 tout à fait dans le même genre. Il pourrait faire quelque chose, mais sa vie est brisée par la fatalité. Il sent qu'il doit quit** ter la scène et céder (a place ^' la jeune génératiod. Aussi quand, revenant voir la mai^oi) qù U » tant aimé et tant souffert, il trouve, à la place de ceux qu'il a
connus, une jeunesse rieuse et insouciante, il ne peut s'empêcher de s'écrier : « Jouez, soyez gais, croissez, jeunes forces; vous avez beaucoup d'années devant vous, et il vous sera plus facile de vivre. Vous n'aurez pas besoin comme nous de chercher votre route, de lutter, de tomber, et de vous relever au milieu du brouillard. Nous tâchions de rester sains et saufs; mais combien d'entre nous y sont parvenus! Pour vous, vous devez faire quelque chose, travailler, et la bénédiction des vieux sera sur vous! » Telle est la bienvenue adressée par la vieille génération de 4 840 et par Tourguénief en tête, à l'époque nouvelle qui s'ouvre pour la Russie ! C'est en lisant le parallèle de Hamlet et de Don Quichotte qu'on peut avoir le secret des tendances de l'auteur. Polonius était un vieillard actif et pratique, plein de bon sens, bien que borné et bavard. Pour lui, Hamlet est plutôt un enfant qu'un fou. Il ne le prend pas au sérieux, et il a raison. Les Hamlets sont inutiles aux masses, ils ne leur donnent rien et ne peuvent les diriger, car ils ne savent pajs où aller eux-mêmes. Et du reste, ils méprisent la foule. Sancho est tout à fait autre. Il se moque de Don Quichotte, car il sait que ce dernier est fou. Mais il quitte tout pour suivre cet écervelé, lui est dévoué, court les plus grands dangers, et est fier d'être son écuyer. Comment Tourguénief explique cette différence entre Polonius et Sancho? La foule, dit-il, est capable de se laisser aveugler et de s'enthousiasmer sans calcul. Elle est toujours prête à suivre ceux qui, ne craignant rien, vont en avant, cherchent, tombent, se relèvent. Les Hamlets n'aiment pas et ne croient à rien. Us sont seulement occupés d'euxmêmes, ils sont isolés et, par conséquent» impuissants.
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Ce portrait de Hamlet n'est-il pas la condamnation de Tépoque que nous éludions, et qui n*a su produire que des Roudines? Nous comprenons maintenant pourquoi Hélène préfère Insarof à Bersénief. L'auteur, en nous montrant la supériorité du sentiment sur la réflexion, nous fait entrevoir que le règne des Roudines est fini, et que celui des hommes d'action va commencer!